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Brexit : comprendre Theresa May en relisant le discours de Bruges de Margaret Thatcher
©DANIEL JANIN

Disraeli Scanner

Brexit : comprendre Theresa May en relisant le discours de Bruges de Margaret Thatcher

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraëli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Canton, 
Le 20 septembre 2018,

Mon cher ami, 

Quelle ironie de l’histoire! Nous fêtons, ce 20 septembre, tandis que Theresa May négocie le Brexit  à Salzbourg, le trentième anniversaire du discours que Margaret Thatcher prononça au Collège de Bruges sur l’avenir de ce qui s’appelait encore la Communauté Economique Européenne. Au fond, le Brexit est venu de ce que le constat de la Dame de Fer était, trente ans après, partagé par une majorité de Britanniques. Comment ne pas adhérer, en effet, à cette remarque décisive de l’ancien Premier ministre: au moment où l’Union Soviétique reconnaissait les méfaits d’une centralisation et d’un fédéralisme broyeur des nations, les Européens continentaux de l’Ouest décidaient de construire un grand ensemble bureaucratique. Alors que l’on était en pleine révolution de l’information, qui donne un avantage compétitif aux ensembles de petite et de moyenne taille, la Communauté Européenne allait se jeter dans la plus absurde aventure monétaire du monde moderne: prétendre avoir un seul taux d’intérêt pour une zone monétaire non optimale, comme si la Grèce avait les mêmes besoins en crédit que l’Allemagne ou l’Espagne! 
A des milliers de kilomètres de Bruxelles et de Londres, j’ai pensé, en réécoutant le magnifique discours de Bruges, que la France de Mitterrand avait manqué une occasion historique, celle d’une substitution d’un axe franco-britannique prioritaire à l’axe franco-allemand. Vous vous rappelez ce que raconte la Dame de Fer dans ses Mémoires: tout au long de la réunification allemande, elle avait affaire à un François Mitterrand très critique du cavalier seul d’Helmut Kohl; elle lui proposait de faire cause commune aux conseils européens qui suivraient; et, à chaque fois, face à leurs confrères européens, votre président se dégonflait - pardonnez-moi cet usage familier du français mais j’ai toujours trouvé Mitterrand profondément vulgaire d’âme sous les apparences policées. 
A vrai dire, il faudrait reprendre toute l’histoire de l’Europe d’après-guerre. J’ai toujours, pour ma part, profondément regretté que la fraternité d’armes établie lors des deux conflits entre nos pays respectifs ne pèse pas plus dans la réorganisation du continent. Vous savez comme j’admire de Gaulle; pourtant, je crois qu’il fit une erreur, lorsqu’il se battait pour le plan Fouchet, d’écarter la Grande-Bretagne de la CEE. J’entends bien qu’il y allait du libre-échangisme, de la concurrence agricole du Commonwealth. J’imagine bien comment la perfide Albion aurait joué sur tous les tableaux: souverainiste avec de Gaulle et libre-échangiste avec Adenauer. Mais sur le long terme, de Gaulle a perdu: le compromis de Luxembourg, en 1965, a été obtenu péniblement; alors que Londres, au sein de la CEE, aurait tué le débat dans l’oeuf entre confédéralistes gaulliens et fédéralistes bruxellois. Au lieu de cela, les fédéralistes ont peu à peu grignoté le terrain perdu, après le départ du Général. 
Georges Pompidou a eu le bon réflexe, en acceptant l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE. Mais ses successeurs n’en ont rien fait. Giscard a confondu une amitié conjoncturelle - le travail sans aspérités majeures avec Helmut Schmidt - et les enjeux structurels pour les deux pays. Et François Mitterrand était trop provincial pour saisir la chance historique que représentait Margaret Thatcher. Evidemment, il y aurait eu bien des débats compliqués: mais les thuriféraires de l’ancien président français auraient du mal à m’expliquer que l’atlantisme britannique était un obstacle. Surtout quand on se souvient comment Margaret Thatcher, avant tout le monde, a tendu la main à Mikhaïl Gorbatchev. Imaginons les deux puissances nucléaires d’Europe occidentale s’invitant aux sommets Reagan/Gorbatchev pour imaginer la sécurité européenne dès 1987 ou 1988! La réunification allemande aurait pu se mettre en place selon les termes imaginés par de Gaulle, celui d’une insertion de la République Fédérale dans une architecture de sécurité allant « de l’Atlantique à l’Oural ». 
Oui, mon cher ami, relisez le discours de Bruges - si vous ne le connaissez pas déjà par coeur. N’accablons pas Theresa May, par comparaison: elle n’a aucun interlocuteur à la hauteur de la situation à Paris ni à Berlin. Or il faut bien se rendre compte que si l’Union Européenne rate le Brexit, on ne donne pas cher de sa capacité à créer des consensus internes. Inévitablement, Paris et Berlin devront trouver un modus vivendi avec Londres - a fortiori si les discussions actuelles débouchaient sur un no deal Brexit. Pour ma part, j’espère que le jour n’est pas trop éloigné où Paris réfléchira systématiquement selon les coordonnées d’un triangle Berlin-Londres-Paris - un triangle isocèle où Paris et Londres se tiennent à la même distance de Berlin, cultivant leur proximité réciproque. 
Bien fidèlement à vous 
Benjamin Disraëli

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