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Bon diagnostic, réponse insuffisante ? Pourquoi La République En Marche risque de trouver sa promesse de renouvellement de la vie politique plus difficile à délivrer que prévu
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Bon diagnostic, réponse insuffisante ? Pourquoi La République En Marche risque de trouver sa promesse de renouvellement de la vie politique plus difficile à délivrer que prévu

Alors que la France traverse une crise de confiance envers la classe politique, La République En Marche fait la promesse de renouveler la démocratie, en faisant appel à la société civile. Mais la réalité est-elle aussi simple que ce schéma?

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Michel Guénaire

Michel Guénaire

Michel Guénaire est avocat et essayiste. Il est l'auteur de  Le retour des Etats (Grasset, 2013), et président fondateur de Société civile 2017.

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Atlantico : La République En Marche propose aujourd'hui de renouveler en profondeur la vie politique. Cela a été l'objectif désigné par les discours d'Emmanuel Macron et d'Edouard Philippe devant le Congrès et les assemblées parlementaires. Mais le problème n'est-il pas plus profond que le simple renouvellement "sociologique" de la classe politique ? Qu’est-ce qui empêche la société civile de devenir une société politique du même genre que celle qu'elle remplace ?

Michel Guénaire : Il y avait une vraie crise de confiance dans la classe politique au seuil de la campagne pour l'élection présidentielle. Le pays attendait que cette crise fût résolue par un renouvellement des responsables politiques. J'ai moi-même participé à ce mouvement, en créant SOCIETECIVILE2017 qui s'était donnée pour objectif de donner une capacité d'expression politique à la société civile. Personne ne peut aujourd'hui reprocher à Emmanuel Macron d'avoir repris ce thème au cours de la campagne. N'avait-il pas été à sa façon un ministre de la société civile quand il avait été nommé ministre de l'économie ?  Le reproche qu'on peut lui faire est de ne pas avoir préparé les hommes et les femmes de la société civile qui le rejoignaient à l'exercice des responsabilités qui leur incomberaient. Il faut ajouter que la société civile sera dissoute le jour où son but sera atteint, à savoir la fin de métier politique. Les lois de moralisation de la voie publique qui ont été présentées devraient y parvenir. Quand la classe politique disparaîtra, la société civile redeviendra la société politique, celle dont un pouvoir non usurpé, représentatif, fidèle à son pays, doit procéder.

Eric Deschavanne : La société politico-médiatique a pris l'habitude d'utiliser les mots "citoyen" et "citoyenne" - lesquels, dans la langue française, sont des substantifs – comme des adjectifs. L'emploi de ce barbarisme doit être considéré comme un symptôme. Pourquoi parle-t-on d'une participation "citoyenne" ou de projet "citoyen" plutôt que d'utiliser les adjectifs "politique" ou "civique" ? Cette substitution me paraît significative. Un projet politique est à l'évidence un projet dont on attend qu'il produise un effet politique. Le terme "civique" comprend l'idée d'un engagement fort au sein de la communauté politique, destiné à influer sur le destin de celle-ci. Un projet "citoyen", en revanche, n'engage à rien et son aboutissement importe peu. Il se suffit à lui-même indépendamment du résultat. De même dans la participation "citoyenne" l'essentiel est à l'évidence de participer. La politique, l'intérêt général, la vie de la cité ne sont que des prétextes pour favoriser l'expression des individus, leur donner le sentiment d'être considéré et valorisé. La finalité n'est plus le destin de la collectivité mais la "reconnaissance", la prise en considérations des intérêts, goûts, passions et opinions des individus. Il ne faut donc pas accorder trop d'importance politique aux initiatives visant à animer la "démocratie participative". Les progrès de l'abstention électorale témoignent suffisamment de l'absence d'appétence à l'égard de l'engagement politique authentique pour qu'on prenne véritablement cet idéal au sérieux. L'organisation de consultations et débats "participatifs" vise simplement, de la part d'une classe politique plus que jamais professionalisée, dans le cadre d'une démocratie plus que jamais représentative, à apporter un témoignage d'attention et de considération aux électeurs potentiels.

Quelles seraient des solutions pratiques pour permettre un renouvellement de la démocratie ? Faut-il par exemple envisager la création de conférences citoyennes dans lesquelles on ferait travailler ensemble des politiques et des experts ?

Michel Guénaire : Il faut bâtir la démocratie de demain sur trois principes : l'éducation, le renouvellement et l'exemplarité. L'éducation, c'est celle des citoyens qui aspirent à exercer des mandats électoraux. Il faut qu'ils soient formés. Il n'y pas de spontanéité citoyenne heureuse, et pour moi les conférences citoyennes, qui sont utiles, ne peuvent pas résumer la politique de demain. On ne peut pas vivre dans une démocratie du débat. Il faut la démocratie de la décision. Le renouvellement, c'est le fait d'instaurer l'interdiction d'exercer plus de deux mandats consécutivement, et non trois d'ailleurs comme le prévoit le Gouvernement, de manière à ce que la démocratie devienne un aller-retour incessant entre responsabilités politiques et vie civile. Le renouvellement de la démocratie viendra du renouvellement des responsables. C'est d'abord affaire d'hommes et de femmes. La démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple. Elle ne supporte ainsi aucun oligopole. Il faut retrouver la fameuse loi de la circulation des élites. Enfin, l’exigence supplémentaire sera ce que le combat de la société civile recherchait mais qu’il n’exprimait qu’à travers le dessein du renouvellement des responsables et qui allait cependant plus loin : l’exemplarité des responsables.

Eric Deschavanne : Il existe néanmoins deux vrais enjeux démocratiques derrière l'idéal de la participation. D'abord celui du renouvellement de la classe politique, qui doit être régulièrement irriguée par la société civile si l'on veut qu'elle demeure représentative. La "révolution Macron", à laquelle il faut ajouter la formation de la France insoumise et les progrès dans la durée du Front national, est à cet égard une résultante du déclin de partis politiques qui sont sans doute victimes non seulement de leurs contradictions idéologiques, mais aussi de leur manque d'attraction, de leur incapacité à recruter massivement pour se régénérer. On voit toutefois avec l'expérience de la République En Marche, que si le renouvellement est a priori un signe de bonne santé démocratique, le risque de l'amateurisme et de l'incompétence est un inconvénient possible. Il serait absurde de considérer que la société civile doive se substituer à la classe politique et que la "participation citoyenne" vienne à occulter l'exigence de compétence et de savoir-faire dans l'exercice du pouvoir et de la délibération. Je laisse de côté la question du degré d'ouverture à la société civile dont témoigne réellement l'actuel processus de renouvellement. Idéalement, si les partis politiques veulent améliorer leur "représentativité" et la qualité de la représentation démocratique, ce ne peut être seulement en changeant les têtes ni par le moyen purement cosmétique de la diversité, de la parité et du rajeunissement, mais par le recrutement et la formation de personnalités issues de la société civile. La "participation" peut être un moyen d'attirer et de recruter, ce ne saurait être une fin en soi. Les partis devraient être des écoles politiques - à l'instar de ce que fut naguère de PCF - destinées à former de nouveaux professionnels de la politique. On peut d'ailleurs constater que la REM s'est efforcée, un peu dans la précipitation, de mettre en place une formation accélérée de ses nouvelles recrues.

Le second enjeu de la participation est celui de la délibération. Soyons clair : jamais de simples citoyens n'auront la légitimité politique pour valider ou invalider une décision politique qui concerne la collectivité tout entière. Le dépositaire exclusif de cette légitimité est l'élu, le représentant du peuple choisi par le suffrage universel. Pourquoi devrais-je considérer qu'un groupe de citoyens minoritaire, parce qu'il dispose du loisir nécessaire pour participer à des réunions ou conférences "citoyennes", devrait disposer d'un pouvoir d'influence sur la décision prise par des élus – c'est-à-dire par des professionnels de la politique choisis de manière transparente au travers d'une procédure élective à laquelles tous les citoyens peuvent participer à égalité ? Pas davantage que n'importe quel lobby, une assemblée particulière de citoyens – volontaires ou tirés au sort – ne saurait avoir le droit légitime de m'imposer une opinion ou une décision dont je ne veux pas et contre laquelle je ne disposerais d'aucun recours. La démocratie participative légitime, c'est le referundum, dont on connaît par ailleurs les limites.

Le problème de la démocratie actuelle n'est-il pas principalement celui d'une collision temporelle entre un temps médiatique très rapide et un temps politique qui devrait être plus lent ? Et spatial dans le sens où il faudrait réussir à avoir une action nationale en prenant en compte la mondialisation par exemple l'imposition des GAFA ?

Michel Guénaire : La démocratie peut avoir de multiples temps qui se combinent. Il n'y a pas un temps long qui, par exemple, devrait l'emporter sur le temps court. Bien sûr, l'action politique nécessite le long terme, mais il est naturel que les réactions spontanées de l'opinion soient prises en compte. C'est à l'acteur politique de savoir conjuguer le long et le court termes en les adaptant aux enjeux qu'il rencontre. Par contre, je crois que l'action politique doit être national si du moins on veut qu'elle soit efficace. Le champ international peut être occupé par des O.N.G., mais l'influence de celles-ci sur la prise de décision est faible. Le champ international est réservé aux Etats. 

Eric Deschavanne : Il existe néanmoins une forme de participation qui peut avoir un réel intérêt politique, à condition d'être organisée et strictement encadrée par le politique. Il s'agit de ce qu'on appelle les "conférences de consensus", qu'il faut concevoir comme une aide à la délibération des élus du peuple. Un peu comme les jurys populaires dans les tribunaux, la conférence de consensus sélectionne un groupe de simples citoyens – par tirage au sort ou par la méthode sondagière de l'échantillon représentatif – afin d'organiser une délibération sur un sujet précis. La valeur ajoutée par rapport au sondage ou au referundum tient au fait que ce groupe de citoyens est placé en situation de juger en connaissance de cause, bénéficiant - dans le but d'éclairer le jugement - d'une information précise et d'expertises contradictoires. On ne se contente donc pas d'enregistrer les opinions spontanées de chacun et de compter les voix : on donne à chacun des participants, à travers ce travail d'information et l'échange des arguments, la possibilité de modifier son point de vue de départ, de sorte que puisse s'opérer un rapprochement des points de vue qui tendent idéalement au consensus – dans la mesure bien sûr où tous ont la volonté de dégager la vérité et l'intérêt général. La loi Léonetti du 22 avril 2005 sur la fin de vie a par exemple été précédée de conférences de consensus. Encore une fois, cela ne confère pas davantage de légitimité démocratique à la décision politique. Une loi qui bénéficie d'un tel travail de préparation ne s'expose pas moins que d'autres au débat public et à la contestation politique. On peut cependant considérer que la participation ainsi conçue, organisée et encadrée, accompagnée par un travail d'information et de mise à niveau, produit de la valeur ajoutée dans le processus de production de la loi, en tant que celle-ci doit être l'expression non pas seulement de la volonté majoritaire, mais aussi et surtout de la volonté générale (de la volonté collective visant l'intérêt général). Dans tous les autres cas, en revanche, on peut considérer que la consultation "citoyenne"ne constitue rien d'autre qu'un gadget politique.

 

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