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La rupture entre Jean-Marie Le Pen et sa fille semble consommée.
La rupture entre Jean-Marie Le Pen et sa fille semble consommée.
©eelv.fr

Du rififi au FN

Bleu marine contre extrême droite : la lutte des deux FN

Après plusieurs accrochages par médias interposés, la rupture entre Jean-Marie Le Pen et sa fille semble consommée, cette dernière voulant selon "Le Canard Enchaîné" destituer son père du poste de président d'honneur du Front National. Deux personnalités issues d'une même famille, qui incarnent deux tendances au sein d'un parti, condamnées à coexister en bonne intelligence.

Lorrain de Saint Affrique

Lorrain de Saint Affrique

Lorrain de Saint Affrique est un ancien journaliste.

Proche du Front national, conseiller en communication de Jean-Marie Le Pen de 1984 à 1994, secrétaire départemental du FN dans le Gard et conseiller régional du Languedoc-Roussillon, de 1992 à 1998. Il avait été écarté du FN en 1994 à l’occasion d’un conflit avec Bruno Mégret. Il a publié Dans l'ombre de Le Pen (Hachette Littératures) en 1998. A la suite de l’exclusion de Jean-Marie Le Pen du FN, il renoue avec celui-ci : depuis le 1er octobre 2015, il exerce la fonction d’assistant parlementaire du député au Parlement européen, en charge des questions de presse.

 

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Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique et initiateur de l’Observatoire de la démocratie (avec l’institut Viavoice) et, depuis début 2020, président de l’institut Marc Sangnier (think tank sur les enjeux de la démocratie). Son compte Twitter : @JP_Moinet.

 

 

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Atlantico : A l'approche du congrès du parti qui se tiendra à Lyon les 29 et 30 novembre, quel est l'équilibre des forces entre les partisans Bleu Marine et ceux d'une extrême droite plus traditionnelle ?

Jean-Philippe Moinet : Le clivage n’est pas forcément entre partisans Bleu Marine et une extrême droite plus traditionnelle, car Le Pen fille a aussi derrière elle, par opportunisme ou conviction, des bataillons d’une extrême droite "de tradition". Même si, marketing politique oblige, elle n’en fait pas état.

Le rapport de forces interne au FN est devenu largement favorable à Marine Le Pen, qui a su à la fois assumer la filiation politique extrémiste de son père, devenir une héritière légitime et reconnue du parti, tout en trouvant des occasions de se distinguer de lui, notamment en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, la Shoah, dont elle a pu dire – du bout des lèvres, mais elle l’a dit – que ce n’était évidemment pas "un point de détail" de la guerre 39-45.

Ceci a d’ailleurs été perçu clairement par le père et ses affidés comme un écart, de langage et de ligne, suscitant des remous, familiaux et politiques. Mais Marine Le Pen en est pour l’instant sortie gagnante, cette distinction opérant aussi une sorte de partage des rôles : entre la Présidente du parti (qui sait se tenir) et son Président d’honneur (intenable). Ce dernier titre convenait finalement bien à Jean-Marie Le Pen, qui n’a pas dit son dernier mot (comme en atteste le dernier livre empathique de Serge Moati). Pour le fondateur du FN, ce titre était suprême, symboliquement supérieur au titre de Président exécutif du FN. Mais il est vrai que, ces derniers mois, "boostée" par les élections municipales et européennes, la fille a été convaincue que son ascension était suffisamment forte pour se poursuivre, si elle réussissait à se débarrasser de quelques "boulets". Dans son esprit, et celui de certains de ses proches, le père est devenu l’un de ces boulets ; en tout cas, la fille se sent suffisamment forte, dans le parti et dans une partie de l’opinion, pour se passer du père. Certains lui assurent que si elle veut vraiment accéder au pouvoir, ou réaliser une coalition nationaliste et populiste autour d’elle, il lui faut absolument que le Président d’honneur du parti ne soit plus un multirécidiviste des provocations racistes et antisémites, condamné à plusieurs reprises.

Dans cette perspective, et suffisamment tôt avant la prochaine présidentielle pour pouvoir colmater d’éventuelles brèches, il n’est pas étonnant que Marine Le Pen pousse les feux de ses derniers succès en coupant le cordon ombilical ! A son âge, c’est un peu tard… mais, elle n’a pas tort de penser que son père, parmi d’autres choses au FN, est un poids lourd à porter pour la course électorale qui l’attend.  

Lorrain de Saint Affrique : Le congrès du FN devrait  sanctifier une année 2014 particulièrement faste pour Marine Le Pen qui a su donner le maximum de lustre médiatique à de bons résultats électoraux, en survendant efficacement chacun d’entre eux. Quand elle se proclame chef du premier parti de France (11,5% des électeurs inscrits aux européennes), capable à tout moment d’assumer le pouvoir, au lieu de faire rire, même jaune, elle trouve des faire-valoir, à gauche surtout. De coup de semonce en coup de semonce, à quand le tir au but ? De quelle fermentation sourde ce résultat est-il donc le fruit, qui fait penser à un processus de méthanisation ? De source Wikipédia, "la méthanisation (ou digestion anaérobie) est le processus naturel biologique de dégradation de la matière organique en absence d'oxygène. Il se produit naturellement dans certains sédiments…". Et c’est peu dire que la France et les Français manquent d’oxygène. C’est peu dire que l’idée de déclin imprègne la société qui oscille entre colère et abattement. "Place aux profiteurs d’abandon, aux débrouillards de la décadence", aurait tranché De Gaulle. Jean-Marie Le Pen a-t-il vraiment confessé à Robert Ménard, le maire de Béziers, "être non un homme politique, mais un imprécateur" ? Si le propos a vraiment été tenu, il révèle la vraie nature du conflit qui oppose la fille à son père, car l’imprécateur appelle de malheur de ses vœux, il en fait son miel, il ne le combat pas, il fait semblant. Marine Le Pen, au contraire, aborde la question du pouvoir au premier degré, se croit capable, ignore toute notion de doute raisonnable. A bien des égards, politiquement, père et fille ne vivent plus sur la même planète. Ni sous le même toit désormais, dit-on. Ces tensions vont-elles irriguer le parti au point d’en compromettre les équilibres? Je ne le crois pas.

Le parti se trouvant dans une phase ascensionnelle, comme le laisse notamment penser l'élection de deux sénateurs FN, ses membres devraient rester en rang serré derrière Marine Le Pen à l'occasion du congrès. Pour autant, même larvé, le conflit entre deux tendances est-il toujours là ? Quels en sont les signes ?

Jean-Philippe Moinet : Oui, il y a sans doute conflit larvé entre au moins deux tendances, les "tradis" et les "modernes", entre deux générations (les aînés ne veulent pas lâcher toutes les rênes) et les "jeunes" quinquas, suivis de ceux ou celles qui, en dessous, montent (ces jeunes élus qui veulent des responsabilités, et acquérir du pouvoir). Même si le clivage des lignes politiques n’est, au fond, pas très clair dans la mesure où Marine Le Pen est à la tête d’un parti qui a des "durs" un peu partout et de tous âges, non pas en vitrine médiatique, mais dans l’arrière boutique de la maison FN.

Les signes de conflit ne sont pas très apparents encore mais il se dit que l’ambiance familiale est lourde, que Marine Le Pen est par exemple sur le point de quitter le château familial de Saint Cloud, ce qui d’ailleurs aurait du être fait depuis longtemps pour cette fille à Papa, élue du Nord-Pas-de-Calais qui prétend représenter les ouvriers ou chômeurs en souffrance sociale ! Si ce "déménagement" a vraiment lieu, ce serait un signe clair d’émancipation, quand on sait l’esprit clanique qui règne dans cette propriété depuis des dizaines d’années. On comprend que la fille veuille prendre ses libertés. Mais il n’est pas dit que le vieux Jean-Marie accepte sans broncher cette rupture symbolique, qui peut en annoncer d’autres.

Liré également : Mais pourquoi tout le monde s’intéresse-t-il autant à la chatte de Marine Le Pen ?

Lorrain de Saint Affrique : En soi, l’élection de deux sénateurs FN ne devrait scandaliser personne, elle n’a rien d’illégitime. Sauf que l’apport personnel en voix de grands électeurs dont disposaient sur le papier Ravier et Rachline a plus ou moins doublé dans l’isoloir. Ni minimiser, ni surévaluer, telle devrait être la règle.

Dans les années 80 déjà, entre militants FN historiques et nouveaux ralliés venus de la droite, les relations étaient souvent difficiles. On parlait de querelles d’anciens et de modernes. Rien de comparable aujourd’hui. La diversité des comportements des cadres FN lors de la "manif pour tous" montre autant l’existence de sensibilités variées que les limites dans leur expression. Le leadership de Marine Le Pen n’est ni sérieusement ni même mollement contesté. Dans les couloirs du congrès, il y aura bien lutte d’influence pour les places au Comité Central, on se jaugera, on se comptera en vue des futures bonnes investitures, mais qui viendra dénigrer le bilan de Marine Le Pen à visage découvert ? Personne. A moins que son père, dans un moment d’intense frustration …

La députée de Vaucluse Marion Maréchal Le Pen, en plus de représenter la nouvelle génération, ne s'inscrit-elle pas davantage dans la ligne dite "FN du sud" de son grand-père ? Cette frange pourrait-elle constituer un frein à l'élargissement de la base électorale du parti, actuellement porté par le mouvement Bleu Marine ?

Lorrain de Saint Affrique : FN du Nord, FN du Sud, les analyses souvent justes abondent. Cela dit, quel parti politique s’interdit-il d’adapter son projet à l’auditoire ? Tout est question de dosage dans les contradictions et d’adaptation aux circonstances. De ce point de vue l’état-major frontiste manie sans trembler le tour de magie programmatique, dans le confort qu’apporte la situation d’opposant.

Jean-Philippe Moinet : Il est vrai que l’icône Marion Maréchal Le Pen, parrainée politiquement par son grand père qui l’a propulsé à l’Assemblée Nationale, représente un "FN du Sud" puissant, et sans doute encore proche de Jean-Marie Le Pen, dont le passé d’activiste de l’Algérie française, a un certain écho dans une partie de l’électorat méridional rapatrié d’Algérie ou très anti-immigrés.

Le Pen grand père aime jouer de sa complicité avec sa petite fille, ne serait-ce que pour énerver sa propre fille, et lui dire : tu vois, il y a une très jeune génération, au moins aussi talentueuse que toi ! Pour l’instant, le FN du Nord et le FN du Sud se partageaient des figures de proue, des discours et des postures. Ce grand écart peut très bien produire un claquage. Un épisode de surchauffe peut mettre le feu aux poudres dans cette famille (réelle et politique) explosive, même si le grand père a perdu de sa vigueur combative.

Une scission sur le modèle Le Pen-Mégret pourrait-elle devenir envisageable ? A quelles conditions ?

Lorrain de Saint Affrique : Non, aucun coup d’état en vue, les héros sont fatigués, Bruno Gollnisch aussi. Les ressorts de la scission Mégret n’ont pas d’équivalents aujourd’hui.

Jean-Philippe Moinet : La grande différence aujourd’hui est qu’une scission entre le père et la fille ne créerait pas une alternative, en termes de leadership face à Marine Le Pen. Même un dirigeant FN comme Bruno Gollnish, même avec l’appui de Jean-Marie Le Pen, n’aurait pas d’assise suffisante pour renverser la fille. C’est sans doute pour cette raison, que Marine Le Pen se sent pousser des ailes. Mais Jean-Marie Le Pen a néanmoins un pouvoir de nuisance redoutable. Il peut même être tenté de casser le jouet FN, plutôt que subir une humiliation personnelle.

Compte tenu de l'existence de deux FN, aux priorités différentes, à quelles conditions le parti pourra-t-il poursuivre son ascension électorale ?

Lorrain de Saint Affrique : Les priorités en question et ceux qui peuvent les incarner "enrichiront le débat" tant que les succès électoraux et les sondages mirifiques seront au rendez-vous, tant que les uns et les autres décrocheront postes et mandats. Nous en sommes là, sauf à ce que les cartes soient rebattues par des mouvements sociaux de grande ampleur d’où surgiraient des leaders inconnus à ce jour… Ne faisant qu’une bouchée de ceux que nous connaissons. Ca s’est déjà vu.

Jean-Philippe Moinet : Ce parti ne pourra poursuivre son ascension que s’il se débarrasse vraiment de sa doctrine, de sa culture, de ses références et de ses icônes d’extrême droite. Beaucoup de conditions… Ce sera difficile, mais pas impossible, pour Marine Le Pen et sa garde rapprochée "moderniste". Le risque pour elle est de perdre un historique FN, et des bataillons de cadres, qui ont fait sa force mais font sa faiblesse, si elle veut vraiment accéder au pouvoir. Des gens sont prêts à la rejoindre, acteurs politiques ou de la société civile, que si elle opère une révolution culturelle et renie l’historique FN, ce qu’elle n’a jamais fait vraiment. Le prochain congrès FN en sera-t-il l’occasion ? A voir, si elle aura cette audace là. Je n’y crois pas.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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