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Les occidentaux sont en première ligne dans les groupes terroristes
Les occidentaux sont en première ligne dans les groupes terroristes
©capture d'écran Live Leak

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Avis aux amateurs : pour l’Etat islamique, les djihadistes venus d'Occident ne sont que de la chair à canon

Attentats kamikazes, missions-suicide, ou soldats en première ligne : voilà le sort funeste qui attend les apprentis djihadistes occidentaux venus trouver "l'aventure" dans le Califat auto-proclamé de l'Etat islamique. Car si l'organisation a besoin d'hommes pour aller se faire tuer sur les différents fronts en Syrie et en Irak, les combattants étrangers représentent leurs meilleurs outils.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Si l'Etat islamique parvient à attirer de plus en plus de recrues occidentales, il semblerait que ces dernières soient déployées en tant que kamikazes ou encore en première ligne des offensives. Y a-t-il une répartition des rôles en fonction de l'origine des djihadistes ? Et quelles en sont les motivations ?

Alain Rodier : A la différence d'Al-Qaida "canal historique" qui a toujours considéré avec suspicion les volontaires étrangers jugés comme peu fiables, l'Etat islamique n'hésite pas à leur proposer des postes de combattants en première ligne. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui ont fait préférer ce mouvement aux autres par les étrangers qui croient y trouver ce qu'ils sont venus chercher, l "Aventure". Je rappelle que les gros contingents d'étrangers sont d'abord constitués de Saoudiens, de Maghrébins (particulièrement des Marocains et des Tunisiens), de Turcs et de Caucasiens (le nombre appartenant à ces deux dernières catégories est totalement sous-évalué dans les études faites à ce sujet). D'ailleurs, une brigade entière est "tchétchène" dirigée par un Géorgien. L'appelation plus exacte serait "caucasienne".

Les unités sont organisées autour de militants qui parlent la même langue, question de vie pratique oblige. Il est aisé d'en déduire que les francophones non-arabisants sont regroupés dans les mêmes unités. Le mot "brigade" souvent employé n'est pas très précis. Ses effectifs peuvent aller de quelques dizaines d'activistes à plusieurs centaines.

Les Occidentaux sont aussi très utilisés pour la propagande de manière à attirer de nouvelles recrues. Non seulement, ils  communiquent avec leurs familles et leurs amis restés au pays via le net et autres téléphones portables (de manière à les faire venir), mais aussi ils participent aux différents films, vidéos, journaux, publiés via le net. Ainsi, le numéro deux de la revue en français "Dar al Islam" est disponible sur la toile depuis quelques jours. Il est probable qu'elle est faite par des francophones pour des francophones.

En fin de ce numéro, l'interview supposée de la veuve de Coulibaly qui aurait rejoint l'Etat Islamique en Syrie, est destinée aux volontaires féminines. Ces dernière ne partent pas pour les mêmes motivations, le style "Mad Max du djihad" leur étant étranger. Elles viennent pour "vivre pleinement"  leur foi musulmane sous la protection du drapeau noir de Etat islamique. Elles sont très utiles pour ce mouvement afin de compléter les populations faisant partie de l'  "Etat" qu'il est en train de bâtir. L'objectif est de les marier à des combattants ce qui leur apporte une certaine stabilité émotionnelle. Enfin et sourtout, elles sont chargées de faire et d'éduquer de nombreux enfants qui constitueront les générations futures de jihadistes. La notion du temps n'est pas la même qu'en Occident où l'on veut tout, et tout de suite. Les responsables de Etat islamique (comme ceux d'Al-Qaida) savent que la guerre sainte va s'étaler sur des générations et qu'eux-même n'en verront pas le terme. C'est pour cela que le souhait le plus grand est de mourir en martyr.

Si les missions les plus risquées sont confiées aux "étrangers", les tâches les moins dangereuses seraient quant à elles confiées aux Syriens et aux Irakiens. Quelle est précisément cette répartition des missions ?

Les "étrangers" partagent les missions de combat avec les autochtones syriens et irakiens. Mais ces derniers se voient aussi confier des missions d'encadrement des populations que le mouvement dirige. Il est en effet plus aisé d'attribuer des missions de police à des natifs qui sont mieux acceptés que leurs camarades étrangers qui seraient considérés comme des envahisseurs. Beaucoup d'enfants-soldats participent à la garde statique des check-points (bien sûr encadrés par quelques adultes). Cela permet de libérer des combattants aguerris pour les envoyer sur les différents fronts mais aussi de démarrer la formation militaire de ces futurs jihadistes.

Il est intéressant de constater que durant la bataille de Kobané, dans le nord de la Syrie, de nombreux agresseurs appartenant à l'Etat islamique étaient des Kurdes irakiens renforcés éventuellement par quelques turcs ! Mais là, la propagande de Etat islamique a été supplantée - une fois n'est pas coutume -  par celle du parti kurde "PYP" qui défendait la ville.

Peut-on dire que les occidentaux sont utilisés comme de la chair à canon ? Peut-il également y avoir une répartition des rôles en fonction des compétences ?

L'Etat islamique a besoin de bras. Les estimations US parlent de 30 000 combattants. C'est bien peu pour contrôler environ dix millions de personnes et combattre simultanément sur plusieurs fronts. D'ailleurs, le message qui se répète à l'envi est "tout musulman doit rejoindre le Califat", il faut comprendre l'embryon d'Etat qui existe à cheval sur la Syrie et l'Irak.

Les étrangers - après une période de formation de quelques semaines - sont envoyés sur les différents fronts. Certains deviennent des kamikazes. Ces derniers ne seraient d'ailleurs les plus "fanatiques" mais ceux dont Etat islamique se méfie un peu. Les kamikazes ne sont, par définition, employés qu'une seule fois (et sont très encadrés, l'explosion pouvant être déclenchée à distance si besoin est) et ensuite, ne représentent plus un "problème de sécurité". Il faut savoir que l'espionnite aiguë est de mise au sein des organisations jihadistes qui exécutent tout espion "potentiel".

Si les Occidentaux sont ainsi utilisé comme de la chair à canon, faut-il pour autant estimer que la menace du retour de ces djihadistes est moindre ?

La menace est réelle. On l'a vu avec Mehdi Nemouche au musée juif de Bruxelles. Mais, les étrangers partant rejoindre Etat islamique n'ont majoritairement pas vocation à revenir. D'abord, ils ne le souhaitent généralement pas. Ensuite, leurs "employeurs" ne le veulent pas car ils ont besoin de cette chair à canon. Ils ont aussi peur d'éventuels "repentis" qui pourraient livrer des renseignements à l'ennemi et faire de la "contre-propagande". Ils récupèrent donc tous les papiers d'identité à l'arrivée et signifient aux volontaires qu'un retour pourrait être considéré comme une trahison avec toutes les conséquences que cela implique (la crucifixion est souvent le châtiment réservé aux traîtres)..

Dans quelle mesure la stratégie de l'Etat islamiques est-elle différente de celle pour laquelle avait optée Al-Qaida ?

L'Etat islamique a fondé un "Etat" avec tout ce qui va avec : action sociale, médicale, approvisionnement des populations, éducation, etc. Il souhaite le développer puis l'étendre petit à petit sur les pays voisins (Liban, Jordanie, Arabie saoudite). L'action directe à l'étranger ne l'intéresse pas encore. Par contre, il soutient "moralement" tous les mouvements qui se revendiquent de sa bannière tout en leur rappelant que leur premier devoir est d'envoyer des combattants sur le front syro-irakien. S'ils ne le peuvent pas, alors qu'ils déclenchent le djihad sur place. C'est un peu ce qui est en train de se passer au Sinaï, en Libye et en Tunisie. Les autres groupes qui ont fait allégeance en Algérie, dans le Caucase, en Extrême-Orient, sont encore trop faibles pour représenter une menace significative. Boko Haram et les Shebabs somaliens représentent des problèmes différents qui, pour l'instant, n'ont rien à voir avec Etat islamique.

Al-Qaida "canal historique" refuse de procéder de la même manière considérant qu'un "Etat" constitue une cible trop facile à frapper par ses adversaires. Le mot "nébuleuse" est très significatif car il laisse entendre l'éclatement des structures de par le monde avec quelques foyers importants mais indépendants les uns des autres. En tête de liste nous trouvons la zone afghano-pakistanaise, le Sahel, et bien-sûr le Yémen. Ce qui se déroule aujourd'hui au Yémen est vital pour la suite. C'est, après le théâtre syro-irakien, le point de guerre principal entre chiites soutenus par Téhéran et sunnites épaulés par Al-Qaida "canal historique".

Cela dit, l'objectif -des deux organisations concurrentes - à l'échelle de plusieurs générations - est le même : l'établissement du Califat mondial. Seuls les moyens divergent aujourd'hui. Ce qui serait très dangereux serait une union des deux forces. Al-Zawahiri a appelé à plusieurs reprises à cela pour se retourner contre leurs ennemis communs : les juifs, les croisés, les apostats (les chiites) et les traîtres (les régimes sunnites, en particulièrement la famille royale saoudienne).

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