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Autoritarisme, acte 2 : mais pourquoi Emmanuel Macron tente-t-il d’isoler une Pologne déjà marginalisée ?
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Verveine

Autoritarisme, acte 2 : mais pourquoi Emmanuel Macron tente-t-il d’isoler une Pologne déjà marginalisée ?

"La Pologne n'est en rien ce qui définit le cap de l'Europe", a déclaré Emmanuel Macron vendredi, en qualifiant de "nouvelle erreur" le refus de Varsovie de durcir la directive sur le travail détaché.

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Atlantico : Dans le cadre d'une tournée organisée à l'occasion des négociations concernant le travail détaché, Emmanuel Macron a déclaré "la Pologne n'est en rien ce qui définit le cap de l'Europe", elle "se met en marge" et "décide d'aller à l'encontre des intérêts européens sur de nombreux sujets". En réponse à cette déclaration la première ministre polonaise, Beata Szydlo, a rétorqué : "peut-être, ses déclarations arrogantes sont-elles dues à son manque d’expérience et de pratique politique, ce que j’observe avec compréhension, mais j’attends qu’il rattrape rapidement ces lacunes et qu’il soit à l’avenir plus réservé". Malgré les désaccords, Emmanuel Macron n'est-il pas allé trop loin en voulant isoler la Pologne sur ce dossier ? Comment expliquer les propos tenus ? 

Jacques Rupnik : Il a trois choses différentes : le fond, la manière et le lieu. Le président Français s’en est pris violemment à la Pologne, disant qu’elle n’était «en rien ce qui définit le cap en Europe ». Ce sont des propos très forts envers une Pologne marginalisée en Europe. Mais ce sont des propos tenus dans un pays tiers. Donc ce n’était pas dans le cadre d’un échange bilatéral, ou d’un échange direct et vif. Il y a effectivement des questions sur le lieu et la manière et, bien entendu, la réaction de Varsovie est en quelque sorte à la hauteur de la charge qui est venue du côté français. Mais il y a surtout une question sur le fond, pour comprendre pourquoi Emmanuel Macron généralise- on pourrait s’en tenir à la question des travailleurs détachés -. Pourquoi en est-il ainsi?

Il y a un contentieux qui s’est développé ces dernières années. Il se trouve qu’en ce moment, le sujet sur lequel Emmanuel Macron a décidé d’ouvrir son dialogue avec les pays d’Europe centrale et orientale est la question des travailleurs détachés. Mais dans le cas polonais, son propos concerne un contentieux beaucoup plus large. On l’a déjà vu apparaître pendant la campagne électorale, lorsque le candidat Emmanuel Macron avait émis des critiques concernant l’état de la démocratie en Pologne, et en Hongrie. Ça lui avait valu d’ailleurs une réponse vive et officielle du gouvernement polonais, l’informant qu’il n’avait pas à se mêler des affaires internes du pays. Il y avait donc déjà un contentieux qui concernait les libertés publiques en Pologne, ce qu’on appelle la dérive illibérale.

Le deuxième contentieux concerne la question des migrants. La Pologne, a refusé d’accueillir des migrants comme le souhaitait la politique européenne. Elle a, en cela, soutenu la politique de Hongrie et du groupe de Višegrad. Elle s’est mise en porte-à-faux avec ce que voulait la Commission Européenne.

Il y a un troisième contentieux, qui concerne la politique de défense. Le précédent gouvernement polonais, libéral, souhaitait renforcer la défense européenne. Le gouvernement actuel, lui, mise à fond sur l’OTAN. Il n’y avait qu’à voir l’enthousiaste face à la venue de Donald Trump au mois de Juillet. Dans le même temps, cela venait juste après la décision polonaise d’acquérir des hélicoptères américains plutôt que européens. Cela fait tout un contentieux où la perception française donne un ensemble ; sur la question de la démocratie, il y a une régression, sur la question des migrants, la Pologne se met en porte-à-faux avec la Commission Européenne, sur les achats d’équipements militaires, la Pologne choisit américain.

Mais ce contexte-là n’est pas évident pour tous ceux qui vivent en Europe de l’Est, qui ne voient que le reproche des travailleurs détachés. En République Tchèque, la charge est particulièrement dure lorsque l’on lit les journaux. D’autant que les travailleurs détachés ne concernent pas que les polonais, mais tous les pays de l’Est.

L’objectif est clair. Il s’agit de diviser le groupe Višegrad. Les quatre pays avaient adopté en commun un certain nombre de positions. Ils étaient, en quelque sorte, les défenseurs de la libre circulation des travailleurs. C’est la France qui a soulevé cette question. Mais on a vu, lors de la réunion de Salzbourg que les Premiers ministres Tchèque et Slovaque ont adopté un ton plus conciliant. Cela ne veut pas dire qu’ils sont d’accord. Mais ils acceptent que l’on puisse discuter et négocier un nouveau compromis qui ne sera peut-être pas exactement ce que souhaite la France, mais qui fera au moins avancer les choses. Mais ce n’est pas une tâche aisée car tous les pays de la région sont dans la même situation. Ils bénéficient tous de cette possibilité d’aller travailler dans des conditions intéressantes dans des pays d’Europe de l’Ouest. Ils n’ont pas tous la même approche politique. Certains font attention de ne pas couper les ponts.

Nous avons donc une différenciation politique avec ces pays, mais un intérêt commun à défendre, une situation qui, finalement, leur donne un avantage comparatif. En France, on appelle ça du dumping social. Mais de leur point de vue, c’est différent. Pour des raisons historiques - la sortie du communisme, etc. -, ce sont des pays plus pauvres, avec une main d’œuvre bon marché. Mais pour rattraper leur retard, ils utilisent cet avantage pour attirer des investisseurs, et profiter de l’ouverture du marché de la main d’œuvre en Europe occidentale. Il y a une situation un peu paradoxale, où d’un côté il y a Macron, le “président libéral” qui passe pour un protectionnisme dans l’Europe de l’Est. Et au contraire, les nationalistes passent pour les défenseurs du marché libre.

Rémi Bourgeot : L’isolement, ou tout du moins le contournement, de la Pologne et de la Hongrie faisait partie de la tactique de négociation mise en place par Emmanuel Macron pour rallier la République tchèque, la Slovaquie et dans une moindre mesure la Bulgarie et la Roumanie à sa réforme du travail détaché. Mais cela n’explique pas la virulence des propos qu’il a fini par tenir sur la Pologne.

L’itinéraire même de son voyage et son programme de rencontre illustraient sa stratégie initiale. Par ailleurs, dans la mesure où les gouvernements des autres pays cités sont sociaux-démocrates, de gauche ou libéraux, il s’agissait pour Macron de jouer sur ces relatives affinités politiques face aux populistes de droite que l’on trouve à Varsovie et Budapest. A partir du moment où la réforme du travail détaché fait l’objet d’un quasi-consensus en Europe occidentale, un compromis avec ces pays d’Europe centrale et orientale ouvrent la voie vers une réforme, qui ne nécessite non pas, a priori, une unanimité, mais une bonne majorité pour passer les différentes étapes du processus.

Les déclarations du président sur la Pologne révèlent une grande confusion. S’il est légitime et nécessaire de condamner la remise en cause de l’état de droit lorsqu’elle est manifeste, il est abusif et contreproductif d’associer toute critique de l’Union européenne ou l’opposition sur un dossier donné à un rejet des valeurs communes et à l’extrémisme. Si Emmanuel Macron avait vraiment le sentiment d’avoir rallié les autres pays de l’Est, il n’aurait probablement pas vu d’intérêt à attaquer la Pologne frontalement. Une stratégie de contournement, aurait suffi, sur un mode détendu.

Quelles peuvent être les conséquences à court, moyen et long terme d'une telle déclaration ? Comment peuvent y réagir les pays d'Europe centrale ? Emmanuel Macron ne risque-t-il pas d'apparaître comme trop proche d'Angela Merkel dans sa relation avec Varsovie ? 

Jacques Rupnik : La préoccupation concerne véritablement la Pologne. Il faut quand même dire que c’est le pays le plus important de la région. Sans sous-estimer qui que ce soit, la Pologne est le pivot. C’est un pays qui historiquement avait une relation privilégiée avec la France depuis le fameux partage de son territoire à la fin du XXVIIIème siècle. La cause de la Pologne était une cause française. En 1939, les Français déclarent la guerre aux Allemands pour venir en aide aux Polonais. C’était une grande cause en France. Il y a là une détérioration des relations qui ne date pas de l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence. La guerre en Irak a été une cassure. L’arrivée de ce gouvernement nationaliste, en 2015, en est une autre. Il y a également un contraste entre les propos du président français, et du président américain. Cette dégradation ne tient pas qu’à la question des migrants. Les médias polonais ont répondu sévèrement à Emmanuel Macron, en lui disant de d’abord faire ses preuves, et de réformer son pays avant de faire la morale. Mais ce qui est préoccupant, c’est que ce n’est pas qu’un désaccord, mais une vraie dégradation.

Rémi Bourgeot : Du fait de la confusion entre la question de la critique de l’UE et celle, distincte, de l’affaiblissement de l’Etat de droit, son attaque risque d’être perçue à terme comme visant bien au-delà du gouvernement polonais, ou, tout du moins, de symboliser l’impossibilité d’un dialogue entre la France et des pays dont l’élite n’a pas le même crédo que la technostructure française sur l’UE. Même dans le cadre du monde politique polonais, Donald Tusk, l’actuel président du Conseil européen et ancien premier ministre polonais, est l’ennemi juré des populistes polonais et pourtant ses propos sur l’UE sont bien plus réalistes et critiques que ceux tenus par les milieux fédéralistes en France.

La surenchère verbale de la première ministre polonaise peut figer la situation à court terme en ce qui concerne les autres pays dont les gouvernements peuvent ne pas vouloir s’associer à cet excès. Mais à plus long terme c’est bel et bien le dialogue entre Europe de l’Ouest et Europe de l’Est dans son ensemble qui est affaibli par cette situation. Les relations sont exécrables entre Berlin et une bonne partie des pays d’Europe centrale, dont la Pologne en particulier. Non seulement Emmanuel Macron évite la question la plus centrale en terme de dumping salarial qu’est la politique allemande, mais il fait le cadeau à Mme Merkel de reporter toute la faute du nivellement par le bas qui caractérise l’UE sur l’Europe centrale. S’il y une cohérence dans cette approche, elle relève de la logique de la diversion.

Dans le cadre d'une volonté française d'aller vers plus d'intégration au sein de la zone euro, quelles pourraient être les conséquences directes de cette tournée sur cette volonté ?

Jacques Rupnik : Elle a comme conséquence de dire aux européens de l’Est deux choses : nous voulons éviter une coupure Est/Ouest de l’Europe, mais l’Europe “à l’anglaise”, c’est terminé. Jusqu’ici, on avait une vision de l’Europe assez britannique. Les questions de défense, c’est l’OTAN. La démocratie et la politique tienne des affaires intérieures dans les pays membres. Qu’est-ce qu’alors l’Union Européenne? C’est essentiellement un marché. Et là, ce que fais Macron, c’est de dire qu’après le Brexit et Trump, sans parler de l’instabilité dans le voisinage de l’Union Européenne, c’est de prôner une Europe politique. Il y aura un noyau européen, et donc une Europe à plusieurs vitesses. La question qu’il pose aux pays d’Europe centrale est simple. A quelle Europe souhaitent-ils appartenir? Veulent-ils être au cœur du noyau européen, ou rester à la périphérie? Les Tchèques et les Slovaques, réagissent avec modération. Le gouvernement polonais est dans une posture différente. Sans parler de la Hongrie. Le leader polonais, avec le premier ministre Hongrois, parlaient en automne d’une “contre-révolution” en Europe. Et avaient tiré les leçons du Brexit qu’il fallait rapatrier les pouvoirs vers les gouvernements nationaux. Macron leur donne la leçon inverse : le Brexit est un échec. La leçon de Trump, est qu’on ne peut pas compter sur les américains pour résoudre tous nos problèmes. Il faut donc une Europe politique plus forte. Personne ne forcera qui que ce soit pour faire partie du noyau. Mais si oui, alors il faut respecter un certains nombres de points politiques, économiques et sociaux.

Rémi Bourgeot : Bien que la réforme du travail détaché soit tout à fait légitime et même indispensable, cela ne signifie pas pour autant que ce problème constitue l’alpha et l’oméga de la politique européenne. La dynamique de nivellement salarial par le bas trouve son épicentre dans la politique allemande des quinze dernières années. Si le modèle économiques des pays d’Europe centrale participe de cette logique, c’est bien plus par le rôle de hinterland manufacturier à bas coût de l’Allemagne que par le travail détaché.

Dans le contexte de déni actuel, le dialogue sur l’euro est quasiment impossible entre la France et l’Allemagne. Les tabous allemands sur la fédéralisation de la zone euro sont beaucoup plus importants qu’on ne l’imagine en France et les réformes de mise en commun dont on parle ici communément sont complètement exclues outre-Rhin. Des concessions superficielles auront probablement lieu à terme, comme la mise en place d’un petit budget pour la zone euro et d’un « ministère des finances » de la zone, mais rien de substantiel et encore moins à même de corriger les déséquilibres économiques entre les pays membres. Pourquoi un gouvernement allemand qui refuse même l’idée d’une coordination macroéconomique informelle pour résorber les déséquilibres irait-il sacrifier sa crédibilité domestique avec des engagements financiers tabous ?  La majorité des conservateurs allemands ne prend même plus la peine de faire semblant, quand les sociaux-démocrates font encore mine de croire au développement d’une véritable union monétaire lorsqu’ils s’adressent à des cercles internationaux.

Angela Merkel était ravie de voir Emmanuel Macron monter au créneau sur le travail détaché étant données ses relations très tendues avec l’Europe centrale, et elle pensait probablement que le « wunderkind », une fois auréolé du statut de réformateur européen, éprouverait moins le besoin de l’ennuyer avec les « idées françaises » sur la réforme de la zone euro.

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