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Aubervilliers : quand les conflits communautaires et les tensions entre minorités témoignent de l’inadéquation des discours politiques sur le vivre ensemble
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Tout faux

Aubervilliers : quand les conflits communautaires et les tensions entre minorités témoignent de l’inadéquation des discours politiques sur le vivre ensemble

Réputés transporter beaucoup d'argent en liquide, les français d'origine chinoise sont régulièrement l'objet d'agressions physiques. Ce dimanche 4 septembre, après la mort de Zhang Chaolin, couturier de 49 ans, les populations d'origine chinoises se rassemblent pour manifester.

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Atlantico : Ce dimanche 4 septembre, la population chinoise d'Aubervilliers est appelée à manifester contre les violences dont elle s'estime victime. Le 12 août dernier, un commerçant chinois était effectivement la cible d'une attaque mortelle. Dans quelle mesure des violences inter-communautaires entre minorités mettent-elles à mal un discours politique basé sur la victimisation des immigrés et sur son oppression par le pays d’accueil ? 

Guylain Chevrier : Des Chinois de plus en plus nombreux expliquent être victimes d’agressions de groupes spécialisés, qui s’attaquent à eux en raison des liquidés avec lesquelles ils circulent. Il s’agit principalement de recettes des commerçants, voire de l’argent de jeu, les Chinois étant assez joueurs. Bien que le directeur de la communication de la préfecture de police de Paris puisse dire que "Les agressions ne sont pas liées à des problèmes raciaux" mais à des effets de circonstances, plusieurs Chinois interrogés pendant la dernière manifestation parisienne (21 août 2016), mettent en cause des jeunes "noirs et arabes", comme étant les auteurs de vols. Dans cette continuité, Richard Béraha, ancien président de l’association Huiji, explique qu’il existe selon lui, une forme de "racisme de suspicion" :"La police identifie des jeunes en déshérence spécialisés dans l’agression de Chinois, mais elle y consacre peu de temps. Ce sont souvent des mineurs issus eux aussi de l’immigration et qui développent une vision raciste et discriminatoire à l’encontre des Chinois, proche de celle qui stigmatise les juifs. Ils ont de la thune, en liquide, et le risque est diminué dans la mesure où ils ne portent pas plainte."

Derrière cette réalité trainerait donc l’idée qu’ils seraient de riches immigrés par rapports à d’autres d’origines plus pauvres, comme dans le cas d’agressions contre les juifs, ce qui donnerait une certaine légitimité à les agresser. Ce thème de la réussite sociale, des riches parvenus par rapport aux autres immigrés, qui n’ont pas réussis parce qu’ils seraient eux des victimes du système, peut désigner des cibles entre groupes distincts, certains trouvant là un argument fallacieux et dangereux, à caractère raciste, légitimant la violence.

S’il faut éviter toute généralisation, il n‘en reste pas moins que des logiques communautaires problématiques semblent ici à l’œuvre, vis-à-vis desquelles le déni est total, que ce soit de la part des grands médias ou des pouvoirs publics. On voit bien les dangers derrière cela, d’un discours de victimisation des immigrés ou de jeunes issus de l’immigration, qui tend à dédouaner certains groupes sociaux en raison de leur situation sociale parfois difficile, qui domine dans une partie de la classe politique et les élites intellectuelles. On a même parlé, il y a quelques années, de "délit de nécessité" concernant ces jeunes, pour justifier leurs actes délictueux. Ce n’était évidemment pas leur rendre un service que banaliser ainsi leur dérive dans la délinquance, déjà souvent identitairement et socialement fragilisés, avec au bout, sans doute la prison.

Ces violences intercommunautaires dévoilent une vision de l’immigration moins reluisante que celle que l’on diffuse en général. L’immigré des quartiers toujours victime des autres, des inégalités sociales, passe soudain au rang d’agresseur contre d’autres immigrés, engageant un questionnement moral qui remet un peu les choses à leurs places, au regard d’une certaine mystification.   

Qu'est-ce que ces violences illustrent et que traduisent-elles de l'intégration des ces différentes communautés à l'ensemble national ?

Guylain Chevrier : La réputation des Chinois d’être une population qui réussit, qui trouve dans la discrétion sa place et s’intègre de mieux en mieux, peut être perçue comme un danger aux yeux d’autres groupes d’immigrés très revendicatifs, nourrissant un sentiment de victimisation vis-à-vis d’une France terre d’accueil, accusée régulièrement à tort de racisme pour expliquer des difficultés d’intégration. Même s’il faut évidemment prendre des précautions ici, il peut aussi il y avoir conséquemment, un certain esprit de règlement de compte entre communautés concurrentes, qui puisse générer du racisme antichinois.

On peut voir combien il existe différentes immigrations, entre l’immigration chinoise ici évoquée ou maghrébine, voire encore de l’est de l’Europe, d’où viennent de plus en plus de migrants. Le thème de l’immigration ne saurait se résumer à ceux qui crient plus fort que les autres, en reprenant l’argument de la colonisation de leur pays d’origine en d’autres temps par la France, pour se mettre dans une attitude de demande de réparation, ou faire des demandes de concessions à un culte. Ce qui ne peut qu’être nuisible à l’effort nécessaire à l’intégration sociale, rugueux au sentiment d’être français et donc, à la citoyenneté. L’adhésion aux valeurs de notre République est une condition cardinale du processus de socialisation. Il y a là un thème très important qui est à creuser et un état d’esprit à changer, un fonds de commerce à assécher auquel se nourrissent certaines associations ou partis politiques, derrière quoi se joue une bonne conscience à peu de frais ou une pêche aux voix.

Il existe tout un milieu associatif chinois très riche, qui montre l’effort d’intégration, où toutes les sensibilités peuvent être représentées, sans que l’on ait affaire à une représentation unique. On cherche malgré tout à la mettre en place, par facilité. Contrairement à d’autres, les asiatiques vivant en France ne se sont pas dotés d’une instance de représentation. Deux organismes ont certes discrètement déposé leurs statuts cette année : le Conseil représentatif des associations asiatiques de France (Craaf) et le Conseil national des asiatiques de France (Cnaf). Mais ils ne font pas l’unanimité. On explique que cette représentation unique tarde, car on n’a pas encore trouvé de vrai leader. Mais est-ce bien ainsi que les choses doivent évoluer pour résoudre les problèmes ? 

Redonner du sens à la Nation, est un objectif noble dans cette direction, c’est-à-dire, dépasser les différences pour porter collectivement ce qui nous réunis pour vivre ensemble ; les libertés et droits individuels, et devoirs que l’on oublie trop souvent dans cette liste, les libertés publiques, la démocratie, la laïcité. Il faut redonner du sens commun, en traitant les individus comme des sujets de droit, et non sur le mode d’une représentation communautaire qui les fait s’effacer derrière elle, avec en arrière-plan le risque du clientélisme politique, qui bafoue leurs droits élémentaires.

D'un point de vue concret, mais aussi légal, comment peut-on gérer de telles tensions intra-communautaires minoritaires ? Quels sont les outils dont nous disposons pour y mettre un terme ?

Guylain Chevrier : Le problème est que, les pouvoirs publics ont un peu trop tendance à attendre que des manifestations communautaires aient lieu, portant des revendications collectives, pour commencer à s’intéresser à ce type de problème qui relève d’abord de la répression de la délinquance, du respect de l’ordre républicain.

La logique communautaire fait passer au second plan une citoyenneté qui est le véritable enjeu de l’intégration. A attendre que les choses se dégradent pour agir, on traite les problèmes sur un mode communautaire que l’on encourage, qui justement ne peut que freiner l’intégration. Les Chinois se disent négligés par les policiers, ce qui pousserait beaucoup d'entre eux à ne pas porter plainte. On sait aussi que parmi les Chinois, il y a des personnes en situation plus ou moins régulière, qui sont mal protégées.

Il faut régler ces problèmes à tournure communautaire, car cela ne peut aboutir qu’à une division dangereuse de notre société sur laquelle on perd prise, voire des affrontements violents à terme, entre groupes concurrents. C’est ce à quoi on assiste en Angleterre, où dans la banlieue londonienne se déroulent régulièrement des affrontements intercommunautaires qui contraignent la police à intervenir, comme c’est généralement le cas dans les pays où règne le multiculturalisme.

Autre problème, il y a eu dans le cortège de l’an dernier, la présence de partisans d’extrême droite, alors que l’électorat chinois vote traditionnellement à droite, ce qui a empêché la participation de certains jeunes Chinois. Ces manifestations communautaires sont aussi l’occasion que s’exprime un certain conflit de générations, avec des jeunes qui veulent manifester mais refusent d’être récupérés, qui veulent avant tout s’intégrer.

Il faudrait peut-être s’occuper un peu plus des immigrés Chinois, en tournant le dos à une vision qui est celle d’une population qui ne pose pas de problème et qui n’en a pas, qui peut se débrouiller seule. Il faudrait pour cela arrêter de passer son temps à ne s’intéresser qu’à ceux qui, dans certains quartiers, justifient leur délinquance par leur guéguerre à nos principes communs. On voit ici ressortir des logiques communautaires qui doivent laisser la place à une action de la police et de la justice à la hauteur, et des politiques nettement plus impliqués, dans l’esprit de ces jeunes qui veulent sortir du réseau communautaire et familial, des habitus socio-politiques sous contrôle, pour s’intégrer.

On devrait d’ailleurs peut-être chercher à mieux accompagner ces populations et valoriser leur intégration, dans une France toujours sujette à mille procès à ce sujet. Ce serait montrer qu’immigré ne signifie nullement ne pas réussir. Ceci, à condition pour autant de ne pas s’enfermer dans un repli communautaire, à l’aune de malentendus entretenant l’affrontement avec notre République, qui peut aller jusqu’à pousser des jeunes à verser dans la délinquance, quand ce n’est pas dans la radicalisation.  

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