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François Hollande et Manuel Valls
François Hollande et Manuel Valls
©Reuters

Orangina rose

Attention, ne pas secouer : sur quels écueils (et quand) le couple Hollande-Valls pourrait-il exploser ?

S'ils affichent une certaine proximité idéologique, les deux piliers de l'exécutif ont des ambitions que l'on pourrait qualifier de contradictoires. Un fait qui pourrait poser problème à une majorité aux équilibres délicats, alors que les deux hommes ont 2017 en ligne de mire.

Atlantico : La nomination de Manuel Valls a été décidée sans grand enthousiasme par François Hollande, selon de nombreux commentateurs. Peut-on dire, au regard de la vision politique de chacun, qu'il existe des divergences idéologiques entre les deux hommes ?

Olivier Rouquan : Les divergences ne se situent pas vraiment sur les grandes lignes politiques, Manuel Valls comme François Hollande étant clairement d'accord sur les réformes de compétitivité, dont le Pacte de responsabilité fait parti. Le Premier ministre a ainsi déjà eu l'occasion pendant la campagne des primaires d'illustrer cette vision socio-libérale sur le plan économique (notamment avec la question d'une modification des 35 heures, NDLR). Il sera du reste probablement contraint de rester ambivalent sur la question du libéralisme, thème sur lequel il ne pourra probablement pas aller trop loin alors que des personnalités marquées plus à gauche comme François Rebsamen sont là pour annoncer la couleur. On a ainsi bien vu dans l'intervention télévisée du 1er avril que le nouvel occupant de l’Hôtel de Matignon se plaçait sous la coupe de ces orientations en matière économique.

La question se pose d'avantage sur le style puisque l'on devine facilement que Manuel Valls occupera plus d'espace que Jean-Marc Ayrault, ce qui risque de pousser François Hollande a d'avantage d'activisme. Ce schéma s'est déjà retrouvé sous la Ve République, notamment avec le couple Fabius/Mitterrand, où l'exécutif s'était montré bien plus présent sur la scène médiatique, alors que le président était jusqu'ici critiqué pour sa distance.

Marika Mathieu : Si Manuel Valls a souhaité se démarquer assez tôt au sein du Parti Socialiste en campant une posture qualifiée parfois de « droitière » on ne peut raisonnablement pas dire que cet héritier idéologique de Michel Rochard soit en réelle contradiction avec l’apport social-démocrate de François Hollande au sein du parti. Les positions qu’ils ont respectivement défendues pendant la primaire socialiste de 2012 illustrent d’ailleurs assez bien cette proximité politique qui existe sur de nombreux sujets. Il ne faut dans ce contexte pas s’étonner d’avoir vu Manuel Valls décliner avec succès le discours du candidat Hollande en une communication efficace et convaincante. Loin d’être difficile à mettre en place, cette répartition des tâches a bien fonctionné et l’actuel couple exécutif compte d’une certaine manière réitérer l’opération. Il serait du reste difficile de trouver des points d’opposition politique concrets puisque François Hollande a développé depuis les années 80 un discours dépassant les chapelles politiques : il n’est pas l’homme d’un courant, mais celui capable de les parcourir tous. Manuel Valls s’inscrit d’une certaine manière dans la lignée de cette idée et il pourra être en conséquence un outil, parmi d’autres, de cette vision globale.

Marie-Eve Malouines : On ne dénote pas de différences fondamentales sur le fond entre un François Hollande proche de Jacques Delors et un Manuel Valls qui a commencé dans le sillage de Michel Rocard. C’est davantage dans le style qu’ils se distinguent l’un de l’autre, le président étant un amateur de la temporisation tandis que l’ex-ministre de l’Intérieur est connu pour sa réactivité adaptée au temps médiatique. La vision « sécuritaire » de Manuel Valls n’est du reste pas totalement inédite puisqu’elle s’inspire en bonne partie de celle que pouvait avoir Lionel Jospin (qui avait nommé Jean-Pierre Chevènement à l’intérieur, NDLR) avec qui Manuel Valls avait travaillé par le passé. Par ailleurs, s’il est vrai que c'est l'étendu du désastre aux municipales qui a contraint François Hollande a changer de Premier ministre, qui correspondait plus son inclination personnelle cela s’explique d’avantage par le fait qu’il ne souhaitait pas réellement se séparer de Jean-Marc Ayrault, avec qui il avait développé une affinité, tant personnelle que politique.

Les relations entre ces deux personnalités ne datent pas d'hier. Qu'en sait-on ? Comment se sont-elles développées au fil des ans ?

Marika Mathieu : Cette relation s’inscrit dans une complémentarité sur le plan politique et a effectivement pu s’éprouver tout au long de la campagne de 2012. François Hollande étant pour des raisons stratégiques l’homme du « flou », celui qui ne s’avance pas directement, il a besoin de trouver chez un autre une parole claire pour remplir le rôle indispensable du communicant. Contrairement à ce que beaucoup pourraient penser, on a ainsi observé tout au long de la campagne présidentielle de 2012 une réelle complémentarité de style entre les deux personnages. Sans être identiques, ils ont su former un duo payant et c’est là quelque chose dont ils sont tous deux parfaitement conscients en dépit de leurs différences. Là ou Jean-Marc Ayrault avait une personnalité très similaire à celle du président, tant dans sa personnalité que dans sa culture politique, Manuel Valls incarne un contraire qui est loin d’être inutile. Si à l’avenir cette relation peut devenir risquée pour l’Elysée, elle permet pour l’instant d’offrir une vigueur nouvelle au quinquennat.

Au-delà des intérêts purement politiques, on peut néanmoins affirmer que cette relation ne s’entretient pas sans méfiance des deux côtés, les ambitions présidentielles de l’ancien ministre de l’Intérieur étant bien connues de tous depuis les primaires. On peut à ce titre qualifier le choix de Valls par Hollande d’assez « mitterrandien », puisque l’idée de nommer un quinquagénaire dynamique, expérimenté et ambitieux n’est pas sans rappeler le choix d’un certain Michel Rocard. S’il y a donc une concurrence évidente entre les deux personnages, le niveau de risque est, pour l’instant, équivalent au niveau de bénéfice pour François Hollande. A l’heure actuelle, les réussites de l’un et de l’autre sont intrinsèquement liées, ce qui rend la méfiance assez secondaire dans un premier temps.

Marie-Eve Malouines : Bien que Manuel Valls ait travaillé à Matignon du temps du gouvernement Jospin, les deux hommes se sont assez peu croisés jusqu’à un certain point. François Hollande traitait directement avec le Premier ministre et Jean-Pierre Jouyet, qui était alors directeur de cabinet adjoint. C’est seulement à partir de la primaire socialiste et et de la percée de Manuel Valls dans les médias que les deux hommes ont commencé à se connaitre, la campagne n’ayant que renforcé  ce lien politique depuis.

 

Par ailleurs, Manuel Valls n'avait pas laissé que des amis après son passage à l'Intérieur, d'aucuns d'entre eux, comme Christiane Taubira, étant toujours au gouvernement. Jusqu'à quel point l'arbitrage de dossiers brûlants comme la réforme pénale, discutée la semaine prochaine a l'Assemblée, pourra poser problème ?

Olivier Rouquan : Les informations qui circulent ça et là semblent démontrer qu'un accord a déjà été trouvé sur ce sujet, notamment par le biais de la médiation parlementaire. Cela laisse entendre qu'un compromis a été trouvé pour concilier des positions jusqu'ici antagonistes. A partir de là, tout n'est qu'une question d'ajustement et de peaufinage des amendements. Cela finira toutefois par poser un problème puisque selon toute vraisemblance l'UMP risque de bondir face à l'adoption d'un tel projet, ce qui laisse envisager une bataille politique non négligeable. La question de la réforme du modèle social sera aussi des plus polémiques en fonction de ce qui sera précisé en termes de baisse des cotisations. Les prochains arbitrages budgétaires de la rentrée seront à ce titre très intéressants à observer en particulier sur la gestion du chantier de la dépendance engagé par Michèle Delaunay. Il s'agira là d'un exercice particulièrement compliqué pour la gauche, mais qui n'est pas inédit puisque François Mitterrand s'y était déjà adonné. 

Marie-Eve Malouines : C’est effectivement un dossier des plus importants qui appellera probablement à un arbitrage présidentiel alors que la passe d’armes entre Christiane Taubira et Manuel Valls de l’été dernier n’avait pas laissé de « vainqueur » définitif. La politique du ministère de l’Intérieur devrait aussi être le sujet de frictions puisque l’on sait que Manuel Valls ne souhaitait pas lâcher le poste dans un premier temps. Bernard Cazeneuve, nouvel occupant de la fonction, a de son côté voulu montrer qu’il ne manquait pas de tempérament en réalisant son premier déplacement dans la circonscription d’Olivier Faure, député socialiste connu pour être proche de François Hollande et Jean-Marc Ayrault…

La position du nouveau premier ministre semble encore fragile à l'égard du locataire de l'Elysée alors que les Hollandais (Sapin, Le Drian, Rebsamen, Le Foll) conservent les postes clés. Ce rapport de forces peut-il évoluer ? Selon quelles circonstances ?

Olivier Rouquan : Le fait que Manuel Valls soit finalement assez "seul" représente paradoxalement sa meilleure chance, puisqu'il se place ainsi en dehors des logiques de cliéntélisation électorale incarnée par les différents courants du PS. Cela fait de lui un centre de gravité idéal pour piloter un gouvernement aux affiliations très diverses alors que les risques de divergences sont logiquement minimisés par la période difficile qu'expérimente le gouvernement aujourd'hui.

François Hollande reste par ailleurs le maître du jeu dans le contrôle des gauches et Manuel Valls n'a clairement pas les moyens de l'égaler actuellement sur ce plan. Au delà de l'outil gouvernemental, François Hollande pourra par ailleurs compter sur les parlementaires (et les liens privilégiés qu'il possède parmi certains d'entre eux) afin de contrer un Premier ministre qui deviendrait éventuellement trop présent sur le plan médiatique et politique. C'est notamment ce qu'avait su faire Pompidou contre Chaban-Delmas.

Marika Mathieu : En entourant Manuel Valls de cette équipe, François Hollande s’assure d’une certaine manière de maintenir l’aspect complémentaire du tandem de la campagne présidentielle. Du reste, l’actuel Premier ministre était parfaitement au fait du besoin que peut avoir François Hollande de s’entourer de fidèles pour assurer son autorité. Valls est encore une fois l’homme de la situation dans la séquence qui va suivre afin de traduire le message politique d’une équipe Hollande qui a su acquérir son assise en s’inscrivant dans la conquête des localités pendant les présidences de droite.

Si Manuel Valls décide à un certain moment de s’inscrire en rupture avec le président, celle-ci ne pourra pas se faire avant un certain temps, 2017 étant encore loin pour l’instant. François Hollande, en bon calculateur, table d’une certaine manière sur cette réalité, puisqu’il sait très bien qu’il n’y aura pas de Manuel Valls en 2017 s’il n’y en a pas un en 2014.

Marie-Eve Malouines : D’après moi, même s’il est impossible de prédire l’avenir, François Hollande reste convaincu qu’il saura garder le contrôle de la situation et conserver son autorité, bien que Manuel Valls ait probablement senti que sa nomination était une opportunité pour avoir les coudées franches. Si désaccord il y a, il se fera probablement sur la forme, la communication, et la gestion du tempo que sur des thématiques idéologiques, que ce soit sur des sujets comme l’Europe ou le redressement des comptes publics. On imagine de plus assez mal Manuel Valls remettre en cause la hiérarchie alors qu’il rappelle fréquemment la valeur des institutions républicaines.

La nomination de Michel Sapin aux Finances a traduit une volonté de négocier avec Bruxelles dans la stricte tradition hollandaise. Peut-on s'attendre à ce que Valls entre dans une ligne plus dure vis-à-vis de Bruxelles ?

Olivier Rouquan : François Hollande a été élu notamment sur la promesse d'infléchir la politique européenne en direction d'une Union plus sociale, bien que ce projet ait connu son lot de complications et de retards depuis. La composition de ce nouveau gouvernement semble toutefois indiquer qu'il souhaite poursuivre dans cet objectif en pariant sur une évolution de la position allemande et le retour de la croissance dans les pays du Sud qui leur offrira un meilleur poids politique. On peut deviner toutefois que les évolutions électorales dans l'ensemble des pays d'Europe finira par poser quelques défis à la majorité actuelle, avec les conséquences que cela peut avoir sur la suite de l'agenda politique. Le résultat du vote sera ainsi un événement à suivre.

Sur de nombreux projets phares, dont le Pacte de responsabilité, la méthode Hollande s'est caractérisée par la mise en avant de la consultation et de la négociation. Une telle vision de la politique ne risque-t-elle pas d'entrer en contradiction avec celle de l'ex-ministre de l'Intérieur ?

Olivier Rouquan : Cette préférence pour la négociation et de la consultation devraient justement passer, d'après moi, au second plan avec l'arrivée de ce gouvernement, même si des projets comme le Pacte de responsabilité sont encore en cours d'élaboration. Manuel Valls a été nommé pour incarner cette accélération de l'exécutif qui en a bien besoin pour orchestrer les réformes structurelles à venir. Des chantiers comme la flexisécurité, les réformes fiscales, la loi sur la formation professionnelle ou encore la transition énergétique restent a mettre en œuvre et le temps manque pour consulter à tour de bras sur ces sujets.

Marika Mathieu : En tant que directeur de campagne de François Hollande, Manuel Valls a clairement compris ces réalités, et je ne crois pas que cela génère finalement une réelle contradiction. Cela lui laisse au contraire une place importante dans le dispositif, sa mission étant actuellement la mise en forme de l’agenda que François Hollande imposera sur les prochains mois.

Marie-Eve Malouines : Ce serait peu probable puisque cette vision de la politique par la négociation est clairement la clé de voûte du système Hollande depuis son arrivée à l’Elysée. S’il est vrai que Manuel Valls a jusqu’ici construit sa réputation sur la réactivité et la posture de l’homme fort en tant que ministre de l’Intérieur, l’occupation de Premier ministre de la Ve République se prête assez mal à ce type de posture, la prédominance du président étant par définition difficilement contournable. Le locataire de la Place Beauvau peut se permettre quelques incartades, mais certainement pas celui de Matignon. Il serait impossible d’entrer officiellement en désaccord avec l’Elysée sans démissionner, et cette démission serait à même de provoquer une crise interne, voire une dissolution, qui serait forcément préjudiciable à la gauche actuellement.

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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