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Attentat de Charlie Hebdo, 1ère étape ? Pourquoi le déclenchement d'une guerre civile en Europe relève d'un implacable projet appliqué par l'Etat islamique
©Reuters / Atlantico

Chaos programmé

Attentat de Charlie Hebdo, 1ère étape ? Pourquoi le déclenchement d'une guerre civile en Europe relève d'un implacable projet appliqué par l'Etat islamique

François Hollande a confirmé la nature terroriste de l'attaque. Dans une vidéo, on entend les assaillants crier "Allahou Akbar". Trop tôt pour tracer l'origine de l'attentat. Il pourrait néanmoins s'inscrire dans une stratégie plus large, théorisée en 2004 par un dénommé Abou Moussab Al-Souri. Objectifs : mettre à bas les démocraties occidentales en générant le plus de désordre possible et en dressant les communautés les unes contre les autres.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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>>> A lire également, notre direct sur la fusillade au siège de Charlie Hebdo

Atlantico : En 2004, Abou Moussab Al-Souri, théoricien du djihadisme, publiait un ouvrage de 2500 pages donnant les indications des actions à mener pour composer un djihadisme mondial, qui ne s'arrêterait pas à la seule région du Proche et Moyen-Orient. Qu'est-ce qui dans ses écrits prédit un projet de guerre civile ? Quelle était le processus imaginé en théorie ? 

Alain Rodier : Tout d'abord, Abou Moussab Al-Souri, de son vrai nom, Setmariam Nazar possédant la double nationalité syro-espagnole (par mariage), est un idéologue d'Al-Qaida "canal historique", bien qu'ayant toujours fait preuve d'une grande indépendance personnelle vis-à-vis de la direction du mouvement. Comme cela est dit dans le film "les barbouzes", "il encombre aux archives" de tous les services de renseignement. Seul détail gênant, depuis sa libérations des geôles syriennes en 2011 (il avait été "rendu" au régime de Bachar el-Assad par les Américains - qui l'avaient arrêté en 2005 - quand celui-ci était encore fréquentable), personne ne sait où il est passé. Ses théories vont à l'opposé de celles de Daech dans le cadre de la création d'un "État" islamique. Il jugeait cette façon de faire comme trop dangereuse car présentant une cible trop facile à frapper par les Occidentaux. Ayant une grande connaissance de l'étranger, il prônait la créations de cellules clandestines sans liens avec un commandement central pour ne pas se faire détecter. Ces cellules devaient pouvoir passer à l'action avec leurs propres moyens pour déclencher une guerre civile en créant des divisions entre les musulmans et les populations locales.

L'Etat islamique semble vouloir "rationaliser" ses actions sur le territoire européen – et français – avec des appels à recrutement, et à mener des actions, lancées depuis la Syrie notamment. En quoi leur modèle d'importation de la "guerre civile" en France diffère-il de celui des précurseurs d'Al-Qaïda ? Pourquoi ? 

Daech, à la différence d'Al-Qaida "canal historique", ne possède pas (encore) de "réseau" à l'étranger. Cela dit, Al-Qaida "canal historique" a perdu beaucoup de ses contacts à l'étranger en dehors de ses mouvements affiliés (AQMI au Sahel, AQAP au Yémen, etc.). C'est pour cette raison que Daech lance des "appels au meurtre" via le net en espérant que des adeptes s'en inspireront. Daech qui "patine" sur le front syro-irakien depuis l'été, en particulier en raison des frappes de la coalition, de la résilience des Kurdes et de l'appui apporté par Téhéran (et le Hezbollah libanais) à Bagdad et à Damas, souhaite desserrer l'étau qui pèse sur lui en déclenchant des actions terroristes de par le monde. En dehors des mouvements qui lui ont fait allégeance en Libye, en Tunisie, en Algérie, au Liban, dans le Sinaï et en Extrême-Orient, il n'en a pas les moyens matériels et humains. En Occident, il est particulièrement démuni, ce qui explique son "appel dans le désert". Le problème réside dans le fait que des individus isolés trouvent dans la "cause" de l’État Islamique la raison de passer à l'action. Cette "cause" est différente de celle d'Al-Qaida car il existe aujourd'hui un véritable État islamique situé à cheval sur la Syrie et l'Irak. C'est du "concret". Les motivations des nouveaux adeptes sont souvent dictées par la volonté de venir à bout d'un mal-être personnel.

Daech cible beaucoup plus les étrangers qu'Al-Qaïda ne le faisait, et fait plus confiance à des "100% occidentaux" pour mener des actions. Pourquoi cette plus forte internationalisation ?  

Daech ne s'en prend pas plus aux Occidentaux qu'Al-Qaida. De plus, il profite des combattants étrangers pour se fournir en "chair à canon". Il est en effet en sous-effectifs par rapport aux territoires qu'il tente de contrôler. Les djihadistes étrangers sont priés de ne pas repartir. Pour ce faire, leurs papiers leur sont confisqués dès leur arrivée. La rumeur court qu'une centaine auraient été exécutés car ils souhaitaient déserter. Il n'est toutefois pas impossible que quelques fanatiques puissent revenir et se lancer dans des attentats vengeurs.

Al-Qaïda a déjà largement mis en oeuvre en son temps un processus structuré pour mener ce djihadisme mondial. In fine, quel était leur but en Europe ? Quel était l'objectif final des réseaux qui ont mené des actions comme les attentats de Londres ou de Madrid ? 

Al-Qaida "canal historique" souhaite créer un "califat mondial". Ses leaders savent que cela devrait prendre plusieurs générations. En Europe comme ailleurs, l'objectif est de créer le chaos qui devrait amener la destruction des sociétés en vigueur. Sur ce chaos, l'islam radical serait alors imposé comme la solution. Toutefois, cette organisation n'a plus les moyens nécessaires pour déclencher des attentats du type "11 septembre". Cela n'exclue pas des opérations de moindre importance mais pouvant être meurtrières du style des attentats de Londres. Ce qui est inquiétant, c'est la surenchère qui existe aujourd'hui entre Al-Qaida "canal historique" et  Daech. C'est à celui qui fera parler le plus de lui. D'ailleurs, Al-Qaida qui n'a pas dit son dernier mot est en train de créer un État dans le nord-ouest de la Syrie. Son objectif est de faire la pige à Daech. Il va falloir aussi voir ce que va faire Al-Qaida en Afghanistan quand les talibans mèneront leur "offensive de printemps" qui pourrait voir, à terme,  l'effondrement du régime en place à Kaboul.

Quel était le modèle de recrutement et d'endoctrinement pour créer des "ennemis de l'intérieur" dans les pays occidentaux ? Comment sont formés ceux qui étaient chargés de continuer le combat en Occident ? 

Les islamistes radicaux ne sont pas le KGB. Ils n'ont pas de techniques de recrutement en vigueur comme dans les services secrets. Al-Qaida se livrait essentiellement à du prosélytisme via des mosquées, des clubs sportifs et des associations. Cette phase semble terminée car les services de police surveillent particulièrement ces structures. Le principe pour recruter des activistes est de les valoriser personnellement en leur démontrant qu'ils sont "maltraités" par la société. Cette manière de faire est aussi valable pour d'autres mouvements contestataires ou séparatistes. Il n'y a rien de nouveau dans le monde révolutionnaire. D'ailleurs, si le salafisme-djihadiste disparaissait demain, d'autres mouvements révolutionnaires utiliseraient alors le terrorisme qui n'est, en fin de compte qu'un moyen de combat ("mouvement terroriste" ne veut rien dire. Il faudrait dire un mouvement idéologique, politique, religieux, sectaire, etc. qui "utilise" l'arme du terrorisme).

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