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"Les réseaux sociaux 
ne sont pas vraiment sociaux"
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Web double zéro

"Les réseaux sociaux ne sont pas vraiment sociaux"

Surnommé "l'antechrist de la Silicon Valley", Andrew Keen, lui-même entrepreneur du web, critique vertement les amateurs béats d'Internet et pointe les dangers de ce média.

Andrew Keen

Andrew Keen

Andrew Keen est un ancien entrepreneur de la Silicon Valley.

Il fonde en 1995 le site "Audiocafe.com" qui a fait de lui un pionnier de l'industrie musicale sur le net. Il publie en 2007 Le Culte de l'amateurdans lequel il s'en prend au web 2.0 et à l'internet.

 

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Autoproclamé « Antéchrist de la Silicon Valley », Andrew Keen est rapidement devenu la bête noire des blogueurs du monde entier lors de la sortie de son premier livre en 2007 : Le culte de l’amateur, comment Internet tue notre culture. Trois ans plus tard, ce provocateur revient avec un nouvel ouvrage consacré aux réseaux sociaux : Digital Vertigo: Anxiety, Loneliness and Inequality in the Social Media Age. Atlantico a pu l'interviewer lors de son dernier passage à Paris, à l’invitation de Microsoft. A peine moins virulent que par le passé, Andreew Keen critique les admirateurs béats d’Internet, et pointe les dangers de ce média.

 

Atlantico : Votre nouvel ouvrage est consacré aux réseaux sociaux. Que pensez-vous de l’intitulé même de « réseau social » ?

Andrew Keen : On les appelle « réseaux sociaux », mais en réalité si l’on regarde de plus près, ils créent un monde où les individus sont de plus en plus séparés les uns des autres, utilisant le « social » - ou l’idée du « social » - pour leur bénéfice personnel, pour leurs intérêts propres. Les médias sociaux ne sont donc pas vraiment sociaux, en tout cas pas sociaux dans le sens où ils correspondent à des liens qui unissent les individus entre eux, où vous connaissez vos voisins, où vous grandissez à côté de vos amis. Le « social » devient de plus en plus une abstraction. Internet n’est pas l’unique responsable, mais Internet n’est en tout cas pas la solution pour renforcer les liens sociaux.

 

Pourquoi ce titre Digital Vertigo: Anxiety, Loneliness and Inequality in the Social Media Age ? (Vertige numérique : anxiété, solitude et inégalité à l’heure des medias sociaux) En quoi les réseaux sociaux favorisent-ils l’anxiété, la solitude ou les inégalités ?

Je parle d’inégalité parce qu’à l’ère des médias sociaux chacun lutte l’un contre l’autre. Sur Twitter, par exemple, cohabitent de petits groupes de gens qui ont énormément de « followers », et le plus grand nombre qui en a très peu. L’idée que ce monde puisse créer une sorte de démocratie est une idée fausse, selon moi.
Pour ce qui est de la solitude, la technologie - que je ne remets pas en cause directement - illustre le délitement du lien social. Les médias sociaux constituent davantage une plateforme pour les individus que pour la société dans son ensemble : ils détruisent les liens sociaux plus qu’ils ne les renforcent.
Quant à l’anxiété…  la technologie n’est certes pas la seule responsable, mais l’idée que les réseaux sociaux puissent rendre les gens plus heureux me semble être une idée fausse.
Et puis je trouve qu’il existe une obsession pour la transparence et l’ouverture contre laquelle nous devons combattre. Les gens sont de plus en plus obsédés par la transparence, et selon moi, la transparence est quelque chose de dangereux.

 

Vous blâmez Internet, vous évoquez notamment le narcissisme créé par ce média,. Mais les reality shows télévisés existaient avant Facebook…

C’est exact. Mais je pense qu’Internet est une version avancé des reality shows. En réalité, selon moi, il devient de plus en plus difficile de distinguer télévision et Internet : les deux convergent. Il n’existe pas de vraie différence entre les deux. Je crois qu’en 2014, il est prévu que 45 % des gens regardent la télévision sur leur smartphone, ce qui veut dire qu’ils regarderont la télé via Internet, ce qui signifie que l’on ne pourra plus distinguer télévision et ordinateur. Parler de « télévision sur Internet » n’aura alors plus aucun sens. Il faudra lui trouver un nouveau nom.

 

A travers Internet, n’est ce pas la nature même de l’homme que vous critiquez. Après tout, c’est l’homme qui a créé Internet, c’est l’homme qui accepte d’exposer sa vie privée sur la toile.

Nous l’acceptons parce que nous sommes contraints de le faire.  Certes, nous avons le choix, mais la plupart des gens ne vont pas sur Facebook en se disant « vais-je pouvoir conserver ma vie privée ? ». Non, on va sur Facebook sans réfléchir parce que c’est ainsi que nous vivons nos vies. Et je pense qu’il est nécessaire que des polémistes tels que moi fassent prendre conscience aux gens qu’ils doivent réfléchir à ce genre de questions. Beaucoup de personnes commencent à s’interroger sur les raisons pour lesquelles elles sont sur ces réseaux sociaux, sur Facebook, sur Twitter…  Je ne dis pas qu’il faut fermer ces réseaux sociaux. Je ne suis ni contre la technologie, ni contre Internet. Mais je suis inquiet des conséquences culturelles sur le long terme, particulièrement en ce qui concerne les questions de vie privée.

 

Vous évoquez la nécessité de résister à tout cela, mais comment résister à partir du moment où des réseaux sociaux comme Facebook sont entrés dans le quotidien de tout un chacun, notamment chez les plus jeunes ?

Je pense que nous pouvons résister de nombreuses façons. Nous pouvons réfléchir au genre de monde que nous sommes en train de créer, où nous sommes de plus en plus dépendants du « social ». Nous pouvons aussi rejeter certains sites qui vont de plus en plus loin dans les atteintes à notre vie privée.

 

Et vous pensez que les utilisateurs sauront utiliser les réseaux sociaux à bon escient ? Vous semblez pessimiste…

Je ne dirais pas que je suis pessimiste… je suis plutôt sceptique. Nous sommes de plus en plus séparés les uns des autres, de plus en plus anxieux, les inégalités progressent. Le défi reste d’aller au-delà des inégalités et des incertitudes de cette ère révolutionnaire pour la rendre plus solide, gérable et équitable.

 

Propos recueillis par Aymeric Goetschy

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