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Mardi 7 janvier dernier, l’EIIL a déclaré vouloir "anéantir" les rebelles syriens suite aux affrontements fratricides survenus depuis le 3 janvier en Syrie
Mardi 7 janvier dernier, l’EIIL a déclaré vouloir "anéantir" les rebelles syriens suite aux affrontements fratricides survenus depuis le 3 janvier en Syrie
©Reuters

Guerre fratricide et collusions

Al-Qaïda est-elle en train de débarrasser Bachar el-Assad des rebelles syriens sans le vouloir ?

Le groupe djihadiste Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), à l'origine de la prise de Fallouja, s'est illustré ces derniers temps en Syrie aux côtés des rebelles. Cependant, non seulement les deux alliés sont entrés dans une guerre fratricide qui pourrait profiter à Bachar el-Assad, mais ils seraient également téléguidés depuis d’Arabie Saoudite qui entend brouiller l’arc chiite de la région et s’imposer comme LA puissance avec qui il faut compter.

Alain Chouet

Alain Chouet

Alain Chouet est un ancien officier de renseignement français.

Il a été chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE de 2000 à 2002.

Alain Chouet est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et le terrorisme. Son dernier livre, "Au coeur des services spéciaux : La menace islamiste : Fausses pistes et vrais dangers", est paru chez La Decouverte en 2011.

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Atlantico : Mardi 7 janvier dernier, l’EIIL a déclaré vouloir "anéantir" les rebelles syriens suite aux affrontements fratricides survenus depuis le 3 janvier en Syrie. De leur côté, ces rebelles syriens, représentés par Jabhat al-Nosra, accusent l’EIIL de salir la révolution par des actes qu'ils ne cautionnent pas - enlèvements et décapitations notamment. L’EIIL est-il plus violent que les rebelles syriens ? Dans quelle mesure cette guerre fratricide entre l’EIIL et les rebelles syriens profite-elle à Bachar el-Assad ?

Alain Chouet : Depuis plus d’un an déjà les zones de Syrie entrées en dissidence sont le théâtre d’affrontements réguliers et de plus en plus violents entre les différents groupes qui constituent la rébellion : éléments disparates de l’Armée Syrienne Libre, groupes islamistes rivaux, milices locales, groupes armés kurdes, etc. Ces affrontements ont pour objectif le contrôle du territoire, la maîtrise des zones d’extraction de pétrole et des oléoducs, le monopole de la levée « d’impôts révolutionnaires », le contrôle (et la levée de taxes…) sur les produits de première nécessité dans un sens et sur l’exportation des marchandises pillées dans l’autre.

L’EIIL n’est ni plus ni, surtout, moins violent que les autres groupes djihadistes en Syrie. Il bénéficie cependant d’une plus grande expérience du combat – acquise dans les affrontements inter-irakiens – que les groupes syriens. De plus, l’EIIL bénéficie de la profondeur stratégique que lui procure son contrôle des provinces ouest de l’Irak frontalières de la Syrie.

Les divisions de l’opposition armée entre toutes ces différentes composantes profitent évidemment aux forces du régime qui reconquièrent peu à peu des positions stratégiques importantes. Cependant, l’issue de cette confrontation reste très incertaine tant les forces rebelles bénéficient d’appuis extérieurs importants en provenance de la péninsule arabique, de Turquie et – mais de moins en moins – de certains pays occidentaux.

L’EIIL a des ambitions plus larges que celle de Jabhat al-Nosra. En effet, le leader d'EIIL entend établir un califat englobant l'Irak, la Syrie et le Liban alors que les rebelles syriens cherchent à faire chuter Bachar el-Assad et à prendre en main leur pays. Alors au fond, cette guerre fratricide n'est-elle pas une guerre pour l'hégémonie islamiste en Syrie ?

Il ne faut pas trop se fier à la rhétorique des djihadistes syriens qui est, là comme ailleurs, largement incantatoire et à usage de propagande, et en particulier pour la restauration du califat. Les deux principaux mouvements djihadistes de Syrie sont des instruments de l’action extérieure de l’Arabie Saoudite qui entend bien s’en servir pour briser l’axe chiite qui unit en une continuité territoriale l’Iran, le régime irakien, le régime syrien et le Hezbollah libanais pour lui substituer un axe sunnite qui unirait l’Arabie wahhabite à la Turquie sous emprise islamiste à travers la Jordanie et la Syrie. Le Chef des services spéciaux saoudiens, le Prince Bandar ben Sultan – qui avait auparavant été longtemps ambassadeur à Washington –, a ouvertement reconnu à l’été 2012 que ses services étaient à l’origine de la création et de l’entretien du groupe djihadiste syrien Jabhat el-Nosra (le Front de la Victoire), mouvement devenu d’ailleurs bénéficiaire d’une surenchère entre l’Arabie et le Qatar jusqu’en juin dernier. Et l’Arabie ne s’est jamais cachée de soutenir activement et d’orienter la subversion djihadiste irakienne (dont l’EIIL) contre le gouvernement irakien à dominante chiite.

El-Assad comme l’EIIL ont pour ennemi commun les rebelles syriens. Est-ce à dire que le président syrien et l’EIIL pourraient unir leur force pour mettre à mal la révolution ? El-Assad serait-il prêt à s'unir avec des sunnites et l’EIIL avec des chiites ? Et s'ils parvenaient à leurs fins, n'assisterons-nous pas, à nouveau, à un conflit en Syrie mais cette fois-ci entre el-Assad et l’EIIL ?

Ces hypothèses sont un peu trop « cartésiennes »… Le régime syrien exploitera sans aucun doute tous les éléments de division possibles contre ses adversaires et n’hésitera pas à les faire passer pour « infréquentables » aux yeux d’une opinion publique internationale qui commence à sérieusement s’interroger sur les implications du conflit. En ce sens, les divisions de l’opposition armée et la domination de l’opposition par des organisations considérées comme terroristes le servent.Mais il n’existe pas de jeux d’alliances possibles entre les extrémistes sunnites et les minorités non musulmanes ou non sunnites du pays.

En tout état de cause, l’entrée en scène de ce conflit par l’EIIL, d’essence irakienne, et par les nombreux volontaires étrangers du djihad (environ 11 000, majoritairement en provenance des pétromonarchies, de Libye, du Caucase et d’Europe) constituent pour la monarchie saoudienne la garantie qu’il ne pourra y avoir de solution « syro-syrienne » négociée de la crise, même sous patronage des grandes puissances. Tous ces éléments étrangers, même s’ils ne peuvent emporter la décision sur le terrain, seront en mesure de faire échouer toute évolution politique qui ne serait pas conforme aux souhaits de la famille Séoud. C’est bien pourquoi l’EIIL s’emploie à affaiblir autant qu’il le peut les groupes purement syriens, même s’ils sont autant islamistes que lui.

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