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"Le kit de suicide" présenté par le Dr. Philip Nitschke, militant pro-euthanasie.
"Le kit de suicide" présenté par le Dr. Philip Nitschke, militant pro-euthanasie.
©Reuters

Dérive

Aide soignante de Chambéry : comment le débat mal posé sur l'euthanasie amène à tuer "par pitié"

Une affaire d'empoisonnement de personnes vulnérables et âgées en maison de retraite relance – une fois encore – le débat sur l'euthanasie. Mais dans le cas présent, la situation semble plus floue et montre surtout le danger d'un emballement sur cette question sensible.

Damien Le Guay

Damien Le Guay

Philosophe et critique littéraire, Damien Le Guay est l'auteur de plusieurs livres, notamment de La mort en cendres (Editions le Cerf) et La face cachée d'Halloween (Editions le Cerf).

Il est maître de conférences à l'École des hautes études commerciales (HEC), à l'IRCOM d'Angers, et président du Comité national d'éthique du funéraire.

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Atlantico : Une employée d’une maison de retraite de Chambéry a été mise en examen pour six empoisonnements et trois tentatives d'empoisonnement sur personnes vulnérables. Elle reconnait les faits et dit avoir voulu soulager leur souffrance mais dit n’avoir pas voulu les tuer. Que faut-il penser de tout cela ?

Damien Le Guay : Loin de moi l’idée d’interférer dans une procédure en cours ou de "juger" cette personne, alors même que la justice est saisie. Cette personne doit rendre des comptes. Elle le fera. Nous en saurons plus. La loi s’appliquera. Laissez-moi seulement poser quelques questions, en l’état actuel de ce que nous savons et apporter des pistes de réflexion.

Nous ne sommes pas dans un hôpital mais dans une maison de retraite. L’aide-soignante, chargée de donner une prescription médicale définie par un médecin, aurait donné un "cocktail" médicamenteux qui serait à l’origine des décès. Cette personne aurait agi seule, sans concertation et de sa propre initiative – ce qui change tout et aggraverait sa responsabilité. Elle aurait été traumatisée par la mort de sa propre mère et vivrait seule, en marge des autres.

Un personnel soignant est bien entendu en position dominante vis-à-vis de ceux qu’il soigne, soulage, traite. Il y a là, tout à la fois, une infinie solitude, un face à face compliqué à gérer, et le risque de développer un sentiment de toute puissance. D’où, dans tous les cas, le besoin, prévu par les dispositions actuelles, de concertation, de partage, de mise en commun pour tout à la fois soulager cette immense responsabilité des soignants et empêcher que ce risque de toute puissance n’augmente jusqu’à "donner" la mort.

Cette soignante a agi par "compassion" pour "soulager les souffrances". Une question se pose : comment se comporter face à ces souffrances de corps, ces troubles psychologiques, ces inquiétudes spirituelles ? Jusqu’où sont-elles "acceptables" pour les soignants – confrontés si souvent à ces situations si lourdes à vivre ? D’où, là aussi, pour éviter des dérives, et le besoin de soulager sa propre souffrance en "abrégeant" les souffrances des patients, une "aide psychologique" des soignants, le besoin de "reprendre des forces", d’en parler.

Une autre question se pose : jusqu’où cette "compassion" peut-elle s’exercer au point (si c’est le cas) de « donner la mort » sans répondre à aucune demande particulière du patient ? Là aussi, un risque de « surinvestissement » affectif est toujours possible jusqu’à déroger aux règles médicales, se croire investi d’une mission d’aide par la mort. Un risque de surinvestissement mais aussi, sous couvert de "bons sentiments", de perversion dans la maîtrise de la vie et de la mort des patients.

Dernier problème : le procureur de Chambéry s’interroge sur "l’intention homicide " de l’aide-soignante. Le droit est une chose. La réflexion éthique en est une autre. D’une manière générale, qu’il y ait ou non "intention" de "donner" la mort ne change en rien à une mort donnée sans consentement ni concertation – si tel était le cas. Nous ne serions pas là dans l’un ou l’autre des protocoles prévus par la Loi Léonetti. Et que la mort ait été donnée par "amour" ou "haine", par "compassion" ou "désir de tuer" ne change rien – sauf à prouver qu’une personne soit "irresponsable". Des personnes fragiles, âgées, souffrantes, sont mortes en raison de l’action d’une seule personne.

Le débat tel qu'il est posé en France tend à insister davantage sur le soulagement des souffrances que permettrait l'euthanasie que sur les enjeux liés au fait de donner la mort à autrui. Cette affaire peut-elle être considérée comme une illustration de ce biais ?

Méfions-nous des défenseurs trop zélés d’une cause et qui font "feu de tout bois" pour faire avancer leurs idées au risque de ne plus bien distinguer les problèmes – ce qui finit (ou devrait finir) par se retourner contre leurs combats. La situation actuelle de la "fin de vie" est une chose : "l’euthanasie", telle que pratiquée dans des pays européens une autre ; et, certains cas de soignants qui outrepassent leur devoir de soins encore autre chose. Tout confondre est problématique pour tout le monde. Raisonnons, si vous le voulez, sur un cas similaire.

De toute évidence, cette affaire de Chambéry ressemble à celle de Bayonne. Là, en aout 2011, le docteur Bonnemaison avait, lui aussi, "soulagé" la douleur de patients âgés – sept en l’occurrence. Depuis lors, ce docteur a été suspendu de l’ordre des médecins et son procès aura lieu en 2014. La difficulté, disent les défenseurs de l’euthanasie – comme l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité, ndlr) – serait de distinguer, dans la loi Léonetti, qui sert de cadre de référence pour la "fin de vie", la frontière entre le "soulagement de la douleur" et "l’aide active à mourir". Et donc, pour eux, à l’égard de "l’affaire Bonnemaison", et donc aussi, je le suppose, de cette nouvelle affaire, il faut changer la loi, la faire évoluer, aller vers une solution d’euthanasie plus claire, plus franche et moins "hypocrite".

Cependant, si la question de l’euthanasie est légitime, et devrait en effet revenir dans le débat très vite, après un nouveau rapport du CCNE, assimiler "l’affaire Bonnemaison" à un cas d’euthanasie me semble desservir la cause défendue par l’ADMD et apporter plus de confusion que de clarté. Car, à l’encontre de toutes les règles, de toute la déontologie, le docteur Bonnemaison a, me semble-t-il, agi seul, sans concertation, sans avis ni des familles ni des autres membres du personnel hospitalier. Dès lors, nous ne sommes pas dans une "aide", un "accompagnement" , une manière d’abréger les souffrances en réponse à une demande ou un consensus. Nous sommes dans une décision personnelle qui est plus proche d’un "homicide" que d’un dysfonctionnement de la loi actuelle. Ce qui explique pourquoi, j’imagine, il a été suspendu de l’ordre des médecins.

Faire évoluer la loi Léonetti pour une "solution d’euthanasie" ne pourrait pas se faire hors d’un encadrement strict, d’un renforcement des protocoles collectifs, d’un "désir d’euthanasie" manifeste, répété et clair exprimé par le patient lui-même. Il ne pourrait s’agir de "donner" tous les pouvoirs, dont celui de "donner la mort" à une seule personne. Quand l’ADMD se solidarise avec le docteur Bonnemaison, qu’elle incrimine non son action (s’il a bien agi de cette manière – ce que dira le procès) mais la Loi Léonetti elle-même, elle renforce, a contrario, les appréhensions de ceux qui refusent d’ouvrir la porte à l’euthanasie. Car, là aussi, les formes d’euthanasie sont nombreuses – jusqu’à considérer, comme c’est le cas en Belgique aujourd’hui, qu’elles pourraient s’appliquer à des mineurs. Et pour "soulager" quelques cas qui ne seraient pas "couverts" par l’actuelle loi, le risque est grand d’autoriser de nombreuses pratiques, de "couvrir" ceux qui veulent "par compassion" soulager la vie de leurs patients sans leur demander leur avis et surtout de modifier en profondeur la relation de soins qui existe entre le soignant et le patient.

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