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Des agences de notation irresponsables, irrationnelles et incompétentes
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Des agences de notation irresponsables, irrationnelles et incompétentes

Tribune de Nora Berra sur les difficultés de la France à conserver son triple A. La Secrétaire d’État chargée de la Santé revient sur le rôle des agences de notation dans la crise actuelle et souhaite que notre pays sorte enfin de leur "diktat".

Nora Berra

Nora Berra

Nora Berra est une femme politique, députée européenne de la circonscription Sud-Est, Secrétaire d'Etat à la Santé.

Elle est aussi médecin.

 

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Au moment où, de manière quelque peu incompréhensible, après le dernier sommet européen, certaines agences de notation ont mis sous surveillance un grand nombre de pays européens dont la France, la menace de perdre notre triple A est aujourd'hui dans toutes les têtes. Elle sera, si cette perte se concrétisait demain, au cœur de toutes polémiques politiciennes.

Je pense qu'il nous faut sortir aujourd'hui de ce diktat des agences de notation, ces entités irresponsables au sens littéral du terme qui n'émettent que des avis en se lavant les mains de leurs conséquences en se fondant tout simplement sur la liberté d'expression et le 1er amendement de la Constitution américaine. Ce serait donc aujourd'hui l'irresponsabilité qui ferait trembler les États, qui nourrirait les inquiétudes, orienterait le débat politique et conditionnerait l'avenir des peuples ? L'irresponsabilité en lieu et place de la démocratie ? L'irresponsabilité, ce creuset de toutes les manipulations, ce terreau fertile au développement de toutes les rationalités limitées occultes dominerait donc notre monde contemporain ?

Nous ne pouvons et surtout nous ne devons l'admettre en vérité : nous devons au contraire, avec les marchés, cesser de considérer ces oracles dangereux et fous que sont devenus les agences de notation comme les références absolues à partir desquelles, en toute sagesse, il nous faudrait orienter toutes nos réflexions, décisions, ou pire pratiquer une auto-flagellation penaude et soumise.

L'utilité des agences de notation, censées orienter par de sages avis indépendants les marchés, est aujourd'hui remise en question. Je partage absolument l'opinion de Christian Noyer, le gouverneur de la banque de France, qui a déclaré aujourd'hui que les agences étaient devenues "franchement incompréhensibles et irrationnelles", en menaçant les États alors que ces derniers ont pris des décisions fortes en Europe pour resserrer à juste titre la discipline budgétaire .

Les agences ont fait comme si rien ne s'était passé, pire, elles ont par leur communication incompréhensible, fragilisé le sentiment positif des marchés au lendemain du sommet de Bruxelles, en ruinant ainsi irrationnellement une partie des efforts très conséquents des États.

Loin de moi l'idée de vouloir "casser le thermomètre", mais un traitement vigoureux des effets de la crise des dettes souveraines en Europe est en cours, il sera de toute évidence conséquent et efficace et il n'est nul besoin d'être un économiste chevronné pour s'en convaincre. J'observerai avec curiosité mais sans illusions, l'attitude de ces agences de notation à l'égard de l'Angleterre qui a quitté le premier cercle européen pour préserver les capacités de la City en terme de finances spéculatives notamment : nous serons rapidement fixés sur la manière dont ce pays qui a plus de déficit, autant de dettes, moins de croissance et plus d'inflation que nous, sera traité.

Le comportement irrationnel des agences de notation, leur manque d'indépendance à l'égard de leurs financeurs, porte aujourd'hui une ombre épaisse sur leur crédibilité même et , si elles devaient continuer leurs errements, les États eux-mêmes comme les marchés devront impérativement les mettre hors jeu .

Si la France comme d'autres pays européens devait perdre de manière injustifiée son triple A, ce ne serait sans doute pas sans conséquence immédiate sur les taux d'intérêt qui lui seraient accordés par les marchés, mais cet impact sera sans doute de portée assez limitée au regard de la trajectoire empruntée. En outre, elle ne sera pas la seule dans cette hypothèse, et les marchés placeront leur argent sur les pays les plus fiables dont nous ferons de toute manière partie.

Il faudra nous garder, dans cette hypothèse, de considérer cette dégradation, si elle advenait, comme un jugement absolu dont il faudrait tirer des conclusions ou sur laquelle il faudrait développer de vaines polémiques politiciennes .

Si je considérais les agences de notation comme fiables, je serai amenée à considérer que la raison essentielle pour laquelle nous aurions été dégradés est l'inconséquence du PS qui pour des raison de basse tactique politicienne et électorale a refusé de voter la "règle d'or" qui s'impose à l'évidence aujourd'hui.

Ce mauvais signal de la cohérence économique nationale aurait été dans ce cas évidemment déterminant. Mais ce n'est pas le cas, pour moi les agences de notation ont perdu toute fiabilité, toute crédibilité et je ne ferai pas au PS ce mauvais procès en responsabilité immédiate sur le triple A, car ce sont les agences de notation que j'accuse aujourd'hui d'avoir un comportement incompréhensible !

J'ajouterai que par le passé, ces mêmes agences de notation ont été par complaisance ou incompétence, à l'origine de scandales financiers sans précédents ou d'erreurs d'appréciation jamais sanctionnées .

  • En 2001, Standard & Poor’s et Moody’s notent la société Enron en catégorie "investissement", la meilleure. Quatre jours plus tard, la société déclare une faillite.
  • Lors de la crise des subprimes les agences Moody's, Standard and Poor's, Fitch ont pendant plusieurs années donné la meilleure notation financière (AAA) aux placements de ce type avant de se rendre compte qu'il fallait brutalement l'abaisser.
  • En 2008, la banque d’investissement multinationale Lehman Brothers est notée "A " la veille de son effondrement.
  • Le 5 août 2011, l'agence de notation Standard & Poor's a abaissé la note attribuée à la dette publique à long terme des États-Unis de "AAA", la note maximale, au niveau immédiatement inférieur ("AA+"), ce qui n’était pas arrivé à ce pays depuis 1917. Elle qualifiait de "négative" sa perspective à long-terme, avec la possibilité d’une nouvelle baisse de la notation dans les deux ans à venir et justifiait sa décision, entre autres critères, par les "risques politiques" de voir le pays prendre des mesures insuffisantes contre son déficit public. La note de la dette à court terme attribuée par Standard & Poor's restait cependant inchangée à "A-1+". Parmi les éléments économiques à l'appui de cette dépréciation figurait initialement une projection de dette de 2000 milliards de dollars qui avait été comptabilisée deux fois par erreur. Malgré la reconnaissance implicite de cette erreur, Standard & Poor’s maintenait la dégradation de la dette à long terme.
  • Dans le cas de la crise de la dette publique grecque, les dégradations successives des agences de notation, entre mai 2010 et octobre 2011, concomitantes avec une augmentation des taux paraissent difficilement explicables. En effet le risque de défaut de remboursement n'avait en réalité pas augmenté pour les prêteurs :à cause de la garantie des partenaires de la zone euro et du FMI : le 2 mai 2010, prêt de 110 milliards d'euros d'aide ; le 3 mai, déclaration de soutien de la BCE qui indique accepter les obligations comme collatéral (garantie) quelle que soit la note du pays ; le 21 juillet deuxième plan d'aide de 159 milliards d'euros. Une étude du FMI de mars 2011, met en lumière l'importance des notations des dettes souveraines dans le déclenchement des augmentations de taux. Ainsi le rapport de la commission spéciale sur la crise financière, économique et sociale adopté par le parlement européen le 20 octobre 2010 constate que: "les marchés financiers ont adopté un comportement spéculatif – certains investisseurs prenant de très grands risques –, qui a été aggravé par l'oligopole des agences de notation".

 

Cette irresponsabilité destructrice des agences de notation doit être combattue à présent et les Etats doivent se donner les moyens de le faire. Il nous faudra sans doute penser, et je rejoins en cela Michel Barnier, à créer une agence de notation européenne réellement indépendante et rigoureuse.

Pour ce qui concerne les États , il me semble que l'Europe pourrait délivrer un signal fort au trois agences de notation actuelles, en révisant si nécessaire le règlement européen (Règlement européen n° 1060/2009) qui encadre l'action des agences de notation en Europe, et, le cas échéant en envisageant, par l'intermédiaire de l'Autorité Européenne des Marchés financiers, de restreindre, voir de supprimer les habilitations délivrées à ces agences pour exercer en Europe.

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