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Afghanistan : ces raisons qui expliquent le maintien des forces américaines décidé par Donald Trump
©NICHOLAS KAMM / AFP

Girouette ?

Afghanistan : ces raisons qui expliquent le maintien des forces américaines décidé par Donald Trump

Contrairement à ses engagements de campagne, le président américain a annoncé le renforcement des troupes américaines à Kaboul.

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy

Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique en 2011 auprès de la Task Force Lafayette (forces françaises en Afghanistan). Délégué général des Centristes chargé des questions internationales et de sécurité. 

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Atlantico : Dans un discours prononcé le 21 août à Fort Myers, Donald Trump semble avoir opéré une volte face en comparaison avec ses promesses de campagne, parmi lesquelles il renonçait le retrait des troupes américaines d'Afghanistan. Comment interpréter ce revirement du point de vue du rapport de force engagé entre Donald Trump et son administration, et les cadres de l'armée américaine ?

Le discours prononcé lundi dernier, par le Président américain à Fort Myer, en Virginie, devant un parterre de militaires issu de toutes les composantes des forces armées américaines, peut sembler en effet, comme un revirement à 180 degrés, notamment si l’on se souvient que le 20 janvier dernier, soit quelques jours après son entrée en fonction, ce dernier n’hésitait pas à répéter que contrairement à son prédécesseur, il n’enverrait pas un soldat de plus en Afghanistan.

Néanmoins, ce discours confirme les inflexions principales réclamées par le « quarteron »  de généraux (le Secrétaire à la Défense, John Mattis, le nouveau chef de cabinet de la Maison Blanche, John Kelly, le Conseiller à la Sécurité national, Herbert Raymond McMaster, auquel s’ajoute le général John Nicholson, qui commande le contingent américain en Afghanistan). Tout semble s’être joué le week-end précédent, à l’occasion du séminaire tenu à Camp David. Durant celui-ci, le camp des « idéologues » , parfois mentionnés comme les nationalistes identitaires, partisans d’un repli d’Afghanistan, représentés notamment par Steve Bannon et le directeur de la CIA, Mike Pompeo, n’a pu faire valoir ses arguments en faveur d’un repli pur et simple d’Afghanistan. 

Faisant fi des critiques quant aux résultats « mitigés » concernant l’efficacité de la présence américaine sur le terrain depuis 16 ans (2400 soldats américains tués, 20 000 blessés, 800 milliards de dollars dépensés dont 110 milliards dans des projets de reconstruction, fortement soumis à interrogation quant à leur portée), le Président américain a décidé de renforcer de 3900 soldats supplémentaires, l’actuel contingent de 8400 soldats - actuellement répartis dans plusieurs bases à travers le pays - Bagram, Kandahar, Jalalabad, Gardez, Laghman et à l'aéroport militaire de Kaboul.

Au-delà, ce dernier en indiquant quels seraient les contours de la nouvelle « Stratégie pour l’Asie du Sud », nous livre également quelques signaux intéressants sur un possible changement de paradigme quant à la nature et la philosophie de l'interventionnisme américain.

Plusieurs enseignements peuvent ainsi être tirés des propos du Président américain. Le premier élément frappant reste le « narratif » employé par Donald Trump. Volontiers sur le registre du pragmatisme stratégique, notamment quand ce dernier évoque la « recherche d’un résultat honorable et durable, au regard des efforts consentis », Donald Trump semble indiquer clairement qu’il entend que le fardeau de la lutte contre le terrorisme soit désormais partagé par les alliés des Etats-Unis. On se souvient, dès lors, qu'il n’avait pas dit autre chose, le 25 mai dernier, lors de l’inauguration du nouveau siège de l’Otan à Bruxelles.

De ce point de vue, au regard des 1037 Italiens, 980 Allemands, 872 Georgiens, 659 Turcs, 500 Britanniques et les 33 autres nations qui participent à l’opération « Resolute Support » et qui sont encore présents en Afghanistan, la position française quant à un éventuel retour des militaires français, depuis leur départ en 2014, est particulièrement attendue.

Le deuxième élément frappant réside sans doute dans un glissement sémantique quant à la désignation de l’ennemi. Alors que ses deux prédécesseurs étaient « obnubilés » par Al Qaida, eu égard à sa responsabilité dans les attentats du 11 septembre 2001, Donald Trump semble confirmer que l’ennemi principal des Américains en Afghanistan est désormais Daesh, laissant sous-jacente l’idée du soutien américain au processus de réconciliation nationale engagé par le président afghan, Ashraf Ghani. Raison, pour laquelle, du reste, les Américains se sont surtout focaliser sur l’éradication de Daesh sur le territoire afghan. C’est ce qui explique du reste, que tous les émirs de Daesh en Afghanistan, aient été abattus, dont le dernier en date, Abou Sayed, éliminé par une frappe américaine, le 11 juillet dernier dans la province de Kunar, QG de l’EI en Afghanistan.

L’éventualité du recours à des « contractors » (ils furent jusqu’à 45 000 au plus fort de la présence occidentale, qui avoisina les 150 000 hommes entre 2011 et 2014, à travers la Force Internationale d’Assistance et de Stabilisation  - FIAS, de 2001 à 2014) révèle, quant à elle, la volonté américaine de limiter le nombre de soldats tués au combat, en jouant sur le caractère juridique souple et le flou du statut judiciaire des entreprises de services de sécurité et de défense.

Au-delà de ces enjeux de pouvoirs, quelles sont les réalités du terrain qui pourraient justifier une telle décision ? En quoi les derniers événements changent -ils la donne, notamment sur les intérêts iraniens visés par l'Etat Islamique (minorité des Hazaras), le rapprochement entre Talibans et Etat Islamique etc...? Y a t il un risque d'extension du conflit afghan, pouvant inclure les puissances de la région, que sont l'Iran, l'Arabie saoudite, la Russie, et la Chine ?

En effet, le discours de Fort Myer contenait quelques envolées lyriques, dont les principales cibles étaient les pays du voisinage afghan. Ceux qui précisément, rendent la stabilité de l’Asie du Sud, pour l’heure, un vœu pieux. De ce point de vue, le Pakistan a été l’objet du plus de critiques. En invoquant une certaine forme de « conditionnalité» quant à l’aide américaine au Pakistan, au prorata de la sincérité d’Islamabad dans sa lutte contre les talibans, l’on se souvient que le Congrès américain avait, il y a quelques mois, bloqué un contrat de 300 millions en matière de défense. Ainsi, la chute du Premier ministre Nawaz Sharif en juillet dernier, est advenue dans un contexte de tension très vive entre Islamabad et Washington.

Le Pakistan n’était bien évidemment le seul pays visé. L’Inde fut, quant à elle, fortement incitée à agir davantage sur le plan économique, sans faire mention de la dimension sécuritaire pourtant évoquée par le PM indien Narendra Modi avec la Chancelière allemande, Angela Merkel, lors de leurs récentes rencontres en mai ou encore, lors de la dernière réunion du G20 à Hanovre, les 7 et 8 juillet derniers.

Enfin, sans doute faut-il voir une volonté de « containment » de la Russie et de l’Iran, accusés, à demi-mots, de soutenir les talibans. C’est notamment le cas quand le Président américain, évoque le nécessaire renforcement de la coopération régionale en matière de surveillance des frontières, alors que la plupart des pays limitrophes septentrionaux (Turkmenistan, Ouzbekistan, Tadjikistan) craignent une extension sur leurs propres territoires de l’insurrection armée et du terrorisme islamiste.

Ainsi, les récentes discussions entre le Conseiller national pour la sécurité iranien, Ali Shamkhani et son homologue afghan, Hanif Atmar confirment que plusieurs pays pensent que c’est davantage au niveau de l’Organisation du Traité de Sécurité collective (OTSC) plutôt que de l’OTAN, que réside une voie alternative pour la stabilité d’un pays, qui voit depuis 16 ans, la présence militaire, l’activisme diplomatique et économique à l'occidentale faillir.

L’Iran s’est ainsi montré particulièrement préoccupé par la situation qui prévaut en Afghanistan. Un récent rapport de la mission onusienne (MINUMA) indiquait à cet effet, que la dernière attaque opportunément coordonnée entre talibans et membres de Daesh ayant visée, les 3, 4 et 5 août derniers, le village de Mirza Olang, majoritairement peuplé d’hazaras,  constituait un crime de masse, au regard de la volonté délibérée de tuer « hors combats » des civils.

En effet, Daesh a pris pour cible, lors de ses attaques , principalement la minorité chiite hazara. En 2017, Daesh a ciblé six fois des mosquées chiites. Ces derniers paient ainsi un très lourd tribut depuis l’attentat de juillet 2016, qui se solda par la mort de 80 personnes à l’occasion d’une manifestation à l’Est de Kaboul. Depuis, l’ambassade irakienne à Kaboul a été la cible d’un attentat fin juillet dernier et le 2 août,  trente-trois pèlerins chiites trouvaient la mort dans un autre attentat visant cette fois, la Mosquée chiite d’Herat.

Au regard du contexte actuel, quelle serait la stratégie américaine la plus efficace ? Quels sont les éléments qui pourraient permettre une stabilisation dans le pays ? 

C’est bel et bien une nouvelle approche qui est en jeu. Ainsi, comme le révèle un récent article paru dans The Atlantic sous la plume de Vance Serchuk, le débat est lancé quant à la pertinence de l’objectif fixé par Georges Bush et poursuivi par son successeur, Barak Obama, à savoir la notion du « Nation building ». L’objectif américain visant, dès l’automne 2001, à assurer la stabilité politique à Kaboul, autant que d’œuvrer à l’émergence d’un « nouvel Afghanistan » favorable et « sûr » aux intérêts économiques occidentaux, semble avoir fait long feu.

Les critiques se font ainsi particulièrement vives quand il s'agit de constater que cette notion de la reconstruction politique n’a jamais pris en compte ce que les anglo-saxons appellent une « exit seeking strategy », à savoir un « but final recherché » ou plus prosaïquement une stratégie de sortie de crise, ni suffisamment pris en considération la notion du temps long. D'où l’émergence d’une réflexion autour d’un engagement dans la longueur, à l’instar de la présence depuis plus de 50 ans de troupes américaines en Europe ou encore en Corée.

Donald Trump a ainsi évoqué, à l’occasion de son discours de Fort Myer, un « commitment for a sustainable military presence ». Ce changement de nature des missions dévolues au contingent américain, donne à Washington des arguments de poids (sur le plan diplomatique et militaire) coupant quelque peu l’herbe sous le pied des voisins chinois, pakistanais, indiens, russes et iraniens, qui ne rêvent que d’offrir leurs services.

Il convient d’ailleurs de garder en tête que depuis 2001, ce sont 31 000 Afghans qui sont décédés. Depuis 2016, ce sont 11 500 civils afghans, dont 1/3 sont des enfants, qui ont été tués ou blessés, faisant de l’année 2016, l’année la plus meurtrière depuis 2009.

C’est d’ailleurs ce contexte « sécuritaire » tendu qui permet de relativiser quelque peu l’affirmation présidentielle américaine de lundi dernier, selon laquelle il convient d’« apprendre de l’histoire » ou encore de « ne pas commettre les erreurs commises » par Barack Obama. Le chemin vers la stabilisation reste encore long. Le processus électoral qui verra les Afghans élire leur président en 2018 devrait ainsi confirmer que l’Afghanistan, ne peux hélas toujours se débrouiller seul pour assurer sa sécurité.

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