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Un an déjà

Acte 53 des Gilets jaunes : statu quo en attendant décembre

Pour le premier anniversaire de la mobilisation, les manifestants d’extrême-gauche ont montré qu’ils ne renonçaient pas à la violence. La préfecture de police a contenu les troubles. Mais que se passera-t-il si le mouvement s’étend à nouveau parallèlement aux grèves annoncées le mois prochain ?

Atlantico : Ce samedi 16 novembre, les Gilets jaunes ont été présents à Paris et dans de nombreuses villes de province. Était-ce un événement attendu, et comment l’avait-on préparé, chez les Gilets jaunes bien sûr, mais aussi chez les forces de sécurité ?

Christophe Boutin : Préparé, comment aurait-il pu en être autrement ? Il est de tradition de fêter les anniversaires, et celui du surgissement en France d’un mouvement qui a pu inspirer d’autres manifestants dans le monde, ou faire l’objet de très sérieuses études, ne pouvait y manquer.

À Paris, les manifestants, toujours divisés, avaient envisagé trois principaux modes d’action : deux manifestations et une opération de filtrage. Cette dernière, notamment relayée par Éric Drouet, devait se tenir dans le nord de Paris, avec pénétration du périphérique. Une manifestation-blocage envisageait elle d’agir au niveau de la place de l’Étoile, au haut des Champs-Élysées. Une manifestation plus classique enfin, proposée par Priscillia Ludosky, devait aller de la place d’Italie à la place Franz Liszt. Mais Paris ne résume pas la France et des manifestations étaient aussi prévues à Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, Nantes, Toulouse ou Montpellier, certains groupes entendant, disaient-ils, renouer avec l’occupation des ronds-points des débuts du mouvement. Car c’était aussi cela la question : savoir comment revitaliser le mouvement et si l’on pourrait faire revenir les manifestants des premiers jours de 2018.

Face à cela, la préfecture de police de Paris a remis en place un dispositif maintenant bien rodé. Interdiction d’abord de tout rassemblement dans les quartiers des Champs-Elysées, de Notre-Dame, de l'hôtel Matignon, de la Tour Eiffel, du Sénat, des « grands magasins» » (boulevard Haussmann-Opéra) mais aussi dans les bois de Boulogne et de Vincennes, et ce à compter de vendredi 18h et jusqu'à dimanche ; fermeture de nombreuses stations de métro ; interdiction aux manifestants de disposer « d’artifices de divertissement et d’articles pyrotechniques », de substances dangereuses, « d’objets destinés à dissimuler tout ou partie du visage » et même « d’équipements de protection destinés à mettre en échec tout ou partie des moyens utilisés par les représentants de la force publique pour le maintien de l'ordre public » - ce qui va du masque à gaz au sérum physiologique -, la peine prévue pour ceux qui enfreignent ces consignes étant la contravention de 4e classe (maximum de 750€). Et même tactique en province sous contrôle des préfets, avec interdiction de manifester dans le centre des principales villes.

Le déroulement de cette journée d’action a-t-il été surprenant au regard des attentes des uns et des autres ? Comment le gouvernement a-t-il contrôlé cette mobilisation ?

La dispersion des initiatives parisiennes pouvait être une source de difficultés pour les forces de sécurité ; mais leur étalement dans le temps a permis de résoudre les problèmes. Le premier, potentiel, causé par l’appel à manifester dans une zone interdite (Arc de triomphe, à proximité immédiate des Champs-Élysées) a entraîné l’arrestation de son promoteur, Thierry Paul Valette. Pour la deuxième action prévue, le blocage du périphérique au nord de Paris, les premiers manifestants se sont réunis dès 9h à la porte de Champerret, où ils organisaient le filtrage des véhicules avant de tenter d’investir le périphérique, mais ils en seront très vite délogés par les forces de sécurité avec force lacrymogènes, et se dirigeront pour une partie d’entre eux vers la place de la Bastille. Deux parlementaires y étaient présents dans l’après-midi, Jean Lasalle et Alexis Corbière, qui se plaignait de l’usage selon lui excessif des lacrymogènes sur une manifestation qui se déroulait sans incidents.

Mais à peine réglée l’occupation du périphérique la situation se tendait cette fois place d’Italie. Vers 10 heures en effet, au milieu de Gilets jaunes, des militants antifas, habillés de noir et cagoulés, brûlent des palettes empêchant les sapeurs-pompiers - pourtant soutenus par les Gilets jaunes présents - d’intervenir sur les départs de feu. Ils s’attaquent ensuite à des véhicules, au monument à la gloire du maréchal Juin, à une banque HSBC et au centre commercial Italie 2. Les forces de sécurité interviennent alors avec jets de lacrymogènes et canons à eau, et à 14h la préfecture de police décide d’interdire le cortège prévu au départ de cette place, en raison des destructions d’engins de chantier ou de mobilier urbain, mais aussi, selon Didier Lallement, le préfet de police de Paris qui tient alors une conférence de presse, des « attaques systématiques contre les forces de sécurité et les sapeurs-pompiers ». « Serein » et soucieux de ne pas créer cette fois de « nasse », enfermant sous la pression des forces de sécurité les manifestants et poussant ainsi aux affrontements, il appelle alors les manifestants « de bonne foi » à quitter la zone par un couloir de sortie boulevard d’Italie – avec fouille et contrôle d’identité -, et garantit l’interpellation des casseurs. Sur le soir, seuls des groupes isolés très mobiles, aux slogans anticapitalistes, tentaient encore de s’approcher des Champs-Élysées, tandis que d’autres semaient le désordre au centre commercial des Halles.

En province, on trouve en fait peu ou prou les mêmes éléments. Certes, il y a bien eu des actions à l’extérieur des villes et sur certains ronds-points, comme promis (un péage près de Toulouse, des ronds-points à Loches, à Rouen, à Montpellier, le blocage de la plateforme logistique de McDonald’s près de Vitré, des opérations escargot près de Lorient…), mais l’essentiel est resté concentré à immédiate proximité des centres des métropoles. Conséquence, à Toulouse, Lyon, Nantes Montpellier ou Marseille les gaz lacrymogènes sont largement utilisés pour disperser les cortèges et empêcher l’accès aux centres villes – ou à des centres commerciaux.

Quel bilan tirer finalement de cet anniversaire ? Les Gilets jaunes ont-ils atteint leur but ? Ou n’est-ce pas le gouvernement qui doit s’estimer satisfait ?

Tirons le bilan du côté des Gilets jaunes d’abord. Premier élément, avec selon le ministère de l’Intérieur 28.000 manifestants pour la France entière (39.530 selon le Nombre jaune), dont 4.700 à Paris, nous sommes très loin du nombre des manifestants de l’an passé (au moins dix fois supérieur), et si anniversaire il y a eu, force est de constater qu’un grand nombre des Gilets jaunes de novembre 2018 ont choisi de le passer chez eux. Deuxième élément, à lier au précédent, la France périphérique des ronds-points de 2018 n’est pas de retour, et les quelques actions extérieures aux métropoles régionales ont été des plus limitées.

Les Gilets jaunes de ce novembre 2019 sont donc les mêmes que ceux qui, avec plus ou moins de succès, manifestent depuis le début de l’année : par rapport au panel initial ils sont plus jeunes et plus sensibles aux thématiques de lutte diffusées par la gauche et l’extrême-gauche - les cibles privilégiées des éléments les plus violents ont ainsi été une agence bancaire, des McDonald’s et des centres commerciaux, dans une logique anticapitaliste. Par ailleurs, ces radicaux ont débordé sans peine les éléments plus modérés, avec des actions désapprouvées par une partie des manifestants, notamment en s’en prenant à des sapeurs-pompiers mais aussi avec le saccage très symbolique du monument en hommage au maréchal Juin. Cela laisse entendre, au minimum, que le mouvement n’arrive pas à mettre en place un contrôle de ses manifestations, et augurer la participation de ces éléments radicalisés aux mouvements sociaux prévus à partir du 5 décembre.

Venons-en maintenant au bilan du côté des forces de sécurité. La mise en place de zones d’interdiction de rassemblements et de fouilles préventives à leurs abords (8.861 contrôles préventifs comptabilisés à 19 heures), ou ces blocages qui quadrillent les zones urbaines (rues barrées, stations de métro fermées), s’avèrent efficaces. Efficace aussi l’utilisation massive de lacrymogènes dès le début des troubles – sinon des manifestations -, avec si besoin renforcement des canons à eau, ce qui permet d’éviter l’usage plus problématique des LBD ou des grenades de désencerclement. L’augmentation substantielle du rapport des effectifs des forces de sécurité à ceux des manifestants, comme l’usage d’éléments motorisés à déplacements rapides (voltigeurs), renforcent par ailleurs l’efficacité d’un dispositif nettement mieux adapté que celui choisi par le gouvernement, et ce malgré les avertissements des professionnels, lors des premières manifestations parisiennes.

Mais il manque encore des éléments pour clore ce bilan. Dans sa conférence de presse de la mi-journée, le préfet de police, Didier Lallement, affirmait, clausewitzien : « Les choses se passent telles que nous les avions envisagées » car « la manœuvre consistait à fixer les éléments les plus destructeurs à un endroit pour que les destructions soient limitées ». Les fixer, c’est bien. Trier le bon grain de l’ivraie en créant un « corridor humanitaire », c’est bien aussi. Mais on attend maintenant de voir ce que notre pêcheur a trouvé au fond de son épuisette. Ces 124 interpellés à 19 heures, qui sont-ils, et pourquoi ont-ils été interpellés ? Pour poser la question autrement, combien de ces casseurs antifas pris au piège de la place d’Italie par le Napoléon du bitume, des casseurs dont les violences l’ont conduit à interdire une manifestation, vont-ils connaître les geôles de la République ? « Notre réponse sera très ferme. Ils ne partiront pas en toute impunité » déclarait Didier Lallement. Voilà  donc sans doute les éléments sur lesquels il serait bon que la préfecture de police communique vite.

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