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La Fed est-elle en train de voler au secours de la zone euro sans le dire ?
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FED / BCE

La Fed est-elle en train de voler au secours de la zone euro sans le dire ?

Dans le Wall Street Journal, l'ancien Vice-président de la Banque Fédérale de Dallas Gerald O'Driscoll a accusé la Réserve fédérale américaine de renflouer l’Europe par "d’incompréhensibles échanges de devises". La réalité serait plus nuancée, et les intérêts de la Fed loin d'être négligés...

Emmanuel  Carré Jézabel Couppey-Soubeyran

Emmanuel Carré Jézabel Couppey-Soubeyran

Emmanuel carré est maître de conférences au Centre d'économie de l'université de Paris Nord. Ses domaines de recherche sont la macroéconomie financière et la politique monétaire.  Jézabel Couppey-Soubeyran est maître de conférences en économie à l'université Paris I, où elle dirige le Master 2 Professionnel "Contrôle des risques bancaires, sécurité financière et conformité".

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Un ancien Vice-président de la réserve fédérale de Dallas, Gerald O'Driscoll, s’est ému des accords de swaps (échange de flux financiers libellés en différentes devises) récemment négociés entre la Fed (réserve fédérale américaine) et la BCE, allant jusqu’à y voir un sauvetage déguisé organisé par la Fed au bénéfice de la BCE pour sauver les banques européennes.

Bien qu’un accord de swap fasse effectivement partie de la palette des produits dérivés dont la crise a ravivé le débat de la dangerosité, on est loin de la pratique secrète, mystérieuse et très risquée que semble y voir M. O'Driscoll. Les accords de swap consistent généralement en des échanges de dettes ou de lignes de crédit, libellées dans des devises différentes (une dette ou une ligne de crédit en euros échangée contre une dette ou une ligne de crédit équivalente libellée en dollars), ou caractérisées par des types de taux différents (taux variables contre taux fixe par exemple).

Cela se fait dans le cadre d’un contrat à terme (de 1 jour à 3 mois), spécifiant notamment des conditions d’échéance, négocié de manière bilatérale entre deux parties, le plus souvent deux grandes banques, mais aussi et souvent des banques centrales. Les banques centrales sont en effet depuis pas mal d’années de gros utilisateurs de ces contrats de swaps. La Fed est naturellement plus sollicitée que les autres banques centrales pour négocier des swaps, car le dollar reste la devise clé du système monétaire international.

A noter par ailleurs que la Fed est transparente sur ses activités de swaps qu’elle publie chaque semaine.

Les accords de swaps conclus dans la période actuelle entre la Fed et la BCE n’ont donc rien d’exceptionnel, surtout quand il s’agit de gérer les risques d’illiquidité que la crise renforce.

Les dollars obtenus par la BCE contre euros auprès de la Fed permettent à la BCE d’améliorer les conditions d’obtention de dollars pour les banques européennes, que celles-ci ont du mal à se procurer sur le marché interbancaire. Fragilisant les bilans bancaires dont les titres de dette souveraines de pays de la zone euro constituent une part non négligeable, la crise de la dette en zone euro a paralysé le marché des prêts interbancaires : les banques européennes refusent de s’octroyer les prêts qui participent d’ordinaire à leur liquidité quotidienne.

Et il y a évidemment peu de chance dans un tel contexte que des banques américaines accordent aux banques européennes plus de confiance que celle que ces dernières rechignent elles-mêmes à s’accorder. Les banques européennes ont donc naturellement autant de mal dans la période actuelle à se procurer des euros que tout autre devise, dont elles ont besoin dans le cadre de leurs activités internationales sur le marché interbancaire. D’où la nécessaire intervention de la BCE qui, par des mesures non conventionnelles d’assouplissement de leurs conditions de refinancement, évite aux banques de plonger dans une crise d’illiquidité.

Les accords de swaps à l’initiative de la BCE viennent compléter ces mesures et s’inscrivent à ce titre dans le dispositif anti-crise déployé par la BCE. De là à y voir un sauvetage altruiste, voire inconsidéré de la part de la Fed, il y a un grand pas... Disons un grand vol, que les faucons (les tenants d’une politique monétaire conservatrice tels que Gerald O'Driscoll) sont plus à même d’effectuer que les colombes (les tenants d’une politique monétaire accommodante enclins à légitimer le rôle de prêteur en dernier ressort des banques centrales). Du reste, le guichet des swaps de la Fed est ouvert à bien d’autres banques centrales que la BCE : Banque d’Angleterre, Banque du Japon, Banque nationale Suisse…

La Fed sert aussi et surtout ses intérêts

Il est bien entendu dans l’intérêt de la Fed de contribuer à contenir la crise du système financier international. Il n’est ici pas question d’altruisme mais d’intérêt bien senti, et ce à bien des égards.

Tout d’abord, la Fed insiste sur l’idée qu’en contribuant à résoudre les problèmes financiers des banques par ce type d’opérations, c’est un objectif interne qu’elle poursuit : celui d’un rétablissement du marché du crédit américain et de la reprise de l’économie américaine.

Ensuite, la Fed ne fait pas de cadeaux à la BCE : elle échange ses dollars au prix du marché des changes, et en tire un intérêt lucratif (ces opérations rapportent un intérêt supérieur aux taux directeurs par le biais des taux de changes) dont elle aurait bien tort de se priver.

Enfin, la Fed court un risque limité dans cette opération, puisqu’elle est protégée du risque de change par le contrat qui fixe le taux de change à l’échéance, ainsi que du risque de taux d’intérêt.

Au mieux peut-on se dire que l’action des banques centrales est un peu plus coordonnée qu’à l’accoutumée. N’est-ce pas un minimum face à la crise actuelle ?

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