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61% d’électeurs de droite opposés au projet de loi El Khomri : mais où sont passés les libéraux ?

Ce jeudi, un sondage Odoxa pour BFM Business, Challenges et Aviva, révélait que 2 Français sur 3 sont opposés au projet de loi El Khomri. Un phénomène aussi bien observable à gauche qu'à droite. Pourtant, il y a un an, 58% des Français avaient une image positive du libéralisme, selon un sondage iTélé et L'Opinion.

Guillaume Sarlat

Guillaume Sarlat

Polytechnicien et Inspecteur des Finances, Guillaume Sarlat, a fondé et dirige à Londres une société de conseil en stratégie aux entreprises.

 

Voir la bio »Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, « Territoires du politique ». Il a publié une dizaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’analyse localisée de la vie politique mais également à l’histoire politique sous la Vè République. Le dernier, à paraitre début octobre 2019, est un livre d’entretiens réalisés avec Philippe Madrelle qui fut président du département de la Gironde pendant 36 ans et parlementaire plus de 50 ans.

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Atlantico : Que révèle ce sondage (voir ici) du rapport entre une offre politique de droite de plus en plus tournée vers le libéralisme et un électorat qui semble encore méfiant, comme il est possible de le voir au travers du sondage relatif à la loi El Khomri, indiquant l'opposition de 61% des électeurs de droite ?

Guillaume SarlatD’abord, il faut souligner que l’attitude du gouvernement Valls est très difficile à lire. D’un côté, il se prétend ouvertement libéral, au moins pour une partie de ses membres, ce qui est rare en France. Mais dans le même temps, il adopte des mesures hostiles aux libertés publiques. Et il propose des textes de lois économiques et sociaux présentés comme libéraux qui, soit manquent terriblement de contenu (les lois Macron, dont la deuxième a même disparu discrètement), soit sont très mal préparés (la loi El Khomri).

Ce n’est donc pas l’action du gouvernement Valls qui va permettre de clarifier la relation des électeurs de droite, et des Français en général, avec le libéralisme. Cette relation va rester ambivalente, comme le reflètent les récents sondages sur la loi El Khomri.

C’est d’abord la relation des Français avec les libertés publiques qui est ambivalente. D’un côté, les libertés publiques font partie du récit national : la France serait la patrie des Droits de l’Homme, et donc notamment des libertés, premier terme de la devise nationale. Mais de l’autre,  les Français sont beaucoup moins attachés aux libertés publiques que, par exemple, les Anglais. La loi renseignement, le renforcement des pouvoirs de la police et de la justice, ou la prolongation de l’état d’urgence n’ont ainsi provoqué pratiquement aucune réaction dans l’opinion publique.

La relation des Français avec le libéralisme économique est également ambivalente. La France est souvent présentée comme un pays très peu libéral économiquement, au vu notamment du poids des dépenses publiques et de l’épaisseur du Code du travail. C’est oublier que depuis plus de 30 ans, tous les gouvernements, unanimement, ont libéralisé l’économie, abaissé les charges sociales sur les bas salaires, et largement réduit la portée pratique du Code du travail (renouvellement de CDD, multiplication des stagiaires, assouplissement des 35 heures…).

Au final, je comprends les motivations, tactiques, des candidats aux primaires à droite de se positionner sur le libéralisme économique, car ils souhaitent se différencier du Front national. Mais au vu de l’ambivalence des Français, et notamment des électeurs de droite, sur ce sujet, je pense que cette tactique sera un échec.

Jean PetauxSans vouloir faire acte de provocation gratuite, il est nécessaire de poser préalablement ici une question simple : comment les Français peuvent-ils se prononcer sur un texte de loi dont le projet n’est même pas encore passé en Conseil des ministres ? En imaginant que ce texte ait été lu (ce qui serait une première du genre) et compris (ce qui constituerait une véritable révolution), on pourrait concevoir que la position des Français transcrite par le sondage Odoxa-BFM Business serait pertinente… Mais, en politique, ce qui compte ce n’est pas la " réalité " (encore moins la " vérité ") mais bien plus la " perception ", ou encore la " reconstruction ". En ce qui concerne la loi El-Khomri, une majorité de Français apparaît très clairement comme hostile à toute forme de dérégulation ou si l’on préfère de " déprotection ". Toute mesure (réelle ou supposée) visant à assouplir les conditions de licenciement est refusée. Depuis plusieurs années (et le phénomène s’est amplifié avec la crise de 2008) l’opinion publique française demande davantage de protection pour celles et ceux qui travaillent. On le voit très clairement, la société française n’est pas du tout " libérale " au sens économique ou monétariste du mot. L’heure n’est pas au " néo-thatchérisme " et sans doute même pas aux " lois Hartz " adoptées en Allemagne en 2004 à l’époque du chancelier Schröder, et dont certains tirent matière à modèle pour la France d’aujourd’hui

Que les choses soient bien claires : la question n’est pas de savoir si cette posture de la société française est bonne ou mauvaise, dangereuse pour l’avenir, ou au contraire très raisonnable et responsable ; cette appréciation relève du choix et de la lecture propre à chaque citoyen-électeur. L’importance ici est de noter qu’il existe un vrai décalage (on pourrait presque parler de " rupture ") entre des propositions politiques (à droite ou, pour partie, à gauche) qui ne vont pas dans le sens des attentes du plus grand nombre. Cette coupure entre l’offre programmatique et la demande sociale contient une potentialité de blocages considérables qui peuvent, à court terme, faire exploser la société française.

L'adhésion de l'opinion au libéralisme n'est-elle pas plutôt révélatrice d'une méfiance générale vis-à-vis de l'Etat que d'un soutien massif à une dérégulation économique ? 

Guillaume Sarlat Oui, vous avez raison. Tout le monde en France aujourd’hui perçoit en effet, autour de lui, la dégradation des services publics, en premier lieu celui de l’Education nationale, sans doute le plus visible, mais également dans l’Enseignement supérieur, les transports, la justice, la police, Pôle Emploi etc. La faillite de l’Etat actionnaire est également patente. La méfiance vis-à-vis de l’Etat est donc générale, ce qui nourrit les postures libérales.

Mais dans le même temps, les Français restent très attachés à ce que l’on appelle généralement le " modèle social français ", et que j’appelle personnellement l’ " Etat Samu social ".

Et c’est normal, car l’Etat Samu social est celui qui donne une place à chacun, même si cette place est parfois modeste et souvent insatisfaisante. C’est l’Etat Samu social qui garantit, comme l’a dit un commentateur de mon livre sur le " libéralisme à la française ", à l’énarque la direction d’un groupe du CAC40, au cadre sa RTT, et au chômeur le RSA.

C’est donc normal que, quand le gouvernement propose de faciliter les licenciements, de plafonner les indemnités prud’homales, de fixer le temps de travail au niveau de l’entreprise ou encore d’abaisser le taux de majoration des heures supplémentaires, les Français se rebiffent. Et tous les Français, de droite comme de gauche.

Tout le monde peut voir que l’Etat et le modèle social dysfonctionnent lourdement. Mais personne, individuellement, n’a intérêt à court terme à ce que cela change. Ceux qui y auraient le plus intérêt sont sans doute les plus jeunes, mais ils partent de plus en plus vivre à l’étranger, y travailler, et même y faire leurs études.

Au final, si l’Etat Samu social continue à fonctionner ainsi longtemps, c’est grâce surtout à la politique monétaire actuelle et aux taux d’intérêt négatifs, qui donnent à l’Etat la capacité de le financer en théorie indéfiniment, et à un coût nul, voire négatif.

Jean PetauxJe pense que vous avez totalement raison de poser le problème en ces termes. J’aurais tendance à penser que la société française est beaucoup plus " libertarienne " que " libérale ". Le paradoxe est frappant entre les prises de position sur les questions " morales " ou " éthiques ", et les aspirations économiques ou sociales. En dehors d’une frange très conservatrice et empreinte de valeurs traditionnalistes (par exemple le " bloc " Mariton au sein des Républicains , environ 8% des adhérents) ou des participants à La Manif pour tous (qui ont été vus et spectaculairement dévoilés parce que le propre d’une manifestation, c’est qu’elle soit vue et médiatisée), on constate qu’une très grande majorité de Français ont intégré la loi sur le mariage gay. Que de la même manière que le PACS a été très vite " populaire " après 2000, le mariage pour tous est très majoritairement admis. Dans le même ordre d’idées, des sujets " sensibles ",  et apparemment polarisants comme la GPA ou la PMA, ne suscitent guère d’oppositions massives au-delà des groupes les plus militants et idéologisés. Raison pour laquelle la quasi-totalité des formations politiques, par exemple, ne proposent pas de " retour en arrière". Même le Front national ne reviendra pas sur un certain nombre de lois " sociétales "… Ce qui prévaut ici, c’est l’aspiration libertaire … : que " l’Etat nous foute la paix "… " On a le droit d’aimer qui on veut ", etc. Il existe néanmoins un " désir d’Etat " au sens où il faut que l’Etat crée les outils de son propre retrait en quelque sorte : qu’il n’interdise pas le mariage entre personnes du même sexe…Qu’il l’autorise même… Mais surtout qu’une fois qu’il a fait adopter les dispositions légales et juridiques permettant de se marier entre personnes du même sexe, il ne s’en mêle plus… D’ailleurs qu’il laisse aussi la PMA se développer sans contraintes, etc.

Ce qui est, en revanche, paradoxal, c’est que cette grande aspiration à la liberté sur les questions morales (qui tendrait presque à représenter une France très " progressiste " et " ouverte ") se double (ou plus exactement " se dédouble ") d’une France crispée, fermée, arcboutée sur tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à une dérégulation, à une " ouverture sociale ", à une remise en cause des droits acquis ; y compris dans le rapport aux étrangers : refus de l’immigration, crainte de la perte de son statut au profit de travailleurs déplacés, moins protégés, etc. Comme pour témoigner de cela il suffit de considérer la très grande méfiance qu’inspire désormais l’Europe considérée comme le " parangon " du modèle libéral anglo-saxon, porteuse de tout ce qui apporte les problèmes et annonciatrices de nuées et de crises encore plus fortes que celles connues jusqu’alors… telle que la négociation sur le TAFTA portée secrètement, confidentiellement, par une Europe prête à tout sacrifier du modèle de protection " à la française " sur l’autel du libéralisme transatlantique débridé et dérégulé.

On comprend ici que les hommes et les femmes politiques de la droite républicaine et de la gauche libérale se retrouvent totalement " bordurés " dans cette situation. Presque au-dessus du vide. Et que le FN apparaît finalement comme le meilleur garant possible pour assurer une protection envisagée comme efficace, même si elle est synonyme d’isolement… Mais finalement, ne s’agit-il pas là du fantasme de la meilleure des protections possibles, celle qui consiste à s’enfermer dans ses frontières ou à rentrer dans sa carapace, comme toute bonne tortue, affolée par les dangers extérieurs ?

Au regard de cet enseignement, quelle serait l'offre politique adaptée à un électorat de droite distillant des signaux apparemment contradictoires ?

Guillaume SarlatSur le libéralisme comme sur beaucoup d’autres sujets, je ne suis pas certain que la distinction gauche / droite soit la plus pertinente. Comme le soulignent les sondages que vous citiez, c’est l’ensemble des Français aujourd’hui, de droite comme de gauche, qui émettent des signaux contradictoires sur le libéralisme.

Je pense que pour qu’une offre politique puise sortir les Français de cette impasse, elle devrait adresser trois messages clairs.

D’abord, sur le constat, cette offre politique devrait sortir du déni et reconnaître le caractère fortement libéralisé de l’économie française aujourd’hui. L’Etat a déserté le champ économique depuis plus de 30 ans, il faut le reconnaître. Et si en apparence il peut paraître omniprésent avec ses participations dans les entreprises, son code du travail volumineux ou ses aides sociales innombrables, c’est parce qu’il tente ainsi de pallier les effets de cette libéralisation économique.

Ensuite, en termes de propositions, cette offre politique devrait proposer un nouveau projet, une autre forme d’organisation de l’économie permettant de sortir de l’opposition binaire entre les modèles libéraux individualistes et les modèles à redistribution centralisée. De ce point de vue, Karl Polanyi est un penseur très utile de nos jours, puisqu’il a identifié dès les années 1930 une troisième forme de relation entre l’économie et la société : ce qu’il appelle la réciprocité, c’est-à-dire un système où la société reprend la main sur l’économie pour fixer des responsabilités à chacun des acteurs vis-à-vis des autres : banques, investisseurs, entreprises, salariés etc.

Enfin, cette offre politique devrait définir un chemin de transformation, de la situation actuelle vers une nouvelle organisation économique et sociale. Pas question de tout démonter brutalement, notamment l’Etat Samu social ou le Code du travail, et de laisser ainsi certains Français totalement démunis et dans l’angoisse. La confiance des Français dans un nouveau modèle économique ne se décrètera pas ; elle se recréera petit à petit si les Français ont la conviction que leur gouvernement a repris la main sur l’économie non pas pour la nationaliser, mais pour définir, démocratiquement, un projet économique et social, et identifier les responsabilités de chacun des acteurs dans sa mise en œuvre.

Jean Petaux : Je n’aurais pas la prétention de définir une offre politique adaptée à un électorat de droite. C’est là un travail qui incombe aux hommes et aux femmes politiques de ce camp et ils s’y emploient ou vont s’y employer sans doute dans la perspective des primaires de l’automne 2016. Ce qui me semble évident en revanche c’est que désormais la société française, aussi bien à gauche qu’à droite, est au bord du blocage complet. Pour des raisons d’ailleurs parfaitement différentes, voire contradictoires au sein même des blocs politiques traditionnels. La situation est comparable à une scène d’écartèlement : la société française est entravée, chacun des quatre chevaux est attaché à l’un des membres (bras et jambes) et chacun tire dans sa propre direction. Chaque fois qu’une proposition est faite pour rendre plus souple, plus facile, telle ou telle pratique (cela va de la possibilité de " faire taxi " (Uber), de " louer sa maison " (Air B n’ B) jusqu’au plafonnement des cotisations prud’hommales ou aux licenciements facilités par la mise en place d’un contrat unique de travail), chacune des mesures proposées apparait comme scandaleuse pour le groupe voisin ou la catégorie voisine… Difficile de sortir d’une telle impasse quand toutes les forces, non seulement s’équilibrent entre elles, mais se paralysent avec une telle efficacité.

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