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30 ans après la chute du mur de Berlin, les communistes européens sont encore bien vivants
©REUTERS/Eric Gaillard

Instinct de survie

30 ans après la chute du mur de Berlin, les communistes européens sont encore bien vivants

Trente ans après la chute du mur de Berlin, le communisme n'a jamais quitté la scène politique. Si les scores électoraux du parti communiste en France sont faibles, il est encore très présent dans les sciences humaines, l'enseignement plutôt qu'électoralement.

Stéphane Courtois

Stéphane Courtois

Stéphane Courtois est un historien et universitaire.

Il est directeur de recherche au CNRS (Université de Paris X), professeur à l'Institut Catholique d'Études Supérieures (ICES) de La Roche-sur-Yon, spécialiste de l'histoire des mouvances et des régimes communistes.

On lui doit notamment Le bolchevisme à la française (Fayard - 2010).

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Atlantico : Vous avez publié l'édition 2015 de l'ouvrage collectif "communisme" dont le sous titre est "En Europe : L’éternel retour des communistes". Quels sont en 2019, les éléments qui attestent d'un retour des communistes ? 

Stéphane Courtois : "Eternel retour" est une manière de dire qu’à la fois ils n’ont jamais quitté la scène politique, mais qu’ils se présentent souvent sous d’autres formes de type néo-communiste ou post-communiste. Il faut distinguer des situations très différentes. En Russie, les communistes demeurent omniprésents, bien sûr avec le Parti communiste reconstitué après 1991, mais surtout avec Poutine et son équipe qui sont quasiment tous des hommes du KGB reconvertis dans l’administration étatique, les services secrets et le gros business (gaz, pétrole, etc.). En Europe centrale et orientale, cela dépend : là où il y a eu une véritable révolution anticommuniste en 1989 – dans les Etats baltes, en Pologne, en République tchèque –, soit ils se sont convertis effectivement à la démocratie parlementaire, soit ils sont marginalisés. Mais là où on a assisté à une fausse révolution mise en scène par des fractions du parti communiste et de la police politique – Roumanie, Bulgarie, Slovénie etc. –, les communistes se sont reconvertis – au sens professionnel du terme – en « sociaux-démocrates », tout en s’assurant du maintien du quasi monopole qui était le leur sur la justice, les médias, l’économie et la politique. En Europe occidentale, en dehors des nombreux groupes toujours orthodoxes, nombre de communistes se sont rapprochés de l’extrême gauche et des écologistes pour former des alliances électorales, et être en meilleure position pour s’allier aux socialistes.

Pourquoi les communistes n'ont-ils jamais disparu finalement ? 

Ils n'ont pas disparu parce que les pouvoirs communistes, à la différence du pouvoir nazi allemand ou fasciste italien, n'ont pas été vaincu militairement par les démocraties. Ils se sont effondrés sur eux-mêmes, ce qui a laissé le temps à la partie la plus opportuniste et la plus décidée de ces pouvoirs de préparer d'abord une retraite, puis ensuite un retour. Cela s'est opéré essentiellement à travers les services secrets et les polices politiques qui contrôlaient les flux financiers internationaux et qui disposaient de dossiers et de moyens de chantage sur de nombreuses personnalités. Et qui en outre ne se sont pas gênés pour truquer les élections et même pour utiliser la force pure et simple.

Alors que le Parti communiste a essuyé une défaite lors des dernières élections européennes, alors que l’on prédisait à Ian Brossat un bon résultat, quelle forme prend actuellement l'engagement communiste en France ? Sous quelle forme le communisme pourrait "renaître" ?  

Il est vrai que le communisme est affaibli sur le plan électoral, à la fois en raison des modes de scrutin, et parce qu’il est coincé entre LFI et le Rassemblement national qui est en train de conquérir un électorat populaire – ouvriers et employés –, très déçu du président et du gouvernement et sensible aux thèmes démagogiques de Marine Le Pen, bien proches de ceux de Georges Marchais il y a 30 ans. Mais sur le plan des idées, les communistes et l’extrême gauche demeurent puissants dans l’enseignement, dans l’université, dans les sciences humaines, dans nombre de médias. Certaines figures demeurent emblématiques, comme celle d’Alain Badiou qui revendique toujours l’idée communiste tout en continuant de dire son admiration pour les Khmers rouges ou pour la Révolution culturelle de Mao. On constate que 20 ans après la publication du Livre noir du communisme, qui dénonçait la dimension fondamentalement criminelle des pouvoirs communistes au XXe siècle, leur caractère totalitaire tend à s’effacer.

Le communisme "s'exprime" dans les mouvements altermondialistes en France. En quoi est-ce que cela témoigne d'une mutation de la sociologie communiste ? 

Il devient difficile de parler d’une sociologie du communisme, tant le PCF est aujourd’hui affaibli et réduit à quelques dizaines de milliers de membres et tant il a perdu une grande part de son implantation dans le monde ouvrier. Il s’est replié sur le monde enseignant en général, sur les municipalités qu’il contrôle et à la CGT – surtout implantée à EDF-GDF, à la SNCF, dans le métro, les ports, etc –, c’est-à-dire dans le secteur public et parapublic.

Comment la colonne vertébrale du communisme a-t-elle évolué pour s'adapter aux préoccupations contemporaines ? 

Il est symptomatique que nombre de communistes refusent d’assumer ce que fut leur histoire durant 74 ans, de 1917 à 1991, expliquant qu’il ne s’agissait pas du « vrai » communisme. Ce déni, voire souvent un négationnisme, est un moyen commode d’« oublier » Brejnev, Staline, Lénine et leurs crimes contre l’humanité. Parfois même gênés par Marx – un penseur peu porté sur la démocratie parlementaire et adepte de la violence –, ils remontent au fondateur du communisme moderne, Gracchus Babeuf, qui en 1795 prônait « la Sainte Égalité » et la « Communauté de biens ». Cela demeure un horizon utopique fondamental qui se nourrit d’un anticapitalisme devenu aujourd’hui antimondialisation, doublé du traditionnel anti-impérialisme contre les Etats-Unis. Ces thèmes demeurent communs à tous les communistes européens, « de l’Atlantique à l’Oural », et continuent de fonder leur identité commune.

Faut-il voir dans la montée du Rassemblement national auprès des classes populaires un échec des partis communistes à saisir les préoccupations qui traversent les classes populaires contemporaines ?

Le PCF avait réussit son implantation dans le monde ouvrier entre 1935-36 et les années 1960 en l’aidant à obtenir des avantages sociaux très importants – salaires, horaires, vacances, etc. –, en lui offrant un modèle identitaire gratifiant – LE métallo, LE mineur, LE docker etc. – dans une société où le manuel était méprisé des élites, et en lui proposant un « avenir radieux » – le socialisme à la mode soviétique. Or, l’effondrement de l’URSS a désenchanté puis ruiné le rêve. La crise pétrolière, la désindustrialisation, le passage au post-industriel de la fin des années 1970 ont détruit la base sociologique ouvrière – voir l’exemple de la sidérurgie en Lorraine. Et dès 1981, on a assisté à la désaffection électorale envers le PCF des ouvriers et employés qui se sont d’abord reportés sur le PS. Mais l’annonce par les dirigeants de Terra Nova que l’avenir de ce parti n’était plus dans les couches populaires mais dans les classes moyennes et supérieures, n’a pu que désespérer un peu plus ces milieux populaires, violemment frappés par le chômage et qui se vengent des élites en votant Le Pen. 

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