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Les ministères de l'Intérieur et de la Justice ont annoncé la création de 16 nouvelles ZSP.
Les ministères de l'Intérieur et de la Justice ont annoncé la création de 16 nouvelles ZSP.
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16 nouvelles zones de sécurité prioritaires : à quelles conditions est-ce que ça fonctionne ?

Les ministères de l'Intérieur et de la Justice ont annoncé le 11 décembre la création de 16 nouvelles ZSP – Zones de sécurité prioritaires – permettant d'intensifier les moyens pour lutter contre la délinquance. Créées en 2012, il y en a maintenant 80 sur tout le territoire.

Mathieu Zagrodzki

Mathieu Zagrodzki

Mathieu Zagrodzki est politologue spécialiste des questions de sécurité. Il est chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales et chargé de cours à l'université de Versailles-St-Quentin.

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Atlantico : Les ministères de l'Intérieur et de la Justice ont annoncé la création de 16 nouvelles ZSP. Avec le recul depuis la création du dispositif durant l'été 2012, quels sont les éléments positifs que ces ZSP ont pu apporter dans leur objectif de lutte contre la délinquance ? 

Mathieu Zagrodzki : Il est encore un peu tôt pour donner des résultats précis. Les ZSP ont été créées pour lutter contre des problèmes très ancrés sur un territoire, comme le trafic de stupéfiants, et ce n'est pas quelque chose qui peut se résoudre en quelques semaines. Les résultats positifs, on peut plutôt les observer sur les principes, les fondements, qui ont conduit à leur création, c'est à dire l'idée qu'il n'y a pas les mêmes besoins de présence policière selon les quartiers. Le fait que l'on sorte un peu du credo républicain, parfois très dogmatique, pour l'idée plus pragmatique qu'il faut mettre le paquet dans certaines zones qui en ont besoin est une bonne chose. Il est aussi assez sain que ces ZSP rappellent que la police ne peut pas forcément y arriver seule et qu'il faut compter sur des partenariats avec la société civile, mais aussi avec les impôts, les douanes, les écoles, les différents bailleurs sociaux. 

J'émets une réserve cependant : ce que je décris aurait du en principe déjà avoir cours avec les Contrats locaux de sécurité (CLS). C'est donc un peu la preuve que ces CLS ne fonctionne pas vraiment car on inclut dans les ZSP des dispositifs qui  ressemblent fort. En tout cas pour les ZSP, l'augmentation des effectifs couplée à l'idée que le "tout policier" n'est pas la solution sont les gros points forts. Après, si on analyse les remontées qui nous parviennent déjà, les nouveaux effectifs ont souvent été constitués par des CRS qui par définition ne connaissent pas réellement le terrain. Il y a donc aussi une partie "affichage" qui ne vient pas modifier, ni quantitativement, ni qualitativement, le travail de la police.

Les ZSP sont réparties dans toute la France sur des territoires très différents, et a priori qui présentent des niveaux de violence assez variables. Cette uniformité du dispositif ne se heurte-t-elle pas à la réalité de la diversité des terrains ? Ce qui marche à Chambéry ou à Clermont-Ferrand peut-il être efficace dans les cités sensibles de la Seine-Saint-Denis ? 

Les résultats peuvent bien sûr être contrastés car l'ampleur du problème traité par les ZSP n'est pas la même partout. Quand la ZSP de Saint-Ouen doit lutter contre le trafic de stupéfiants qui y est ancré depuis des années et où des immeubles entiers ont une vie quotidienne tournée autour de cette activité, et que vous le comparez aux ZSP installées sur des territoires où les problèmes sont liées aux incivilités et à la qualité de vie, on n'est pas sur la même question du tout. De même, il y a des terrains où la communication entre la police, le procureur, le maire et les bailleurs sociaux est très bonne, et d'autres où, pour d'autres différentes raisons, ces acteurs ne s'apprécient pas travaillent mal ensemble. Là encore, c'est le même constat qu'avec les CLS : certains fonctionnent bien grâce à des gens de bonne volonté, et d'autres où vous avez une réunion annuelle symbolique redue obligatoire par la loi mais qui ne sert strictement à rien.

La vraie question dépendra de la souplesse de ces ZSP dans le temps pour lutter contre les différents types de problèmes. Sur une zone où le souci principal est lié aux incivilités, au bruit sur la voie publique et aux vendeurs à la sauvette, ce dont vous avez besoin c'est d'une présence visible avec des policiers sur le terrain qui patrouillent, procèdent à des contrôles d'identité, et verbalisent ou interpellent en cas de besoin. Par contre, sur une zone de trafic de stupéfiants, faire passer une voiture de police devant un immeuble ne sert strictement à rien. Ce dont vous avez besoin c'est d'effectifs de PJ aguerris, qui sauront remonter des filières d'approvisionnement. L'impression que j'ai pour l'instant, c'est que les ZSP sont plutôt axées sur des renforts de policiers en tenue. Typiquement des CRS. On ne sait pas encore quel type d'effectifs vont être affecté, mais si je reviens sur l'exemple de Saint-Ouen – symptomatique sur la question des stupéfiants – vous pouvez mettre tous les CRS que vous voudrez, le trafic ne s'arrêtera pas.

C'est la troisième vague de ZSP annoncée en moins d'un an et demi. Est-ce réellement efficace de multiplier ainsi les zones classées comme sensibles ? Trop de ZSP ne risque-t-il pas d'enlever de la pertinence au dispositif ? Faudra-t-il finir par envisager un plafond du nombre de ZSP ? 

Effectivement, je trouve qu'avoir créé 80 ZSP en un an et demi c'est énorme. Le problème c'est que quand tout devient classé comme "prioritaire", plus rien ne l'est dans la réalité. J'ai un peu l’impression que l'on reproduit l'erreur faite il y a quinze ans avec la "police de proximité". A l'époque, on avait créé cinq zones expérimentales avec des moyens policiers renforcés et une exigence d'évaluation. Puis, les échéances électorales approchant – à l'époque il s'agissait des élections municipales de 2001 – la tendance a été de le généraliser à tout le pays, sans attendre le retour d'expérience des zones pilotes. Aujourd’hui, on voit que les ZSP sont la mesure phare de la gauche au pouvoir sur la question de la sécurité, et la gauche justement a toujours le complexe du manque de crédibilité sur cette question (même si, sur ces trente dernières années, les réformes utiles et en profondeur ont pu être mises en place aussi bien par la droite que par la gauche), donc j'ai tendance à penser que le gouvernement cherche à étendre les ZSP sans trop attendre les retour de l'évaluation. Une évaluation doit justement être mise en place début 2014 – et elle durera sûrement toute l'année – mais on annonce avant cette date la création encore de 16 nouvelles ZSP... C'est le signe que l'on fait un peu les choses à l'envers. 

Même si le classement en ZSP permet de débloquer des moyens supplémentaires, n'y a-t-il pas le risque – comme cela a pu être le cas pour les ZEP dans l'Éducation – d'une stigmatisation des quartiers concernés qui, loin de les aider au final, accentuera leur ghettoïsation ? 

La question est complexe car quoique vous fassiez, on vous le reprochera. Si vous ne labellisez pas ces secteurs, on dira que le gouvernement néglige le sort des populations défavorisées, et si vous créez des zones spéciales type ZUP, ZEP, ZSP... bref tout ce qui commence souvent par un "Z" depuis les années quatre-vingts, on dénoncera une stigmatisation. Il faut donc savoir un peu ce que l'on veut... Je ne suis quand même pas certains que ce soit cependant la labellisation en "zones" qui génère le plus la ghettoïsation. A Paris, vous avez des ZSP dans le XIXe et le XXe arrondissements, qui correspondent justement à des endroits où des classes moyennes se sont installées. La qualité de l'école, l'accessibilité par les transports ont plus d'impact sur l'image positive ou négative que son classement comme une zone sensible.

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