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La liberté d'expression a perdu du terrain sous l'effet de la crainte et de l'autocensure.
La liberté d'expression a perdu du terrain sous l'effet de la crainte et de l'autocensure.
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Effet collatéral

11 janvier : terroristes 1, liberté d’expression 0 ?

La marche du 11 janvier était censée marquer le sursaut citoyen de la France face à l'obscurantisme. Pourtant dans les semaines qui ont suivi, la liberté d'expression a perdu du terrain sous l'effet de la crainte et de l'autocensure.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Les manifestations du 11 janvier 2015 sont censées représenter la réponse massive, ferme et pacifique du peuple français face aux attaques terroristes. Un commentaire optimiste en a été tiré : la démocratie a triomphé, la liberté est sauvée, le peuple ne cède pas à la menace et à la violence. Bref, les terroristes ont définitivement perdu.

Perdu, vraiment ? N’est-ce pas là une conclusion trop rapide, une illusion rassurante ? Les attentats contre Charlie Hebdo ont été suivis un mois après par les attaques au Danemark. En avril, une autre tentative d’attentat s’est produite au Texas. Ce dernier attentat aurait pu être aussi meurtrier que les précédents si la police n’avait pas été sur ses gardes ; il est d’autant plus inquiétant que, apparemment, les auteurs n’agissaient pas sur ordre de l’Etat islamique, mais de leur propre initiative.

Lire : 11 janvier, 4 mois plus tard : mauvais diagnostics + mauvaises réponses = les 10 défis essentiels auxquels la France n’a absolument pas su répondre

Toutes ces attaques ont un point commun. Elles visent les lieux où s’affiche une approche critique de l’islam et du Prophète, où est revendiqué un droit au blasphème. Le but des terroristes est donc limpide : il s’agit de faire passer le message que tous ceux qui critiqueront l’islam le payeront de leur vie. Ces menaces ne sont pas nouvelles. Il y a déjà eu la fatwa contre Salman Rushdie, puis l’assassinat du cinéaste Theo Van Gogh, et encore les menaces contre le philosophe Robert Redecker, contraint lui aussi de vivre dans la clandestinité depuis sa tribune dans Le Figaro.

Mais jusque-là, on pouvait penser que ces menaces étaient limitées, donc pas vraiment sérieuses. Ce temps de l’innocence est bel et bien terminé. On sait désormais que la menace est réelle, qu’elle est parfaitement crédible. Tous ceux qui revendiquent publiquement une démarche critique à l’égard de l’islam doivent savoir qu’ils mettent leur vie en danger. Le message est bien passé car, depuis janvier, on ne compte plus les manifestations culturelles annulées ou reportées, soit parce que les organisateurs ont préféré s’autocensurer, soit parce que des menaces explicites ont été reçues. L’humoriste Franck Dubosc l’admet volontiers : « Dans le spectacle, je parle à moment donné de la Bible. Je dis que j'aurais voulu faire la même blague sur le Coran mais que je n'ai pas eu les couilles de le faire ». Pour un qui le reconnaît, combien n’osent pas l’avouer ?

La tentation de l’autocensure est d’autant plus forte que beaucoup d’intellectuels et de militants fournissent un argumentaire prêt à l’emploi pour justifier le renoncement : si vous critiquez l’islam, c’est que vous êtes islamophobes, donc racistes. Autrement dit, celui qui prendra des risques doit savoir que, non seulement il va jouer sa peau, mais de plus qu’il ne recevra aucun soutien de la part des élites culturelles et artistiques, pourtant si promptes habituellement à défendre la liberté d’expression.

Alors, défaite ou victoire du terrorisme ? L’histoire dira si l’année 2015 correspond à un approfondissement dans la marche de l’esprit humain, ou si elle marque le début d’une nouvelle ère obscurantiste. Les principes que l’on croyait fermement établis sur la critique des religions ne risquent-ils pas d’être vidés de leur substance par un formidable retour en arrière ?

Les nouveaux Voltaire et Diderot du XXIème siècle ont assurément du pain sur la planche.  

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