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©REUTERS/Gleb Garanich

révolution d'octobre

100ème anniversaire de la Révolution d’octobre 1917 : mais au fait, comment la presse française rapporta-t-elle les débuts du bolchévisme au pouvoir ?

Après la révolution de printemps en 1917 qui met fin à la dynastie tsariste, les bolcheviques prennent le pouvoir en octobre à la faveur d'une nouvelle révolution. Dans le contexte de la Grande Guerre, les français s'inquiètent des conséquences du retrait de la guerre de leur allié sans mesurer forcément l'importance historique de l'événement qui verra s'installer après une sanglante guerre civile le régime communiste de l'URSS.

Marc Ferro

Marc Ferro

Marc Ferro est un historien français, spécialiste de la Russie et l'URSS. Il est co-directeur des Annales et directeur d'Études à l'EHESS.

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Atlantico: Comment la révolution bolchévique, qui a suivi de quelques mois la révolution de février, a été traité par la presse française ? Quel était le contexte français et européen ?

Marc Ferro : La révolution d'octobre n'a pratiquement pas été traitée par la presse française parce que pour les français, comme pour les russes, c'est la chute du Tsar qui a été la révolution effective. La presse française n'a pas voulu croire qu'il s'agissait d'un acte gravissime et très important. Elle a écrit, par méprise, des éditoriaux incroyables. Par exemple que le Tsar avait abdiqué pour éviter une révolution ou encore que l'événement n'était ni antidynastique ni antiaristocratique mais uniquement antiallemand. Le journal Le Matin écrivait que le gouvernement était comme un cowboy qui allait fatiguer le bétail (les soviétiques, les comités révolutionnaires). On se trompait à 100% ou on faisait semblant. Le premier ministre et le président de la République Poincaré était plus sceptiques à propos de la violence de la révolution mais aussi sur les conséquences que cela pouvait avoir sur la guerre. Cela ne pouvait amener que de mauvaises perturbations pour les alliés. Pour comprendre ce qui se passait en Russie, on a envoyé un ministre, Albert Thomas et 3 députés socialistes qui étaient enthousiasmés de voir que la révolution de printemps était joyeuse : c'était une sorte de rêve qui se réalisait. Quand la révolution d'octobre a eu lieu ensuite, on y voyait en fait qu'un simple changement à l'intérieur de la social-démocratie. La partie modérée laissait la place à la partie extrême puisque le nouveau gouvernement provisoire comprenait un grand nombre de socialistes. Il n'y a pas eu de gros titres : cela semblait une passation de pouvoir entre la social-démocratie de droite à la social-démocratie de gauche. On n'a pas vu de changement radical. Ce changement radical on l'a compris après au regard des paroles de Lénine en juin 17, quelques mois avant : il affirmait que son parti était prêt à prendre le pouvoir pour lui tout seul : tout le monde avait ri devant le congrès des soviets. 

En France, on était alors satisfait d'avoir un allié qui était une république et non un tsarisme, une autocratie qui déshonorait d'une certaine façon l'alliance. Mais on s'apercevait petit à petit néanmoins de la violence de l'événement et surtout des conséquences que cela pouvait avoir sur la guerre en Europe. Les gens de gauche, eux, applaudissaient pour la possible paix à venir mais tout en étant circonspects sur la nature de cette paix. En France, c'est le moment ou le pacifisme commence à se faire entendre plus sérieusement mais la gauche, patriotique, redoutait néanmoins la perte d'un allié aussi. 

 

Comment a été vécu la révolution bolchévique dans l'opinion commune ?

Il y a eu deux manières de voir les choses. Ou bien cette paix allait entrainer une paix générale, ce qui aurait ravi la gauche. La gauche qui s'enthousiasmait que la révolution ne fut pas la guerre à outrance mais bien la paix.  Mais cette paix, signée à Brest-Litovsk, entraîne la perte d'un allié. Dans les tranchés et pour l'opinion publique c'est évidemment une mauvaise chose. De surcroît, c'est Lénine qui en est l'auteur lui-même quand il est allé signer les traités dans ce fameux wagon allemands. En Russie aussi, certain dénonce cette paix : elle est synonyme de trahison envers les révolutions européennes car cette paix va renforcer le pouvoir du Reich allemand. Le parti est un fumier, la paix signé pour garder le pouvoir est honteuse et trahit l'idéal maximal, celui la révolution en Europe. Si beaucoup de gens de gauche ont applaudit, ils n'étaient finalement pas si enthousiastes. L'enthousiasme viendra avec la fin de la guerre. La paix russe devient alors l'avant-garde de la paix dans le monde et d'une révolution dans le monde entier. Après Brest-Litovsk et l'armistice, les révolutionnaires annoncent la révolution mondiale. On va alors admirer sans retenue, sans fin et de manière aveugle ce qui se passe en Russie.

De l'autre côté, on accuse les révolutionnaires d'avoir le couteau entre les dents. On accuse les bolchéviques d'avoir renverser le gouvernement d'une bourgeoisie modérée. En février c'est l'allégresse, puis vient ensuite la fureur. 

Quand Kornilov mène un putsch avant la révolution d'octobre contre le gouvernement provisoire dans le but de réinvestir plus sérieusement la Russie dans la guerre et de réaffirmer un pouvoir fort (contre les multiples comités bolchéviques) les anglais et les français envoient des troupes pour combattre les bolchéviques. Après l'échec de l'opération, la droite française déplore et souligne les massacres, la terreur rouge, les filles qu'on violait, qu'on échangeait pour un morceau de pain. C'était du bourrage de crâne. 

 

Qu'en est-il aujourd'hui en Russie ? Quels souvenirs en a-t-on gardé en France ?

Les gens sont circonspects. En Russie, ils ne savent pas quoi faire : ils ont abattu le régime bolchévique eux même, sans violence avec Gorbatchev puis Eltsine, donc ils ne peuvent pas glorifier une révolution dont ils ont abattu les descendants. Le régime aujourd'hui a aussi tendance à vouloir commémorer toute l'histoire de la Russie pour qu'on assiste à une réconciliation générale : il ne faut pas dire de mal du tsarisme ni de l'église orthodoxe (les racines du peuple russe), mais pas non plus d'une révolution que l'on a faite. Et en même temps on ne peut pas commémorer la chute du Tsar dans une Russie qui est devenue orthodoxe comme on ne peut commémorer les journées populaires violentes, ni la prise du palais d'hiver (qui d'ailleurs est seulement un événement, un instant t dans la révolution). Glorifier la victoire sur les allemands en 1941 est, par exemple, plus facile. Glorifier Staline (plutôt que Lénine) aussi. Staline a réussi le plus dur : gagner la guerre et malgré les horreurs de son régime, triompher de l'Allemagne nazie et renforcer l'état. Lénine a détruit un pays qui voulait des réformes et pas forcément une révolution aussi violente. Les russes gardent une fierté essentiellement de la période ultérieure qui rappelle la grandeur et la puissance d'un pays (spootnick…).

La révolution russe a été un exemple pour le monde entier et le reste néanmoins. Le livre l'État et la révolution, qui montre la manière de prendre le pouvoir par un putsch et une révolution en même temps, a été lu par tous les révolutionnaires du monde. L'écho a été et reste fort en France et dans le monde (en France on a eu un parti communiste très fort, un des plus fort en Europe). Mais les souvenirs de cet événement pour beaucoup sont douloureux. 
 

 

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