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10 raisons de lire le livre de Bernard-Henri Lévy sur l’esprit du judaïsme
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Esprit français

10 raisons de lire le livre de Bernard-Henri Lévy sur l’esprit du judaïsme

Alors que le philosophe français Bernard-Henri Lévy publie un nouveau livre, L'esprit du judaïsme, sa lecture pourrait bien permettre de briser quelques idées reçues.

Emery Doligé

Emery Doligé

Emery Doligé est conseiller en communication.

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BHL, le philosophe qu'on aime détester, publie un livre à l'ambition folle. Et si nous cherchions, pour une fois, des raisons de le lire ? Il n'est pas là le moment de partir dans des circonvolutions vestimentaires ou prophétiques sur les drames du monde. Il n'est pas là non plus le moment de tirer des traits sur une comète politique qui au regard de l'Histoire n'est rien, mais de se poser et de prendre le temps.

D'ailleurs, la première des raisons de lire le livre de BHL : réapprendre le temps long. BHL nous embarque dans l'inactualité, loin du tohu-bohu intermédiaire, tragédies comprises, du cours actuel du monde en général et en France en particulier. Nulle allusion aux attentats de 2015, pas un homme, une question politique en vue, rien sur l¹état de l'Hexagone en 2016 et son destin à court ou à long terme, sur nos identités malheureuses ou pas, rien sur l¹Europe et le reste, nulle médecine pour aller mieux dans nos âmes et dans nos corps affligés par l'époque. Aux antipodes du Niagara de considérations socio-géopolitiques, fictions comprises, avec l'islam en toile de fond, qui ont inondé la production éditoriale récente, on prend ici un recul de plusieurs millénaires jusqu'à aujourd'hui sur l'aventure de la pensée juive et son endurance dans les temps sombres que nous vivons. Seule "concession" au siècle, une longue analyse, en ouverture, de l'antisémitisme et de ses habits neufs, qui noue ensemble le négationnisme de la Shoah ou la compétition victimaire.

Deuxième raison : ce livre forclôt l'idée et le désir de révolution. Ce livre pourfend le progressisme (Messieurs Badiou, Zizek et autres ne vont pas aimer). L'humanité avait cru pouvoir se passer des dieux du ciel. Ce fut pour voir revenir tous les autres dieux terrestres et les adorations païennes des dieux vivants totalitaires, les Princes absolus du monde, maîtres des âmes et des hommes, de leur corps et de leur jouissance, qui rêvaient, par le feu et par le glaive, de changer l¹homme en ce qu'il a de plus profond, de purifier le monde de ses miasmes, classes ou peuples en trop. Contre le nihilisme né de l'absence de dieu, refermer la parenthèse de l'athéisme philosophique et politique. Démonstration est faite que les hommes, pour être libres, ne peuvent se passer d'un dieu, serait-il construction, pure théorie, qui, seul, fonde le sujet humain en un être souverain, propriétaire de lui-même, doté de droits et de liberté. Soucis premier de l'Autre, raison pour Autrui, personnalisme : le judaïsme est principe d'émancipation par l'altérité.

Troisième raison (liée à la précédente) : ce moment hégélien où le cours de l'histoire des idées en France s'est peut-être joué. Six personnages, autour du bassin des Ernest à l'Ecole Normale de la rue d'Ulm, plus un, au sortir de prison, renoncèrent à l'idée de révolution et pourquoi : Benny Lévy, Robert Linhart, Jean-Claude Milner, Jacques-Alain Miller, Jambet et Lardreau, Pierre Goldman. Ils furent les rois secrets de cette époque où la conception politique du monde vacilla enfin sur son trône. Sartre et Foucault suivirent. Disjonction de l'Histoire et du messianisme. Et le monde ne fut plus pareil.

Quatrième raison : cette idée fausse de "peuple élu". Et toutes les jalousies séculaires qui s'ensuivirent. La haine de cette soit-disante "élection". Eh bien non, nulle élection, à laquelle s¹étaient refusées toutes les nations sollicitées par Dieu. Juste un petit peuple sous le joug, dont Dieu, par défaut, fit son peuple trésor parce qu'il se montra, sous la férule impitoyable de Moïse, inconditionnellement réceptif à la parole et au commandement divin.

Cinquième raison : pas de nation sainte. Responsabilité juive pour le monde. Pas d'être juif sans relation à l'universel, aux soixante-dix nations non-juives, selon la Torah. Mais cet universel juif est secret, ce n'est pas un universel en extension, il n'est ni apostolique ni prophétique. Question : si cet universel est secret, comment le partager avec les autres hommes ?  Les nations de la Terre accepteront de mêler un peu du peuple-sable à leur limon. Qu'est-ce alors qu'un peuple sable ? Cela veut dire la multitude, la mobilité infinie, la ductilité, le silence, le déplacement, les personnes légères, contre le compact de la substance qui sert de sol aux nations. Bref, ce sable qu'est l'être-juif, qui est "le meilleur remède à leur orgueil et leurs ténèbres".

Sixième raison : la bonne nouvelle de l'alliance fraternelle depuis Vatican II du catholicisme avec le judaïsme, avec ce passage décisif du Père au Frère.  Les Juifs ne sont plus les pères des chrétiens et les chrétiens leurs fils (avec le parricide pour horizon implicite et constant), mais leurs frères. Et, s'il n'y a pas de pari de Pascal dans le judaïsme, leur salut est commun.

Septième raison : faire plus ample connaissance avec trois Juifs fantômes (dont l'un ne l'était que peut-être) qui, avec tant d'autres, ont fait la France : Rachi, roi talmudique et vigneron de Champagne, qui transcrivit en hébreu les mots communs de la vie de tous les jours au XIème siècle de ce qui deviendrait la langue française ; Jean Bodin qui, dans les Six livres de la République, inventa avant Locke, Hobbes et Rousseau l'idée de souveraineté comme un contrat entre les hommes, en puisant dans l'exemple de Moïse, Josué, ces Hébreux qui "montrent la propriété des choses". Et puis Proust, ce marrane des Lettres (la Recherche, cette Cathédrale, se dit Midrash en hébreu), qui va sauver la langue française asséchée, vidée par le symbolisme puis explosée par les surréalistes, et refonder sa modernité, revivifier la réalité en y important cette non-adhésion à soi, cette inadaptation essentielle vu son appartenance à la "double race", cette intranquillité si juive, cet exil intérieur, cette incapacité à s'installer dans une condition, qui lui feront "rompre l'enchantement qui rend les choses prisonnières" et s'affranchir de l'ordre du temps, tel que la Kabbale y invite.

Huitième raison : l'histoire du prophète Jonas à Ninive, la cité rebelle, pleine de ces "serviteurs des étoiles" prêts à fondre avec leur roi sur les deux petits royaumes concurrents d'Israël, et que Dieu lui ordonne d'aller rédimer. Jonas qui ne comprend pas pourquoi aller sauver des ennemis du peuple trésor, commence par se dérober, fuit sur un bateau, est jeté à l'eau, passe dans le ventre de la baleine qui le recrache à Tyr, va à Ninive, convainc, sans y croire lui-même, le peuple de se plier à Dieu, puis s'exile quarante jours sur les hauteurs de Ninive, où Dieu, pour le récompenser, le prive d'ombre et sauve Ninive pourtant retombée dans le mal, la débauche et la haine d'Israël. "Aller dire" à Ninive, tel est le commandement de dieu. Pour un nommé Lévy, aller dire aujourd'hui en Libye où Israël est haï, aller dire en Ukraine, où la Shoah par balle fut l'oeuvre aussi des Ukrainiens, voilà où ce moderne Jonas nous entraîne en ces terres, hier pour celle-ci, aujourd'hui pour celle-là, hostiles aux Juifs comme un ciment de leur identité nationale. "Grosse bêtise" que d'être allé en Libye se jeter dans la gueule du loup ? On lira avec un profit considérable "la leçon de Ninive" sur l'urbicide de "la grande ville", sur l'Autre et l'autre, le proche et les méchants, le Kurde et les Amalécites, avec entre les deux les Ninivites, et tous redevables de cette réparation du monde, face au retrait de Dieu des affaires des hommes, que Haîm de Volozine appelait de ses voeux et que BHL, en ces terres musulmanes a priori hostiles, s'est, depuis quarante ans, donné mission, par l'écrit et par le film, pour sa part d'accomplir.

Neuvième raison : ne pas croire en Dieu. "L'essentielle expérience prophétique n'est pas celle de l'existence mais de l'absence et presque de l'inexistence de Dieu." "Ce que l'on sait, on le sait ; ce que l'on sait et connait, point n'est besoin de le croire".

Dixième raison : la langue. Inspirée. Magnifique. BHL est dans une autre respiration.

Et puis il y a une onzième raison, intime, bouleversante, augurale, que vous découvrirez à la toute fin de cette lecture si vous y parvenez. Elle vaut la peine et montre l¹auteur autrement.

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