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"Si je t'oublie" de Morgan Sportès : le captif amoureux
©JOEL SAGET / AFP

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"Si je t'oublie" de Morgan Sportès : le captif amoureux

Annick Geille revient cette semaine sur l'ouvrage de Morgan Sportès, "Si je t'oublie", publié chez Fayard.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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Alors que demain s’affichera partout la rentrée littéraire de janvier 2020 (la Librairie reprend des couleurs), le lecteur s’interroge. Quel roman peut-il encore découvrir avant de tourner la page de 2019 ? Beaucoup de bons livres exigeraient son attention. Parmi eux s’impose le vingtième ouvrage de Morgan Sportès : « Si je t’oublie » /Fayard. « Je porterai  l’écharpe noire qui avait appartenu à Aude. Ainsi me tiendrait-elle « chaud », dit le narrateur (« Malheur à l’homme seul / celui qui est seul comment se réchauffera-t-il ? » ( cf. l’Ecclésiaste).

«Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un profond respect du passé », dit Ernest Renan, écrivain et philosophe (1823-1892), spécialiste de l’âme bretonne et de l’âme en général. «  Ankou » (en breton an Ankoù) est la personnification de la mort en Basse-Bretagne, son serviteur (obererour ar maro). Né d’une mère bretonne et d’un père juif, Morgan Sportès connaît très bien et le texte ( magnifique) de « l’Ecclésiaste » et l’Ankou breton… Prix Interallié 2011 avec « Tout, tout de suite » (Fayard/2011), Morgan Sportès tient dans « Si je t’oublie »  un journal de deuil parmi les plus singuliers qui se puissent lire aujourd’hui, nous offrant son meilleur livre. «  Je me suis dit que les artistes seuls, mieux que les théologiens ou philosophes, savent approcher un peu ce mystère : la condition humaine », confie l’auteur. «On ne fait pas son deuil, c’est le deuil qui nous fait », note quant à lui, après la mort simultanée de sa compagne et de son père, l’écrivain et philosophe Michel Onfray. L’on ne saurait mieux définir « Si je t'oublie », dont le sujet est –précisément- ce que « le deuil fait » au narrateur de cette autofiction. Le titre s’inspire du Livre  des Psaumes, rappelant « l’épreuve essentielle » que fut  l’exil des Juifs à Babylone. «Si je t'oublie, Jérusalem, Que ma droite m'oublie !  Que ma langue s'attache à mon palais, Si je ne me souviens de toi, Si je ne fais de Jérusalem le principal sujet de ma joie! ». L’« épreuve essentielle « que représente pour le narrateur  de Sportès une privation volontaire de liberté afin d’expier (plus ou moins consciemment) ses torts passés est  le sujet de « Si je t’oublie ».

Durant ces dizaines d’années  de son histoire avec Aude (antiquaire),  le narrateur (écrivain, jumeau de Morgan Sportès), a tout fait pour  installer entre sa compagne et lui un maximum de distance. Pour préserver sa liberté d’écrivain, et se protéger de l’envahisseur  féminin, l’ami d’Aude résiste à toutes les propositions de la future morte. Pas de vie commune. Point d’enfant. Pas de cucuteries de couple. A présent qu’Aude n’est plus, le veuf change, que dis-je : repentant inconscient, il effectue sa révolution intérieure. Il devient celui dont Aude rêvait, incarnant - sans l’avoir voulu - l’amour qu’elle aimait. Captif volontaire, l’endeuillé se fabrique un cocon (l’appartement dont Aude lui fit don) pour  abriter  l’univers, donc la mémoire d’Aude : « Où que j’aille, depuis que j’ai commencé d’écrire ce livre, Aude m’accompagne ». Le deuil prend le narrateur en otage, comme il nous prend tous, en cas de malheur. Mais  l’exil  dans lequel  le personnage va survivre  à la défunte, puis revivre par l ‘écriture, devient la matrice d’une transformation radicale. La « modification »  -telle que l’entendait Butor- est à l’œuvre. Habité par son supplice intérieur (ses souvenirs loin d’Aude, ses pas de côté pour ne pas, ne jamais « appartenir » à l’éventuelle dévoreuse qu’Aude incarne -, le personnage ressasse ses torts. Dangereuse comme  le  sont -ou le deviennent- presque toutes les femmes amoureuses : telle était Aude. Le roman  zappe la chronologie, le regrets et remords sont mariés au présent avec des séquences à l’hôpital, ou à la morgue, à moins que ce ne soit au Père Lachaise. L’ex-compagnon toujours lointain, souvent infidèle, absent par définition (il impose à sa compagne d’avorter ), mue totalement. L’ indifférent devient l’amoureux le plus impliqué de France, sauf que l’objet  de son amour a disparu : Aude n’est plus. Occupant post-mortem l’appartement de la disparue, le narrateur de « Si je t’oublie » devient le mari engagé, le compagnon idéal, l’ami toujours disponible qu’il ne fut jamais du vivant de la bien-aimée.

Entre les murs du domicile  d’Aude, le personnage se plait à bricoler, arroser les plantes, rénover la salle de bains. Il ne sort plus, ne voit plus personne. Nous le voyons au fil de pages bouleversantes devenir non seulement un autre lui-même, mais une sorte d’Aude au masculin. L’esprit d’Aude, en quelque sorte. «  Lisant ses revues, entouré – cerné, dirais-je – par ses meubles, ses tableaux, ses tentures, ses tapis, ses coussins, j’étais insidieusement happé dans son monde – et de ce fait arraché à moi-même. Aliéné. Son système mental se substituait au mien. Je devenais « elle (…). C’étaient non seulement les accords diffusés par le poste de radio d’Aude  qui m’entraînaient dans la logique implacable de leur harmonie, mais aussi les connivences subliminales nouées entre ses choses, lesquelles m’envoûtaient à la façon des notes d’une partition. J’étais saisi dans leurs rets. C’était comme un concert, une symphonie d’objets. Y tenaient lieu d’instruments aussi bien une table basse, qu’un vase Gallet ou quelque boîte à bétel birmane. Son appartement me devenait un opéra fabuleux ». Le veuf de « Si je t’oublie » est un conservateur  tel que le définit Ernest Renan :  un homme d’avenir, infiniment respectueux du passé. « Seul ? Je ne le serai plus jamais. Où que j’aille, depuis que j’ai commencé d’écrire ce livre, Aude m’accompagne : l’ombre d’une Aude jeune et jolie, âgée de vingt ans au plus, souriant de toutes ses grosses joues roses pleines de santé où j’aimais tant croquer : corps glorieux» (« Le désir possède une persistance indestructible », rappelle Lacan). On subodore en son for intérieur que l’amour est plus fort que la mort. Morgan Sportès le prouve. «  Eurydice n’avait-elle pas semblablement péri, mordue par un serpent, le jour de ses noces avec Orphée ? ». Le veuf de Morgan Sportès perd dans les toilettes d’un bistrot ( acte manqué) le manuscrit en cours (un texte lié à son expérience asiatique), et comme mu malgré lui, commence à écrire le roman de son couple. Il ne trompe plus Aude, ne sort plus,  ne dîne plus  en ville, fini les amis de passage, les femmes d’un soir, sans Aude, libéré de sa peur d’Aude, il aime enfin Aude. So nouveau manuscrit (le livre que nous lisons, donc) : Aude et lui ; les pages s’accumulent, le manuscrit s’épaissit. Il est heureux par Aude, son personnage. Simplement, l’amoureuse est « partie », comme disent ceux qui ont peur d’évoquer la mort.

Ce qu’il y a de très juste dans ce roman c’est qu’au delà de ce retournement qui nous parle si subtilement de la nature humaine et de ses contradictions (l’inconscient en nous est partout à l’ œuvre), les genres sont parfaitement compris et définis  par l’auteur jusqu’en leurs stéréotypes, qui, toujours, s’exaspèrent dans et par l’amour  (« une mise à feu de l’être », disait aussi Lacan). « Contrairement à la Béatrice du Dante, Aude ne me faisait pas signe, au loin, du haut des plus hautes sphères du Paradis ».  Pourquoi l’amoureuse doit-elle disparaître à jamais pour  qu’advienne l’amour du narrateur ? La plupart des mères abusant de leurs pouvoirs, leurs fils  garderaient-ils de leur enfance  le souvenir anxieux  d’une femme étouffante ? 

Réponse de l’auteur,  en quatrième de couverture de son premier roman : « Outremer » ( Grasset /1985) « Le bon Dieu ne m'a pas raté : il fallait que papa fut colon et juif, maman starlette et antisémite. (…) Et c'est en Algérie que je me donnai la peine de naitre, en pleine guerre de libération. D'autres se battaient pour se débarrasser d'une métropole abusive: les fellaghas. Moi, le demi-goy, le demi-juif, c'est contre ma mère que je réclamai mes droits a l'indépendance. (…) Ainsi essayais-je - a tâtons, dans la nuit obscure de la folie et de la guerre - de devenir ce qu'on appelle un Homme », dit Morgan Sportès. « D'où sa force, son impérieuse, déchirante et cocasse gravité », dira  de ce premier roman, l’académicien Frédéric Vitoux (fondateur, avec sa femme  Nicole, et l’écrivain Bernard Frank  du Prix Freustié-la plus forte dotation de tous les prix littéraires de France : 20 000 euros). 

Ce qu’il y a de plus réussi  dans «  Si je t’oublie », c’est cette idée géniale de romancier selon laquelle l’on peut avoir tout perdu face à celui ou celle qu’on aime, y compris la vie,  l’on peut cependant gagner une fois mort ;  infidèle de son vivant,  transformé par la mort de l’aimée, le narrateur sera pardonné par la littérature. C’est beau.

Si je t’oublie / Roman / 300 pages / 20 euros / Fayard

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