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Patrice Romain publie "Requiem pour l'Education nationale - Un chef d'établissement dénonce". Le phénomène pas de vague fait des ravages au sein de l'Education nationale.
Patrice Romain publie "Requiem pour l'Education nationale - Un chef d'établissement dénonce". Le phénomène pas de vague fait des ravages au sein de l'Education nationale.
©JACQUES DEMARTHON / AFP

Bonnes feuilles

"Requiem pour l’Education nationale" : "pas de vagues"

Patrice Romain publie "Requiem pour l'Education nationale - Un chef d'établissement dénonce : parents et professeurs doivent savoir !" aux éditions du Cherche Midi. L'institution Éducation nationale se lézarde chaque jour un peu plus : la belle et grande idée républicaine – même instruction, donc mêmes chances dans la vie – est devenue une utopie. L'auteur dénonce un laxisme scandaleux et révèle des pratiques peu avouables. Extrait 2/2.

Patrice Romain

Patrice Romain

Instituteur, directeur d'école puis principal de collège, Patrice Romain a pris sa retraite fin 2020, désabusé par la gouvernance de "son" école publique. Il est l'auteur d'une dizaine de livres sur l'Éducation nationale, dont le best-seller Mots d'excuse. Son dernier ouvrage est  "Requiem pour l'Education nationale - Un chef d'établissement dénonce : parents et professeurs doivent savoir !" (2021) aux éditions du Cherche Midi.

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On a comparé l’Éducation nationale à un mammouth. Une girafe conviendrait tout autant car, comme l’armée, on pourrait surnommer notre Institution « la grande muette ».

Les hauts fonctionnaires se montrent d’une frilosité extrême dès qu’il s’agit de prendre des responsabilités. La raison est simple : ils sont bien plus attachés à leurs privilèges, leur prime et leur carrière qu’à l’intérêt général et au bon fonctionnement de l’Administration qu’ils sont censés diriger. Pour une rectrice mécontente des moyens alloués à son académie par le ministère qui démissionne avec pertes et fracas, combien d’autres étouffent dans l’œuf tout scandale qui pourrait nuire à leur promotion?

Chacune des décisions de nos chefs est en effet dictée par un impératif: ne pas faire de vagues. Car qui dit «pas de vagues» dit «bien vu par l’autorité supérieure». Ils cèdent devant les élus – qui ont le pouvoir de les faire sauter –, devant les parents – prompts à ameuter les médias –, devant les professeurs – et leurs syndicats surpuissants –, et devant les chefs d’établissement – non, pas devant nous.

Résultat: aucune logique de gouvernance, un bateau qui tangue et le sentiment de plus en plus répandu que c’est celui qui a le plus fort pouvoir de nuisance qui emporte le morceau…

Diriger, c’est décider, c’est trancher. C’est sanctionner les quelques fonctionnaires incapables qui jettent l’opprobre sur toute la profession. C’est soutenir ses personnels lorsqu’ils ont raison. C’est défendre les valeurs de la République. Or, le mode actuel de management de l’Éducation nationale ne produit qu’hypocrisie, pusillanimité et velléité. Résultat: nous, les petits cadres du bas de la pyramide, savons pertinemment que nous serons lâchés par notre hiérarchie au moindre coup dur. Comment alors nous reprocher notre propre pleutrerie ?

◗ Pas de vagues… Malgré tous mes efforts pour les convaincre, les professeurs de mon collège refusent d’appliquer la dernière réforme ministérielle. Soyons honnêtes: ils ont déjà refusé d’appliquer les dix précédentes et leur enseignement ne s’en porte pas plus mal. Deux solutions s’offrent à moi: soit je n’insiste pas et je les laisse travailler en leur âme et conscience – mon chef va alors me reprocher de ne pas être loyal envers lui; soit je passe en force et je mets le feu à mon établissement – mon chef va alors me reprocher de ne pas savoir gérer les relations humaines. Dans les deux cas, mon avancement risque d’en pâtir…

Comme de nombreux collègues, je vais donc dire à ma hiérarchie que tout se met doucement en place – et trafiquer les statistiques en conséquence –, tout en laissant les enseignants faire ce que bon leur semble. Il me suffira ensuite d’attendre sans faire de vagues la prochaine réforme.

Pour vivre heureux, vivons cachés !

◗ Pas de vagues… Mon chef, l’inspecteur d’académie, a coché la case «très bon» à l’item «capacité à conduire la gestion de l’ensemble des ressources humaines» de mon évaluation. Lors de mon entretien précédent, vu que des professeurs de mon collège avaient protesté – je voulais les obliger à appliquer les directives ministérielles –, mon supérieur ne m’avait mis que « bon». J’ai su m’adapter: désormais, «mes» enseignants font ce qu’ils veulent. Il n’y a donc pas de vagues dans le bahut que je dirige. Donc je suis un très bon principal.

What else ?

◗ Pas de vagues… Sitôt muté dans mon nouvel établissement, j’ai constaté avec surprise que certains cours ne duraient que cinquante minutes au lieu des cinquante-cinq réglementaires. 5 minutes x 2 par demi-journée, 9 demi-journées par semaine, 36 semaines par an durant les 4 années du collège, ça fait quand même 216 heures de cours en moins, soit plus de 8 semaines complètes de scolarité. J’ai évoqué cette incongruité lors d’une rencontre formelle avec mon chef. Échaudé par mon expérience précédente, je lui ai précisé que je n’agirais qu’avec son soutien officiel. Il m’a alors promis d’inscrire cet objectif dans ma lettre de mission… que je ne recevrai jamais.

Les paroles s’envolent, les écrits restent!

◗ Pas de vagues… Début septembre. Une assistante de vie scolaire me présente son planning de travail. Il ne compte que 24 heures hebdomadaires au lieu des 28 réglementaires. Je lui demande donc d’accompagner un autre élève en situation de handicap durant les 4 heures manquantes. Elle refuse : « Je ne peux pas, j’ai des cours de tai-chi! »

Son inspecteur, que je contacte, est au courant de sa « rigidité » (sic), depuis trois ans qu’elle exerce. Il me conseille de laisser tomber.

Allô, taxi ? À Canossa, s’il vous plaît!

◗ Pas de vagues… Mi-septembre. Accompagné des médias locaux, l’inspecteur d’académie doit venir demain dans notre collège afin d’assister aux animations que nous proposons pour la journée du sport scolaire. Aujourd’hui, sa secrétaire m’appelle pour s’assurer que notre rentrée s’est bien passée et que tout est calme dans l’établissement.

Hors de question en effet que le patron se retrouve en une du quotidien régional, face à des professeurs mécontents et revendicatifs… Je vais bien, tout va bien…

◗ Pas de vagues… L’Administration a une telle peur du scandale qu’elle ordonne régulièrement aux chefs d’établissement de manger leur chapeau. Exemple vécu: une assistante d’éducation, sitôt sa période d’essai terminée, disparaît des écrans radars, préférant partir en voyage sous le soleil équatorial. Tout en étant rémunérée, naturellement. L’inspection académique me confirme qu’il y a bien abandon de poste, que l’on peut lancer une procédure de licenciement et qu’il ne faut surtout pas la laisser reprendre son service.

Après trois mois de silence radio, la vacancière m’appelle: «Bonjour, monsieur le principal! Je reviens demain! C’est bien 8h30, l’heure de rentrée ?»

Appliquant la consigne, je lui dis qu’elle ne peut rejoindre son poste et lui explique le protocole disciplinaire en cours. Une semaine plus tard, le rectorat m’informe que le licenciement ne peut être prononcé qu’après avis d’une commission consultative nouvellement créée et pas encore opérationnelle. Un mois passe. L’ex-assistante d’éducation – toujours payée – attend la suite des événements, tranquille, chez elle. Coup de fil du rectorat. Dans la mesure où, conformément à ce que ma hiérarchie m’a ordonné, j’ai refusé qu’elle reprenne son travail, je ne peux pas prétendre qu’il y a abandon de poste. Mon interlocutrice m’explique :

«Ça ne tiendrait pas devant le juge !»

Tout juste si je ne suis pas responsable de cette situation:

«Lorsqu’on recrute un assistant d’éducation, on a un rôle éducatif!»

Enfin, elle ajoute :

« Il faut se méfier: avec les prud’hommes, on ne sait jamais. Mais cela n’excuse pas tout. Adressez-lui par écrit un avertissement solennel, puis intimez-lui l’ordre de reprendre son poste. Et n’hésitez pas : à la moindre erreur de sa part, vous pouvez engager une procédure!»

L’ancienne ex-assistante d’éducation, après plus de quatre mois d’oisiveté lucrative, revient donc dans mon collège. Elle me fera la barbe tous les matins en me saluant d’un grand sourire vainqueur…

◗ Pas de vagues… Hier soir, à l’écoute du verdict du conseil de discipline, le père de l’élève qui comparaissait a proféré des menaces de mort à l’encontre d’une professeure. Ce matin, je préviens mon inspecteur d’académie. Lequel m’écoute d’une oreille distraite et me donne un conseil avisé :

« Soyez compréhensif! La sentence a dû lui faire un choc ! »

La professeure va mieux, merci pour elle.

◗ Pas de vagues… Justin est l’électron libre de l’établissement. Nous supportons pourtant stoïquement ses multiples infractions au règlement intérieur, car il ne s’en prend qu’aux enseignants. Si nous le renvoyons, il sera en effet rapidement remplacé par un élève exclu d’un autre collège, qui risque de se conduire d’une manière encore pire, par exemple en frappant ses camarades. Au risque d’énerver quelques parents.

Un mauvais «tiens» vaut mieux que deux «tu l’auras».

◗ Pas de vagues… Effervescence, ce matin, dans la cour du collège : un gavroche de 11 ans distribue consciencieusement des tracts appelant à la mobilisation générale contre la réforme gouvernementale.

Ce pamphlet révolutionnaire a été rédigé par la mère, déléguée des parents d’élèves et professeure des écoles dans le civil. J’informe aussitôt l’inspecteur d’académie. Ce dernier se montre d’abord scandalisé par une telle mani[1]pulation. Puis il me demande si le calme est revenu dans l’établissement. Suite à ma réponse positive, le courageux chef – pléonasme – m’invite, vu les circonstances et le contexte actuel, en fin de compte, tout bien réfléchi, après avoir pesé le pour et le contre, à finalement… ne rien faire.

Ponce Pilate, sors de ce corps !

◗ Pas de vagues… L’année scolaire prochaine, dans l’emploi du temps des sixièmes, il est prévu une heure de soutien en mathématiques. Sur les conseils de l’inspecteur de la discipline, je propose aux enseignants de mettre systématiquement un autre collègue que le professeur de la classe pour ce soutien. Les collégiens en difficulté auront ainsi plus de chances, grâce aux explications d’une personne différente, de comprendre les subtilités de l’arithmétique ou de la géométrie. Las ! Les pédagogues préfèrent garder chacun leurs élèves. Je ne vais pas aller sur le pré avec eux : je leur suggère de demander l’avis de leur inspecteur et de nous y soumettre. Proposition adoptée…

Au bout de trois mois, malgré plusieurs e-mails et appels téléphoniques, toujours pas de réponse du guide pédagogique suprême. Visiblement, il n’assume pas la suggestion qu’il m’a soumise. J’annonce donc aux enseignants qu’ils pourront, à la rentrée prochaine, ne rien changer à leurs habitudes.

Pas grave. Après tout, il n’y a que les élèves en difficulté que cela va gêner!

◗ Pas de vagues… Un professeur m’informe par écrit des relations équivoques qu’un de ses collègues entretiendrait avec des adolescents en dehors du collège. J’en informe aussitôt le directeur des ressources humaines de l’académie. Première réaction agressive du haut fonctionnaire :

« Comment ? Vous n’avez pas averti votre inspecteur d’académie ?»

Deuxième réaction plus réfléchie :

«Surtout, faites en sorte que les parents d’élèves ne soient pas au courant!»

Trois semaines plus tard, il m’envoie un e-mail pour s’assurer qu’il n’y a plus de remous :

« Je souhaite savoir comment évolue la situation du professeur et le climat général. Pas d’autres alertes ou signaux? »

Comme je lui réponds que tout va bien, il considère que le problème est réglé. D’autant plus que les grandes vacances arrivent… En septembre, le détraqué sexuel présumé ou le calomniateur va donc pouvoir sévir à nouveau en toute tranquillité.

À l’Éducation nationale, les tapis lévitent à 10 centimètres du sol, avec toute la poussière qu’on cache dessous…

◗ Pas de vagues… Début juillet. J’élabore les emplois du temps pour la rentrée suivante. Je m’arrange pour ne faire venir le professeur syndicaliste véhément et vindicatif connu dans tout le département que deux jours par semaine dans mon collège : moins je le vois, mieux je me porte. La hiérarchie, compréhensive, m’assure de son soutien – du moins tant qu’elle ne reçoit pas de protestation des fédérations de parents d’élèves. L’intérêt des collégiens – heures regroupées plutôt que réparties sur toute la semaine – passe naturellement au second plan…

Qu’importe: je suis payé pour avoir le sens des priorités.

◗ Pas de vagues… La hiérarchie, de qui on devrait attendre droiture et soutien, ne fait – ne sait ? – que tenter d’éviter les turbulences. Une anecdote révélatrice de cet état d’esprit ? Au cours d’une discussion informelle, un inspecteur m’a dit:

« Oh ! vous, monsieur Romain, dans votre collège, ça doit bien se passer: on n’entend pas parler de vous !»

◗ Pas de vagues… Suite à un viol en réunion perpétré dans son collège, un collègue principal a su employer les mots qu’il fallait auprès des parents de la victime pour atteindre l’objectif officieux que lui avait fixé notre inspecteur d’académie :

«Les médias ne doivent rien relayer!»

Très bon pour sa future mutation, ça!

◗ Pas de vagues… Dans un autre bahut, un assistant d’éducation, roué de coups par deux élèves, a eu l’outre[1]cuidance de vouloir porter plainte. La principale l’en a dissuadé, mettant en jeu le renouvellement de son CDD à la fin de l’année scolaire si la justice se saisissait de l’affaire.

Encore une collègue qui obtiendra sa promotion avant moi!

◗ Pas de vagues… Des collègues chefs d’établissement zélés « déconseillent » à leurs professeurs de rédiger des rapports sur les élèves perturbateurs : ça laisse des traces écrites et ça indispose les parents. Si un enseignant passe outre, coïncidence malheureuse, il est inspecté et/ou il a un mauvais emploi du temps l’année suivante.

À corsaire, corsaire et demi!

◗ Pas de vagues… Une principale sème le désordre dans tous les collèges où elle passe. Hasard: on crée un poste de chargé de mission à l’inspection académique.

Devinez qui l’obtient ?

◗ Pas de vagues… Un professeur qui refuse d’être nommé dans un lycée professionnel entame un bras de fer avec l’Administration. Première action: il contacte la presse…

Fin de l’histoire : le recteur cède aussitôt.

◗ Pas de vagues… À ma gauche, une professeure consciencieuse, dynamique, expérimentée, appréciée de ses élèves et de leurs parents. À ma droite, une génitrice soûlarde, connue en mal dans le quartier, à qui un juge a retiré la garde de ses enfants. Conflit entre les deux. L’Institution prend une décision radicale: elle nomme un médiateur… Action, réaction.

◗ Pas de vagues… Dans le quotidien régional, notre inspecteur d’académie répond au journaliste qui l’interviewe :

« La violence scolaire est en baisse dans le département, preuve en est la diminution du nombre de conseils de discipline.»

Oh, le menteur! Bien sûr que la violence augmente ! Mais nous subissons une pression terrible de sa part pour, justement, ne pas convoquer de conseil de discipline. Et nous obéissons loyalement.

Sauf les collègues qui effectuent leur dernière année : eux n’hésitent pas à sévir en leur âme et conscience…

◗ Pas de vagues… L’inspecteur d’académie nous a demandé de lui faire remonter les problèmes que nous aurions rencontrés dans nos établissements lors de la minute de silence décrétée par le président de la République suite à un attentat terroriste. Ce soir-là, la ministre de l’Éducation nationale annonce les chiffres au journal télévisé: 200 incidents sur toute la France. Dont, je n’en doute pas, les 2 que j’ai signalés pour mon collège.

J’en déduis donc qu’il n’y a eu que 198 incidents dans les 64 000 autres établissements scolaires de notre pays, puisque jamais un inspecteur d’académie ou un recteur n’oserait trafiquer les chiffres qu’il remonte au ministère !

◗ Pas de vagues… Fi-Fils à sa maman, faute de résultats scolaires suffisants, n’a pas été admis en seconde européenne. Mamounette, fervente militante de l’égalité pour tous – sauf quand il s’agit de sa progéniture – fait des pieds et des mains pour corriger cette injustice. Quelques coups de téléphone plus tard – inspection académique, rectorat – l’erreur est réparée.

Maman est responsable départementale d’une fédération de parents d’élèves. Charité bien ordonnée commence par soi-même !

◗ Pas de vagues… Un parent me donne le choix: soit il appelle l’inspecteur d’académie, soit il casse la figure du professeur qui a grondé son fils.

Dilemme : peste ou choléra?

A lire aussi : "Requiem pour l'Education nationale" : "le niveau monte..."

Extrait du livre de Patrice Romain, "Requiem pour l'Education nationale - Un chef d'établissement dénonce : parents et professeurs doivent savoir !", publié aux éditions du Cherche Midi

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