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"La Mante religieuse" : cachez-moi ce film que je ne saurais voir
©(DR)

Cinéma

"La Mante religieuse" : cachez-moi ce film que je ne saurais voir

"Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées." Tartuffe, III, 2 (v. 860-862)

Paul Forestier

Paul Forestier

chroniqueur et essayiste.

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Quel est donc ce phénomène ? Depuis trois mois, les avant-premières, dans tout le pays, ne désemplissent pas. Le public en redemande, débat avec la coupable, Natalie Saracco, jusqu’à la fermeture. Il faut dire qu’elle-même a vécu une expérience de mort imminente qui fait le buzz sur Internet

Le pitch du film  La Mante Religieuse : Jézabel, jeune femme séductrice, libre et rebelle a soif de tout vivre à l'extrême, jusqu'à toucher le fond ; elle refuse de croire en l’homme et surtout en elle-même. Véritable Marie-Madeleine des temps modernes, elle cache sa fragilité et sa peur d’aimer en repoussant toujours plus loin les limites de la transgression. Jusqu’au jour où son chemin croise celui de David, un jeune prêtre…

Frère Samuel Rouvillois, conseiller religieux du film, l’explique bien : nous voici tous ici projetés "au coeur de la tragédie humaine, dans un combat à mort entre la fragilité de l’espérance et le pouvoir de dévastation du mal : personne n’en sort indemne." Comment alors s’étonner que certains n’en dorment plus "pendant plusieurs nuits", selon leurs propres dires ?

Du côté de la profession, c’est également l’enthousiasme. Jean-Claude Fleury a beaucoup aimé le film. Venant du producteur de la Leçon de piano – dont la réalisatrice, Jane Campion, est cette année présidente du jury du Festival de Cannes – c’est même un très bel hommage.

Mais de tout cela, pas un mot nulle part. Pourquoi donc ?

"Cachez ce sein que je ne saurais voir"

Marie-Madeleine a beau être souvent représentée la poitrine nue, aucun film ne souffrirait le moindre écart de ce type. Serrez les rangs ! Ils sont bien serrés, d’ailleurs, ceux des prescripteurs potentiels de La Mante Religieuse. On ne voit plus qu’une seule tête, ou presque. Rien ne dépasse qu’il faille aussitôt rapidement couper. L’Inquisition janséniste est de retour : tous au garde-à-vous de la bien-pensance ! Personne n’ose car tout ce petit monde est mort de trouille, à de rares exceptions près. En sera-t-il ainsi jusqu’au jour de la sortie dans les salles obscures, le 4 juin prochain ? Qui donc aura l’audace de rompre ce religieux silence ? Où sont passés les rebelles du genre ?

"Mais cachez donc ce sein, vous dis-je, il ne doit pas sortir !" On pourrait même rajouter : "c’est un pic, c’est un cap, que dis-je ! Une péninsule !". Ah… ne riez pas. Nous avons même entendu un patron leur écrire : "regrettant profondément les scènes à caractère pornographiques de La Mante Religieuse, j’ai fait retirer de notre site le commentaire que nous avions fait." Cachez donc ce sein, vous dis-je ! Et cachez ce film avec, tant que vous y êtes. Ce monsieur ajoute : "A titre personnel, j’avoue déconseiller La Mante Religieuse."Sans rire ?

"C’est compliqué", entend-on encore. Ca l’est, en effet, pour les veilles rombières, celles qui n’aiment pas trop la différence, comme "Madame Marguerite", dans le film. Mais pourquoi tant de gêne ? Ce film serait-il une occasion de se remettre question ? Cette perspective demanderait-elle trop de courage ?

Cela donne à peu près cela : "Non, non, et encore non : il ne fallait pas camper une Marie-Madeleine. Pas de cette façon. Pas en Marie-Madeleine. En ce que vous voulez, mais pas en prostituée prisonnière de ses (sept ?) démons ! Et puis je vais vous le dire, même, le fond de ma pensée : il ne fallait pas faire ce film. Encore moins en prenant pour ce rôle cette Mylène Jampanoï, mannequin, ex égérie d’une grande marque de (sous ?)-vêtements. D’ailleurs, il ne fallait même pas faire de film qui touche de près ou de loin à la sexualité. Encore moins des prêtres. Nous ne voulons pas de prêtres – enfin, disons pas de prêtres qui peuvent tomber, qui soient fragiles. Nous ne voulons à l’écran que de prêtres qui ne commettent jamais aucun excès de rien. Qui soient parfaits. Des prêtres qui montent à l’assaut des colonnes infernales, en gants blancs immaculés, vous comprenez ? Que cela ait du panache ! De la gueule ! Je veux entendre claquer dans le vent les drapeaux dorés et les oriflammes, par delà la vaste plaine ! Pas autre chose."

En réalité…

Mais en réalité, La Mante Religieuse, c’est du jamais vu : s’y trouve un beau prêtre (Marc Ruchmann) qui n’est ni progressiste – il porte bien son col romain – ni traditionaliste, mais simplement humain. Il est à l’écoute des gens et cherche, sans fard, à témoigner de sa foi. Il va aux "périphéries de l’existence", comme le souhaite, au passage, le pape François, qui, rappelons-nous, rêve d’une "Eglise pauvre pour les pauvres". Bref, un prêtre qui se rend chez les prostituées, les travestis, les personnes SDF qui campent sous les ponts. Il y a des scènes qui le montrent, me dites-vous ? Les preuves sont accablantes ? Attendez, pour un peu, ce prêtre, on dirait presque un autre Jésus-Christ ! On en voudrait plein comme lui, même s’il se dit "faible" et "pécheur" et qu’il va connaître la tentation… C’en est peut-être déjà trop pour ces gardiens du temple de la morale et de la culture : le sexe, la coke, passe encore, mais une figure christique, c’est bien trop choquant à voir et à montrer ! Surtout de nos jours, au cinéma, après des succès comme celui du film Des hommes et des Dieux ou plus récemment, Ida, qui donne pourtant sa vie à… Dieu. Sans parler de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, film qui fait un tabac et dont le titre pourrait là aussi porter à confusion… 

Trêve de plaisanteries : il n’y a aucune mièvrerie dans ce film, tout le monde s’accorde à le dire. Il y a une tension permanente. Ce film est excellent, tant du point de vue de la réalisation que du jeu des acteurs ou du scénario. Jean-Claude Fleury le dit lui-même "il y a tout".

Espérons que les passionnés de cinéma ne se laisseront pas intimider par les piliers de sacristies, les intégristes, les passéistes ou les intransigeants de tout poil qui n’aiment pas La Mante Religieuse. Rassurons-nous, la mission de ces derniers n’est pas de laisser l’amour de Dieu s’exprimer au delà des artifices d’une Marie-Madeleine, même si cela peut pourtant toucher les foules. Non, leur mission c’est de vous empêcher d’aller voir un très bon film, rien qu’à cause d’un bout de sein !

Alors, chiche ?

La Mante Religieuse, le 4 juin au cinéma.

Toutes les avant-premières sur le site des fans.

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