L’antisémitisme et l’islamophobie relèvent-ils de la même catégorie ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
L’antisémitisme et l’islamophobie relèvent-ils de la même catégorie ?
©Reuters

Revue des revues

L’antisémitisme et l’islamophobie relèvent-ils de la même catégorie ?

A eux seuls, les mots "islamophobie" et "antisémitisme" font frémir. Alors, imaginez si on les acolle l'un à l'autre ! C'est pourtant ce que fait Pascal Bruckner dans "La revue des deux mondes"... mais cela afin de montrer la nécessité - et l'urgence - de ne surtout pas les confondre

Barbara Lambert

Barbara Lambert

Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.

Voir la bio »

Hier l’homoparentalité, aujourd’hui l’islamophobie et l'antisémitisme, la revue des revues ne fait pas dans l’enfonçage des portes ouvertes… Si elle a une fonction, après tout, c’est bien de poser des questions, de susciter la réflexion et, idéalement, de faire bouger nos certitudes… Dans “ La revue des deux mondes ” de ce mois de juin, Pascal Bruckner, qui n’est pas connu pour pratiquer la langue de bois, ni pour s’abriter derrière son petit doigt, publie un article au titre quelque peu intimidant : “ L’inversion de la dette : antisémitisme et islamophobie ”. Délicat et jus de crâne, le papier de Bruckner ? Délicat, oui. Jus de crâne, non — comme vous allez très vite vous en rendre compte.

“ Le mystère de la transsubstantation de la religion en race ”

Premier petit coup de poing sur la table, histoire de se mettre tout de suite dans l’ambiance : l’écrivain-philosophe ne cache pas son effarement, pour ne pas dire, son agacement, devant ce qu’il appelle “ le mystère de la transsubstantation de la religion en race puisque la racialisation du monde semble être le résultat le plus inattendu du combat antiraciste depuis un demi-siècle. C’est une opération délicate mais qui semble en voie de réussite, constate-t-il : que l’on sache, une grande religion universelle comme l’islam ou le christianisme embrasse un ensemble de peuples assez vaste et ne peut être assimilée à une ethnie particulière. Parler d’islamophobie, c’est donc entretenir la confusion entre un système de croyances spécifique et les fidèles qui y adhèrent. Critiquer ou attaquer l’islam, ce serait donc flétrir les musulmans, le christianisme flétrir les chrétiens ”. Drôle de glissement, ou de “ transsubstantation ”, en effet…

“ Contester une obédience est à la base même de la vie intellectuelle ”

Comme le fait pourtant observer Pascal Bruckner, “ contester une obédience, rejeter des dogmes que l’on juge absurdes ou faux est à la base même de la vie intellectuelle : faut-il parler alors de racisme anticapitaliste, antilibéral ou antimarxiste ? Autant le racisme s’adresse à l’Arabe, au Juif, à l’Asiatique coupables de toute éternité d’être ce qu’ils sont par naissance, autant l’opinion portée sur les grands systèmes de croyances peut varier et toucher à des dogmes toujours susceptibles d’exégèse et de discussion. On a le droit dans un régime démocratique de refuser les confessions dans leur ensemble, de les juger mensongères, rétrogrades, abêtissantes ”.

Et pourquoi ne parle-t-on pas de “ christianophobie ”, hmmm ?

Histoire d’illustrer son point, l’auteur cite un “ contre-exemple flagrant (à cet état de fait) : alors même que les minorités chrétiennes en terre d’islam sont pourchassées, tuées, poussées à l’exode, le mot “ christianophobie ”, pourtant proposé par les rédacteurs de l’ONU, ne prend pas et ne prendra jamais. Etrange carence : nous avons du mal à nous représenter le christianisme autrement que comme une religion de la conquête et de l’intolérance alors qu’il est aujourd’hui, au moins au Proche-Orient et jusqu’au Pakistan, celle du martyre. On peut en France, pays de tradition anticléricale, ridiculiser Moïse, Jésus, le pape, les représenter dans toutes les postures, même les plus grotesques ou obscènes, mais on ne devrait jamais rire de l’islam sous peine d’encourir le courroux des tribunaux. Lui et lui seul, de toutes les grandes confessions, devrait échapper à l’opprobre, à la moquerie ? Quelle présomption ! ” Hou, on dirait que Pascal est énervé…

L’islamophobie, nouveau visage de l’antisémitisme

Mais pourquoi, donc, est-il interdit “ de rire de l’islam ” alors qu’on peut, sans vergogne, se payer la tête du pape ou du curé ? Parce que, là encore, s’est opéré un drôle de glissement. Pascal Bruckner cite “ le philosophe Enzo Traverso qui explique que “ l’islamophobie joue pour le nouveau racisme le rôle qui fut jadis celui de l’antisémitisme ” : refus de l’immigré, perçu, depuis l’époque coloniale, comme l’autre, l’envahisseur, le corps étranger inassimilable par la communauté nationale, le spectre du terrorisme remplaçant celui du judéo-bolchevisme. “ Dans cette perspective, l’islamophobie s’inscrit pleinement dans ce que nous pourrions appeler l’archive antijuive (…) répertoire de stéréotypes, d’images, de lieux, de représentations, de stigmatisations véhiculant une perception et une lecture du réel qui se condensent et se codifient en un discours stable, continu. Pratique discursive capable de connaître un transfert d’objet, l’antisémitisme a donc transmigré vers l’islamophobie ”.

Quand critiquer l’islam revient à “ préparer ni plus ni moins qu’un nouvel Holocauste ”

A l’appui de cette théorie, de nouveaux exemples : “ Déjà, en 1994, à Grenoble, écrit Bruckner, quand des jeunes musulmans défilent pour protester contre l’interdiction du foulard islamique : ils arborent un brassard représentant en jaune sur fond noir le croissant de l’islam assorti de cette mention : “ A quand notre tour ? ”, allusion évidente à l’étoile jaune que les juifs devaient porter durant l’Occupation. Et quand des militants islamistes soupçonnés de sympathie pour le Front islamique du Salut (FIS) algérien durant l’été 1994, sont placés en détention dans une caserne du nord de la France, ils déploient immédiatement sur les murs de l’établissement une banderole qui dit : “ Camp de concentration ”. C’est le prêcheur intégriste helvétique Tarik Ramadan, un temps conseiller de Tony Blair, qui apparente la situation des musulmans en Europe à celle des juifs dans les années trente. Télescopage temporel stupéfiant : 2014 est déjà 1933. Suivez mon regard : critiquer l’islam, lui refuser le respect de son intégrité liturgique, c’est préparer ni plus ni moins qu’un nouvel Holocauste, endosser l’habit hitlérien ”.

Pourquoi cette envie frénétique d’être juifs à la place des juifs ?

“ Pourquoi cette tentative frénétique de mettre sur un plan d’égalité antisémitisme et islamophobie ? demande le philosophe. (…) l’envie d’être juifs à la place des juifs s’inscrit dans un contexte de concurrence aiguë pour s’approprier les prestiges de l’élection. (…) La souffrance juive est devenue l’étalon de référence et la Shoah l’événement fondateur à partir duquel on peut penser et condamner le crime contre l’humanité. Mais par un contresens fondamental, ceux qui se veulent les nouveaux titulaires de l’étoile jaune voient dans le génocide non le summum de la barbarie mais l’occasion d’une distinction par le malheur, l’octroi potentiel d’une immunité inaltérable. D’où la foudroyante fortune de ce terme : pouvoir se dire l’objet d’un nouvel holocauste, c’est d’abord braquer sur son cas le projecteur le plus puissant, c’est aussi faire main basse sur le malheur maximal et s’en déclarer seul propriétaire légitime, en expulser les autres hommes ”. Ainsi donc, l’opération de substitution est devenue opération de réappropriation… et finalement d’exclusion.

La lutte pour le partage du marché très convoité de l’antiracisme

“ Il s’agit, écrit Bruckner, (…) d’une lutte symbolique pour le partage d’un marché très convoité : celui de l’antiracisme. Pour le dire autrement : l’antisémitisme est alimenté en permanence par sa propre réfutation, il renaît régulièrement non pas en dépit de la souffrance juive mais à cause d’elle, afin de se l’approprier d’une façon ou d’une autre. Tout se passe comme si d’autres peuples, contestant aux juifs le privilège de l’anéantissement, s’exclamaient : “ Auschwitz, c’est nous ! ” D’où l’ambivalence du négationnisme, qui ne refuse la Shoah aux juifs que pour la restituer à d’autres groupes, d’autres ethnies plus “ méritantes ” : les Africains, les Palestiniens, les musulmans. C’est une interversion des morts, pas de l’événement ”. Conclusion ?

“ Banaliser la présence de l’islam sur notre sol ” pour répondre à “ l’immense défi qui attend notre continent ”

“ La notion d’islamophobie tente de se hausser à la dignité d’une discipline universitaire pour obtenir un statut refusé aux autres religions : un statut d’exemption, résume Pascal Bruckner. Toutes auraient des devoirs sauf elle, autorisée à persévérer dans son être, inchangée, immuable. Le monothéisme le moins tolérant réclame en outre le privilège exorbitant de n’être jamais remis en question, sous peine de chantage au racisme ! Les persécutions religieuses dont sont victimes les musulmans sont évidemment inacceptables et doivent être sanctionnées. Mais à charge de réciprocité pour les chrétiens, les juifs, les hindous, les bouddhistes dans les pays musulmans. Banaliser la présence de l’islam sur notre sol, c’est lui accorder exactement le même statut que les autres confessions : ni diabolisation imbécile (rien de plus stupide que les “ apéros pinard saucisson ” promus par les groupes identitaires) ni sacralisation aveugle. Islamiser l’Europe ou européaniser l’islam, tel est l’immense défi qui attend notre continent : dans un cas, on autorise des communautés humaines à vivre selon la loi de leur Dieu au détriment des lois démocratiques ; dans l’autre on les incite à transformer leur foi en un message de tolérance et à construire un islam laïque, libéral à l’intérieur de nos frontières ”. Ouille, on dirait que voilà ouvert un sacré débat !

Ni “ phobie ” ni “ philie ”, mais une indifférence bienveillante

“ On le sait depuis les régimes totalitaires, poursuit Pascal Bruckner, les langues elles aussi contractent des maladies qui peuvent les corrompre. D’où l’importance de ne pas utiliser de ces mots toxiques, tel “ islamophobie ”, qui dénaturent l’ensemble du vocabulaire. “ Mal nommer les choses, c’est contribuer au malheur du monde ” (Albert Camus). Comme toujours, le fanatisme parle le langage des droits de l’homme et se drape dans les atours de la victime pour mieux imposer sa mainmise. Comme le dit un proverbe ancien : “ Le diable lui aussi aime à citer les Ecritures ”. (…) Ce qu’on peut souhaiter de mieux à l’islam, ce n’est pas la “ phobie ” ou la “ philie ” mais l’indifférence bienveillante dans un marché de la spiritualité ouvert à toutes les croyances. Mais de cette indifférence, les intégristes, précisément, ne veulent pas. Cela voudrait dire que l’islam est une religion parmi beaucoup, constat intolérable à leurs yeux. Elle ne se veut pas le légataire des confessions antérieures mais le successeur qui les invalide à jamais. Elle ne peut pas être l’égale des autres puisqu’elle leur est supérieure à toutes. C’est bien le problème ! ” Ah, on ne vous avait pas menti : Pascal Bruckner n’est pas du genre à tourner autour du pot… D’accord, pas d’accord, avec sa vision des choses ? Difficile, en tout cas, désormais, de considérer le mot "islamophobie" de la même façon...

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !