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"Il n’y a plus de politique africaine de la France" : à supposer que ce soit le cas, l’Afrique et la France s’en porteront-elles vraiment mieux ?
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"Il n’y a plus de politique africaine de la France" : à supposer que ce soit le cas, l’Afrique et la France s’en porteront-elles vraiment mieux ?

Lors d'un discours fleuve au Burkina Faso ce mardi, Emmanuel Macron a proposé une vision rénovée des relations entre la France et l'Afrique, et indiqué notamment qu'"il n'y a plus de politique africaine de la France".

Philippe Hugon

Philippe Hugon

Philippe Hugon est directeur de recherche à l'IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques), en charge de l'Afrique. Professeur émérite, agrégé de Sciences économiques à l'université Paris X, il vient de publier son dernier livre Afriques - Entre puissance et vulnérabilité (Armand Collin, août 2016). 

 

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Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Atlantico : À la fin de l'année 2012, François Hollande annonçait la fin de la Françafrique. Ce 28 novembre, Emmanuel Macron indique qu'"il n'y a plus de politique africaine de la France". Au regard des actions menées ces dernières années, et des annonces faites par le président à Ouagadougou, peut-on considérer que la France va réussir à définir une vraie politique africaine de la France ?

Philippe Hugon : Effectivement, il y a eu des annonces qui n'ont pas toujours été suivies de résultats. Ceci étant, je pense personnellement que nous sommes peut-être dans une bifurcation, un changement de la politique de la France. D'abord il y avait un écho avec le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy ; le discours de Ouagadougou est un peu un contre-discours de Dakar. Déjà il s'adressait à des étudiants, et non pas à des professeurs. Puis il ne comportait du tout la même conception de l'histoire et des trajectoires africaines.

Ce que l'on peut dire, c'est que ce discours, évidemment, reste au niveau du symbolique, des mots et de la rhétorique et ne sera peut être pas suivi d'effets. Mais en même temps c'est un discours qui d'une part s'adressait à la jeunesse et d'autre part montrait quand même que la France n'allait pas être donneuse de leçons. En revanche, il affirmait que la jeunesse africaine, et notamment burkinabé avait participé au processus de démocratisation et qu'elle a aujourd'hui entre ses mains une partie du destin de l'Afrique. Il a énoncé des principes auxquels on peut se référer, par exemple sur la question de la fécondité qui est très difficile à aborder mais qu'Emmanuel Macron a abordée par la question de la scolarisation des femmes et de leur capacité à contrôler elles-mêmes leur propre fécondité. Donc au nom de principes universels et non pas simplement de positions moralisatrices ou occidentales. Il a également abordé un certain nombre de points en accord avec ses conseillers, qui sont des membres de la diaspora de la jeune génération et qui sont des entrepreneurs, soulignant le rôle des start-ups, des PME, de la manière de maitriser les nouvelles technologies. Et aussi des sujets chauds comme le franc CFA ou la question sur Thomas Sankara et Blaise Compaoré. Ce discours ne reste qu'un discours, il ne s'adresse pas à l'ensemble de la jeunesse africaine puisque très nettement il a pris les premiers de cordée, c’est-à-dire les étudiants. Car Emmanuel Macron n'est pas allé parlé aux jeunes ruraux burkinabés, et il faut savoir aussi qu'il y eu des manifestations contre les Français, des échauffourées entre les forces de l'ordre et les manifestants. Et que même si ce discours est bien passé à mon sens au près de la jeunesse, il s'est fait dans un climat qui était plutôt tendu. 

Loïk Le Floch-Prigent : Annoncer la fin d’un concept sans donner son contenu est un non-sens. Ce que les commentateurs ont appelé « Françafrique » n’a jamais été défini et je n’ai toujours pas compris de quoi on voulait parler. Ce qui est clair c’est qu’il y a une relation forte entre beaucoup de français et beaucoup d’africains, et que tout ce qui est culturel, familial va perdurer. A côté de cela il y a eu des rapports économiques et financiers qui ont été très déséquilibrés et la jeunesse africaine demande aux uns et aux autres de faire évoluer la situation en créant des relations de partenariat qui permettent aux Africains de rester maitres de leur destin. Il ne faut donc pas tout mélanger, l’empathie évidente entre certains français et africains d’une part et de mauvaises habitudes qui ont encore la vie dure d’autre part. Nous avons un avenir commun, mais cela ne pourra marcher que si nous acceptons un véritable partenariat avec des égaux en oubliant certaines pratiques contestables du passé.

A part des discours, il n’y a pas eu vraiment un changement des pratiques et je ne peux donc pas dire que la situation s’est améliorée au cours des cinq dernières années.

Le problème, dont j’ai essayé de donner des illustrations dans mon dernier ouvrage « carnets de route d’un africain », c’est de ne pas se payer de mots ,d’intentions  ou de postures, mais d’abord de comprendre le continent africain à la démographie galopante et aux aspirations fortes d’une vie meilleure inspirée par tous les contacts avec l’extérieur que permettent les nouvelles technologies. Bien sûr, la France va s’intéresser à l’avenir de l’Afrique, continent francophone à 50%, bien sûr elle va intervenir à la demande des Chefs d’Etat lorsque les déséquilibres pourront porter préjudice aux diasporas nombreuses franco-africaines, mais il faut savoir où nous voulons aller et retrouver la confiance des peuples eux-mêmes et pas seulement des nomenklaturas.

Ne jouons pas sur les mots, nous avons le devoir, avec les peuples du continent, dans notre intérêt et dans le leur, de faire marcher leur économie d’abord à leur profit, de leur apporter notre expertise dans les infrastructures, en particulier l’énergie, pour qu’ils puissent effectivement avoir les moyens de stabiliser leur population autour de projets de réel développement. Force est de constater que l’accumulation d’ONG à leur chevet et de prestataires de services prédateurs ne les a pas aidés. Leur jeunesse nous le dit, il faut les entendre et modifier notre comportement. Si on appelle cela ne plus avoir de politique africaine, cela ne me gêne pas, car pour moi l’essentiel est d’agir pour permettre à ces économies qui regorgent de richesses physiques et humaines de prendre leur essor avec des chefs d’entreprises dynamiques et conquérants.

Qu'ont gagné les acteurs africains de cette fin de la Francafrique et de cette absence de politique africaine de la France ? La situation est-elle réellement meilleure aujourd'hui ? 

Loïk Le Floch-Prigent : Pour l’instant la jeunesse africaine dispose des nouvelles technologies, se mobilise pour le changement et ne voit rien venir ! Si le changement énergétique avait eu lieu depuis dix ans, il en serait tout autrement car elle aurait les moyens d’étudier et de progresser. Les dix dernières années ont été des années de stagnation économique tandis que les conurbations grossissaient de manière exponentielle, la mobilisation de la France a été uniquement militaire pour les protéger de l’invasion des islamistes, mais cela ne fait pas une politique.

Philippe Hugon : Je ne crois pas qu'il y ait réellement eu une fin totale de la Françafrique. Il y a eu effectivement le fait qu'avec le temps l'Afrique s'est mondialisée, qu'elle a diversifié ses partenaires, et que maintenant la France n'est qu'un partenaire parmi d'autres. C'est simplement un partenaire qui se caractérise par une proximité historique, par le poids de la colonisation, par une proximité géographique et par la présence de très nombreux Français en Afrique et de très nombreux Africains en France. Cette dernière caractéristique est importante concernant les relations entre France et Afrique : quand il y a des migrations, ils ne vont pas vers les pays d'Europe de l'est mais plutôt vers les pays d'Europe du Sud, et pour les pays francophones, plutôt vers la France que vers l'Italie ou vers l'Espagne. Il faut prendre compte de cette réalité.

Ce que l'on peut dire pour l'économie, c'est que les grands groupes français ont perdu à peu près la moitié de leurs parts de marché depuis 2000 par rapport aux Chinois, aux Indiens ou d'autres. Il y a extrêmement peu de petites et moyennes entreprises françaises qui investissent en Afrique, or on sait très bien que la création d'emplois passe par ces entreprises ou par un tissu de sous-traitants ou par les grands groupes multinationaux qui sont utilisateurs de capital et des technologies onéreuses, mais de très peu de travail.  Il faut donc effectivement gérer cette réalité avec le fait qu'il y a quand même beaucoup d'enjeux et de défis stratégiques, linguistiques, environnementaux etc..Je pense qu'il y a actuellement une nécessité de redéfinir une position française vis-à-vis de l'Afrique mais également une position européenne puisque la position d'Emmanuel Macron était celle-ci.

Au regard des défis auxquels sont confrontés les pays francophones, notamment dans la bande sahélienne, peut-on considérer que les enjeux économiques, migratoires, sécuritaires, religieux sont suffisamment pris en compte par Paris ? 

Philippe Hugon : Les questions migratoires et religieuses ont été longuement abordées par Emmanuel Macron. Ce sont des questions délicates, et très clivantes en France, la question identitaire déchirant les Français. Il a donc abordé ces questions, mais nous connaissions déjà la réponse : la question migratoire doit évidemment être gérée principalement dans les pays d'origine. Cela est possible au Niger... mais en Libye c'est nettemetn plus compliqué et on rencontre déjà des difficultés. Mais on sait très bien que la solution ne vient pas uniquement des pays du Nord, mais surtout des politiques du Sud. On sait très bien également qu'une des réponses est quand même de développer un tissu économique qui permettrait à des jeunes d'avoir des perspectives d'emploi et que la réponse est également dans la mise en place d'un système suffisamment ouvert en termes de libertés pour faire en sorte que les jeunes aient leur place dans la société. Il n'y a pas trop de débat sur les réponses proposées par emmanuel Macron, mais la question demeure : comment faire effectivement une réorientation des politiques vers les questions sécuritaires qui sont aujourd'hui assumées par la France ? Et c'est aussi un enjeu européen. Dans tous ces dossiers, on avance relativement peu même si on connait à peu près les lignes directrices.

Loïk Le Floch-Prigent : L’Afrique sub-saharienne est un continent, elle est très francophone même dans des pays où la France n’a pas été colonisateur, il faut donc raisonner « Unité Africaine «  dont le siège est à Addis-Abeba en Ethiopie. Les défis sont effectivement ceux que vous soulignez, économiques, migratoires, sécuritaires et religieux, mais pour moi l’essentiel est de permettre à tous les enfants une éducation et derrière une possibilité d’emploi . Le défi est économique et les dix dernières années ont été dans le mauvais sens. J’ai écrit là-dessus, mais je reste persuadé que nous devons proscrire les idéologies pour répondre aux besoins d’expertise de tous ces pays, ce sont eux qui savent et qui feront ce qui leur est nécessaire. On ne peut les aider que si on arrête de considérer que le pillage doit se poursuivre. Ils possèdent des ressources fabuleuses, est-ce que nous et nos enfants sommes conscients en utilisant nos appareils électroniques que le « Coltan » issu de ce territoire martyr du Kivu  en République Démocratique du Congo en est un composant essentiel ? Non ! Mais les africains, eux, le savent et nous demandent de les aider à valoriser « justement » leurs richesses naturelles ! Je ne suis pas en train de montrer du doigt spécifiquement les français, bien au contraire, je demande à ce que tous les pays, USA comme Chine réfléchissent avec nous à ce qu’ils font subir à des peuples qui ne demandent qu’une chose, pouvoir vivre en paix chez eux !

Il faut donc que nous nous intéressions à l’Afrique, toute l’Afrique, et que nous permettions  aux africains de vivre et prospérer au pays en valorisant leurs matières premières et en utilisant leur culture pour le faire dans de bonnes conditions. 

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