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L’on avait déjà remarqué que F. Fillon était, à la différence d’Alain Juppé, un bon orateur. Mais, contrairement à son concurrent, il a longtemps été un débatteur très moyen, baissant trop vite la tête. Ce n'est plus le cas.
L’on avait déjà remarqué que F. Fillon était, à la différence d’Alain Juppé, un bon orateur. Mais, contrairement à son concurrent, il a longtemps été un débatteur très moyen, baissant trop vite la tête. Ce n'est plus le cas.
©Thomas SAMSON / AFP

Rhétorico-laser

Primaire de la droite : et si c'était le meilleur orateur qui avait gagné ?

Nous ne sommes qu’au début des (vraies) leçons à tirer des primaires de la droite et du centre. La supériorité rhétorique de François Fillon devrait être l’une d’entre elles.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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On peut d’abord espérer que de solides clichés encore entendus ces dernières semaines vont commencer à prendre l’eau : ainsi de cette droite prétendument rétive aux primaires en raison de "sa culture du chef". Réponse : plus de 4 millions de votants à chaque tour. Voilà qui montre que la droite adore sans doute son chef mais à condition de le choisir. Ainsi encore de cette forte participation qui "mathématiquement" devait favoriser Alain Juppé. Réponse : l’intéressé s’est retrouvé lointain second aux deux tours. Ainsi enfin de cette ambiguïté dont, paraît-il "on ne sort qu’à ses dépens". Réponse : c’est le candidat le plus radical qui l’a emporté haut la main contre celui du balancement perpétuel "entre d’un côté et de l’autre". 

La défaite de N. Sarkozy ne fait que confirmer ce point : outre la conjugaison de l’anti-sarkozysme passionnel de gauche et de droite, il a été victime de ses propres ambiguïtés : nombreux changements de pied (sur le mariage pour tous, sur le référendum, sur la double peine etc.) ; et plus encore, contraste entre déclarations martiales de la campagne et bilan en demi-teinte. Cette chronique a souligné à maintes reprises combien l’absence d’une évaluation équilibrée de son quinquennat était une erreur majeure.  

Que François Fillon n’a pas commise. Les commentateurs s’étonnent que le vainqueur ait réussi à faire "oublier" qu’il avait été pendant 5 ans le premier ministre de Nicolas Sarkozy. Double erreur d’analyse : c’est négliger d’une part la grande et constante popularité de F. Fillon à Matignon ; et d’autre part, son "pouvait mieux faire" sans reniement du précédent quinquennat. Position qui lui a permis de passer à autre chose.

Et c’est dans cette autre chose qu’il a excellé : tout l’enjeu était de briser le duel programmé "Juppé/Sarko". Le problème était aussi simple théoriquement que difficile à résoudre dans la pratique (d’où le très long retard à l’allumage de sa campagne) :  comment apparaître comme une alternative crédible aux deux favoris ? Fillon a compris que le duel était non seulement gonflé à "l’hélium médiatique" mais à un vrai et double rejet qui traversait l’électorat de droite : anti-sarkozysme d’un côté, anti-"droite molle" de l’autre.

Le tour de force de F. Fillon aura été de rendre explicite ce dilemme avec une formule lumineuse : "voter Juppé pour ne pas avoir Sarkozy ; voter Sarkozy pour ne pas avoir Bayrou". Du coup, il pouvait se présenter comme la solution dudit dilemme : voter Fillon, n’était-ce pas éviter à la fois Sarkozy et Bayrou ? D’une pierre, deux coups.

Or cette formulation, il l’a trouvée en fin de campagne ; et la lumière se fit subitement dans l’esprit d’innombrables électeurs… Le processus de siphonage des voix de Bruno Le Maire qui était l’autre alternative possible au "duel", mais qui n’avait pas trouvé la solution de l’équation, était dès lors enclenché.

Mais voilà qui ne suffit pas à expliquer les scores aussi larges de F. Fillon aux deux tours de la primaire. Etre une alternative au duel Juppé/Sarkozy est une chose ; l’emporter nettement sur Sarkozy ET Juppé en est une autre.

Pour ce faire, il fallait à la fois un positionnement et un discours convaincants. L’on a suffisamment noté la justesse du premier : précisément au cœur de la droite, libérale en économie et conservatrice en matière sociétale. L’on a moins relevé l’efficacité de sa rhétorique.

Certes, l’on avait déjà remarqué que F. Fillon était, à la différence d’Alain Juppé, un bon orateur. Mais, contrairement à son concurrent, il a longtemps été un débatteur très moyen, baissant trop vite la tête ("cf. son Monsieur le Premier ministre" face à Manuel Valls dans "DPDA"). Tel n’est plus le cas : le succès de F. Fillon à tous les débats de la primaire tient d’un part à la limpidité de sa thèse centrale : "la France est au bord de la révolte" ; et donc l’évidence de son message "il faut une rupture radicale" ; et d’autre part à sa résolution de ne plus céder un pouce, ni à ses concurrents, ni aux journalistes. Et voilà comment "l’éternel second" s’est imposé comme "le patron". La droite a donc son chef.

Ce qui ne veut pas dire, comme on l’entend partout, que la France a déjà son prochain Président. Face aux feux nourris et croisés de la gauche, du Front National, et sans doute de l’autre François (Bayrou), il lui faudra aussi de nouvelles et puissantes armes rhétoriques.

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