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Manuel Valls lors de l'université d'été du PS à la Rochelle.
Manuel Valls lors de l'université d'été du PS à la Rochelle.
©Reuters

Rhétorico-laser

Manuel Valls ou la sueur du conflit intérieur

Lors de l'université d'été du PS à la Rochelle, le 30 août dernier, la chemise trempée du Premier ministre n'est pas passée inaperçue. Et une chemise mouillée peut en dire beaucoup sur l'homme qui la porte.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Une chose est sûre : la chemise (dé)trempée de la Rochelle n’a pas fini de coller à la peau de Manuel Valls. A son avantage ? Oui, dans la mesure où cette image met en valeur la sveltesse d’un beau quinqua qui, malgré « l’enfer de Matignon », persiste à faire bien moins que son âge. Oui encore, parce qu’elle est en parfaite adéquation avec l’énergie sans limite d’un homme qui, comme dit l’adage, n’hésite pas à  « mouiller sa chemise » !

Mais voilà, rien n’est jamais sûr dans l’art de la parole publique : l’image pourrait aussi bien s’inverser et évoquer une autre expression populaire à la connotation négative : « Eh bien, on peut dire qu’il a eu chaud, celui-là ! ». Une experte en la matière ne s’y est pas trompée : Marine le Pen, qui a précisément tenté de tirer la chemise du Premier ministre vers l’interprétation à charge, en dénonçant « l’hystérie quotidienne et visible qui transpire d’un Manuel Valls ».

Invitation, en tout cas, à examiner le « non verbal » dans ses discours, avec ses forces et ses faiblesses : voix grave et bien posée mais qui ignore la modulation du timbre et ne varie que dans l’intensité. Intensité qui demeure longtemps, trop longtemps, à un niveau maximal, au risque de saboter l’effet recherché : non pas la force tranquille mais la débauche d’énergie sans but et sans maîtrise, l’impression d’être constamment en « surrégime », l’hystérie comme l’insinue Marine Le Pen. Mot qui est généralement accolé à Nicolas Sarkozy, avec lequel Manuel Valls est souvent comparé. A tort ou à raison dans les deux cas, mais peu importe : l’impression de l’auditoire est le seul juge de la réussite de la parole publique.

Plus ennuyeux, le débit bien trop saccadé dans les moments « calmes » du discours, notamment au début, où Manuel Valls égrène chaque mot en négligeant de les grouper en unités de sens : erreur de débutant ou signe de fatigue ? Heureusement à son avantage, la posture du corps, bien ancré dans le sol, l’appui plein d’autorité sur le pupitre, les mains démonstratives aux moments clefs et le regard qui sait passer de la braise au velours. Regard trop souvent absorbé par le déchiffrement de trop nombreux discours, et dont il devrait jouer davantage lors de ses interventions cruciales.

Ces qualités sont au service d’un ethos ultra présent : le discours de Manuel Valls est toujours un manifeste de valeurs collectives et d’auto-affirmation. Son champ lexical est véritablement saturé d’exigences morales : « lucidité », « fermeté », « humanité », « autorité », et surtout cette sacro-sainte « responsabilité », le mot fétiche du Premier ministre, qu’il oppose tout à tour aux frondeurs, à l’opposition, au terrorisme, à la dureté des temps et au difficile exercice du pouvoir (« rien n’est facile », rappelle-t-il à l’envi). Bien plus rare dans ce long catalogue de valeurs, la liberté, toujours minimisée, soit au profit de l’égalité, soit de l’autorité : préférences qui font de Manuel Valls un homme de la gauche autoritaire, dans la lignée revendiquée de Clémenceau.

Proclamations assurément bien en phase avec son image d’homme de caractère, de champion du « parler vrai » et de l’apôtre de la sécurité et de l’ordre, dans un camp politique qui a déserté ces thèmes depuis des décennies. On a loué avec raison la belle adresse à l’Assemblée du 13 janvier en hommage aux victimes des attentats : les point forts en ont été la nomination du danger (« le terrorisme djihadiste »), à laquelle se refuse toujours le Président ; le passage sur le « nouvel antisémitisme », celui qui se propage sous l’effet de l’islamisme radical : rupture bienvenue avec la langue de bois habituelle à gauche selon laquelle l’antisémitisme ne peut être que le fils du bon vieux maurrasisme/ lepénisme. A la question centrale « sommes-nous en guerre ? », le Premier ministre finit par donner une réponse claire : «Oui, la France est en guerre contre le terrorisme, le djihadisme et l'islamisme radical » (mais réponse justement nuancée : pas en guerre contre les Musulmans). Enfin, la conclusion sur la « fierté d’être Français » sonnait très juste, car venu d’un jeune Catalan qui a « choisi la France » : adéquation parfaite (et émue) du message et de la personnalité.

Ses vraies réussites oratoires correspondent à autant de moments de vérité personnelle, comme son premier discours de politique générale en avril 2014 où « il a fait du Valls », comme l’ont noté les observateurs : propos rassembleur bien au-delà de la gauche (« France » est le mot le plus cité) et résolument réformateur. Autre grande réussite, son intervention lors de la dernière motion de censure où ce grand fan de football a renvoyé dans leurs buts, aussi bien la gauche de la gauche que l’opposition, en les plaçant systématiquement (le must de l’argumentation !) devant leurs propres contradictions. Avec en filigrane, la création audacieuse d’un nouveau groupe du « nous » : les réformateurs, contre « les autres », les conservateurs de tout poil et de tout bord. Appel subliminal à la recomposition politique qui est, à l’évidence, le fond de sa pensée.

Mais voilà : lorsqu’on est le premier ministre de François Hollande, « rien n’est facile », en effet… Comment s’affirmer dans sa singularité de tempérament et de positionnement sous l’œil d’un président toujours soucieux de ménager la chèvre et le chou ? Comment faire valoir son énergie lorsque l’on est sans cesse retenu ? Et comment surtout rendre crédible cette mâle assurance, lorsque ni les moyens, ni les résultats ne sont là ?

Eh bien, en faisant justement du « hollandisme », c’est-à-dire en reprenant les trucs et tics rhétoriques chers au Président. D’où les contradictions, comme cette « fermeté bienveillante » prônée dans les banlieues, tout en refusant tout « paternalisme »… dont cette « fermeté bienveillante » est précisément la définition ! D’où le balancement constant entre une proposition et son contraire (cf. le tout récent statut intangible de la fonction publique et le soutien à Emmanuel Macron), ce « d’un côté de l’autre », ce « ceci sans oublier cela », qui est la marque de fabrique de la rhétorique présidentielle.

Cette contamination« hollandaise » explique la rareté d’une thèse indiscutable (« où en sommes-nous ? ») et d’un message univoque (« que devons-nous faire » ?). Ainsi du calamiteux discours de politique générale du 16 septembre 2014, uniquement destiné à rassurer les frondeurs, dont le message était en substance : « nous allons réformer sans cesse et sans hésitation… sans toucher à rien ! »

Trop de décalages, de retards et de fausses habiletés risquent fort à la longue d’user l’image de  Manuel Valls, entre un volontarisme proclamé urbi et orbi et la plate réalité des demi-mesures adoptées (crise migratoire), leur inconséquence (« nous sommes en guerre » mais ne la faisons pas vraiment) voire leur contradiction patente (politique économique). Dans l’immédiat, ils sont sans doute la raison, en dehors d’un « sang chaud » naturel, de ces poussées de sueur qui pourraient bien traduire un conflit intérieur entre pensée et dire.

Sa réussite politique dépend donc de changements rhétoriques majeurs : d’abord la rupture avec la langue technocratique et le désastreux système des « fiches » fournies par les cabinets ministériels ; ensuite un plus grand recours aux images, au storytelling et à la synthèse du propos qui se perd trop souvent dans le détail analytique. Enfin et surtout, une thèse claire et pertinente appuyant un message fort et crédible.

Autrement dit, Manuel Valls ne sera un grand orateur que lorsqu’il sera en accord avec lui-même. En 2022, comme il vient de le confirmer au détour d’une (fausse) blague ? Qui sait, peut-être avant?

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