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Livre numérique : la France à l'assaut d'Apple et Amazon
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La minute "Tech"

Livre numérique : la France à l'assaut d'Apple et Amazon

Plusieurs acteurs français de l’édition et du commerce électronique devraient mettre en ligne cette semaine une plateforme ouverte de distribution de livres numériques.

Nathalie Joannes

Nathalie Joannes

Nathalie Joannès, 45 ans, formatrice en Informatique Pédagogique à l’Education Nationale : création de sites et blogs sous différentes plates formes ;  recherche de ressources libres autour de l’éducation ;  formation auprès de public d’adultes sur des logiciels, sites ;  élaboration de projets pédagogiques. Passionnée par la veille, les réseaux sociaux, les usages du web.

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«Plateforme ouverte » est la notion clé de ce projet. Elle signifie que l’offre française se distingue des dispositifs d’Apple et d’Amazon qui sont, eux, réservés à certains supports et à certains formats. Comme ces supports – iPad et Kindle - et ces formats appartiennent aux seules marques américaines, leurs plateformes sont dites « propriétaires », c'est-à-dire fermées aux autres types de livres et autres tablettes ou liseuses électroniques.

Une entreprise familiale centenaire à l’initiative

Le projet français s’appelle « The eBook Alternative » (TEA). Il a été initié par la librairie Decître, grande référence dans l’univers du livre. Cette superbe entreprise familiale est née sur la place Bellecour, à Lyon il y a 105 ans. En 1997, elle ouvrait un site internet très efficace, complété deux ans plus tard par Vigilibris, service gratuit d’alerte et d’information sur les nouveautés. Etre abonné à Vigilibris et avoir un compte chez Decître, c’était à la fin du siècle dernier, la garantie de recevoir rapidement par la poste les ouvrages les plus rares.

L’extension du domaine de la lecture aux contenus dématérialisés s’inscrit donc dans une  histoire exemplaire incarnée par Guillaume Decître, petit-fils du fondateur. Elle obéit trois ambitions que détaille un « Manifeste des droits du lecteur de livres numériques » : donner de la visibilité aux éditeurs, de l’initiative aux libraires, de la liberté aux lecteurs.

8 millions de visiteurs uniques

Plusieurs autres acteurs majeurs du commerce en ligne et de la vente de produits culturels s’engagent dans TEA aux côtés de l’enseigne lyonnaise. Le plus connu est « Rue du Commerce », dont la vocation se concentre sur les supports informatiques connectés, comme les smartphones, les tablettes et les liseuses électroniques.

Avec ses cinquante grands magasins bien répartis dans les différentes régions de l’Hexagone et son site remarquablement achalandé, Cultura représente la décentralisation et la diversité de contenus. Les sites web de ces trois créateurs du livre numérique libre attirent ensemble plus de 8 millions de visiteurs uniques chaque mois.

Le projet est soutenu financièrement par le Centre National du Livre et l’Ecole Normale Supérieure de Lyon figure parmi les partenaires.  Des éditeurs prestigieux comme Gallimard, Flammarion et Editis ont déjà accepté d’ouvrir leurs catalogues sur la plateforme TEA. D’autres, français et étrangers devraient suivre.

Une plateforme Open Source

Le quatrième « mousquetaire » de cette passionnante aventure est la firme Smile, spécialisée dans la création, l’intégration, le développement et la maintenance de solutions web en « open source ».

« Open » = ouverte ; c’est une éthique et une pratique d’informaticiens. De plus en plus adoptée par les services étatiques sensibles qui ne souhaitent pas exposer leurs activités à la curiosité de géants américains de l’informatique et du web, l’approche Open Source intéresse aussi les entreprises soucieuses de personnaliser certaines fonctionnalités à partir du code initial. Et les collectivités territoriales s’y mettent pour des raisons autant économiques que techniques : les mises à jour onéreuses des systèmes propriétaires ne sont plus compatibles avec la rigueur budgétaire ambiante.  L’Open Source, c’est aussi la robustesse. C’est surtout la touche de cohérence avec la vocation de la plateforme « anti-propriétaire » dédiée au livre numérique libre.

Contre la « censure » du duopole Apple-Amazon

Concrètement, les internautes pourront, à compter du 4 avril bénéficier d’une offre très large de livres numériques, accéder à l’intégralité de tous les contenus figurant au catalogue. Ils pourront les lire sur (presque) tous les supports actuellement disponibles : ceux qui fonctionnent avec le système d’exploitation Android de Google,  tablettes iPad d’Apple, cybook du français Booken, héritier direct de l’initiative Cytale (1) lancée en avril 1998 par Jacques Attali, qui avait bien anticipé l’avènement du nomadisme numérique (2), les liseusesKobo de la FNAC et les Kindle Fire d’Amazon quand ils arriveront en France. Cela s’appelle la portabilité.

Cette notion est incompatible avec les modèles économiques d’Apple et d’Amazon. Elle en génère plusieurs autres, dont l’interopérabilité qui signifie, tout simplement, que l’internaute aura la liberté de… choisir sa libraire. C’est très important car les systèmes propriétaires des deux marques américaines comportent un risque qui commence à inquiéter sur l’autre rive de l’Atlantique: si le duopole Apple-Amazon se confirme, ses exigences de rentabilité financière le conduiront à ne publier que les livres promis aux fortes ventes. Donc à exercer une censure de fait sur des ouvrages plus difficiles. L’espace français du livre numérique libre est ouvert, lui, à tous les éditeurs indépendants et à toutes les librairies.

Préservation des données et travaux privés

Autre aspect sensible de la plateforme ouverte voulue par les entreprises françaises : la préservation des données privées. Aujourd’hui, sur un Kindle, un internaute peut « offrir » à Amazon des masses d’informations à travers, par exemple, le partage en ligne d’annotations de lectures. L’utilisateur français de TEA pourra choisir au cas par cas ce qu’il veut divulguer et partager (avis, utilisations des livres), publier ou non son identité et toutes les données qui lui sont rattachées. Il pourra préserver la propriété de ses travaux (recherche, critique littéraire), conserver la totale propriété de ses annotations, enrichissements, commentaires et données diverses, les exporter ou utiliser comme il le souhaite hors du logiciel ou du matériel initial.

Interactions avec les libraires

La plateforme TEA favorisera par ailleurs  la création de bibliothèques privées en ligne. Les internautes y rangeront leurs livres numériques. Ils consulteront leur bibliothèque numérique de n’importe où, n’importe quand.  L’accès pérenne sera garanti dans le temps à tous ces livres et contenus associés, indépendamment de la vie et des offres des distributeurs ou prestataires de services.

Et – c’est la beauté du web – les internautes seront incités par le contact interactif avec les éditeurs et les libraires à développer de nouveaux usages. Et pour commencer, le site communautaire « Entrée livres » de recommandations que vient de créer Guillaume Decître, décidément très proactif.

(1) « L’échec du livre électronique de Cytale » Dominique Nauroy, Presses de l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (2007)

(2) « Chemins de sagesse : un traité du labyrinthe », Jacques Attali, Fayard (1994)

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