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Des soldats ukrainiens tiennent une position près de Lyman, dans l'Est de l'Ukraine, le 28 avril 2022, lors du conflit avec la Russie.
Des soldats ukrainiens tiennent une position près de Lyman, dans l'Est de l'Ukraine, le 28 avril 2022, lors du conflit avec la Russie.
©Yasuyoshi CHIBA / AFP

Géopolitico Scanner

La néo-guerre froide Occident-Russie et l'échec désastreux des accords de désarmement et de non-prolifération nucléaire: vers un monde de plus en plus incertain et dangereux...

L'Ukraine est plus que jamais l'épicentre majeur d'un gigantesque choc global géostratégique et idéologique qui oppose les deux anciens ennemis de la guerre froide, la Russie et les Etats-Unis. Avec la mondialisation, le commerce des armes conventionnelles a fortement augmenté. Depuis 2010, la course au surarmement s’est indéniablement amplifiée.

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan), La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) ou bien encore Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde (Editions de L'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l'Artilleur. 

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Notre chroniqueur Alexandre del Valle* poursuit cette semaine le second "feuilleton" d'articles dédié à l'historique et aux causes du terrible échec des négociations entre Russes et Etats-Unis depuis les années 2000 en matière de désarmement et d'accords de non-prolifération nucléaire. Un sujet plus qu'actuel en cette période de tensions extrêmes autour de l'Ukraine entre les puissances de l'OTAN et la Russie de Vladimir Poutine, sachant qu'un dérapage est de plus en plus possible entre les deux "blocs" dans le contexte de l'aide militaire croissante des pays occidentaux aux forces ukrainiennes, puis de la présence de nombreux officiers occidentaux sur le terrain auprès de l'armée ukrainienne et du gouvernement de M. Zelensky qui pousse l'Occident à devenir de plus en plus directement belligérant...

Le Commerce des Armes, plus lucratif que jamais...

L'Ukraine est plus que jamais le pivot et l'épicentre majeur d'un gigantesque choc global géostratégique et idéologique qui oppose les deux anciens ennemis de la guerre froide, la Russie et les Etats-Unis. Et il nous rappelle aussi chaque jour que derrière toute guerre et toute décision d'envoyer des armes dans un théâtre d'opération, il y a des industries de la mort, des lobbies de vendeurs d'armes, qui s'enrichissent des guerres et y ont économiquement intérêt... L'Administration Biden, qui a tout fait pour pousser le président ukrainien à ne pas signer un accord de cessez-le-feu et de paix avec la partie russe, ne déroge pas à la règle.

Outre le thème bien particulier de la prolifération nucléaire, sur lequel nous reviendrons à propos des différents traités ratifiés et non ratifiés pendant et après la guerre froide, celui de la "dissémination", donc du commerce des armes conventionnelles, qui a fortement augmenté avec la mondialisation, demeure également inquiétant, avec cette fois une attitude des Etats démocratiques tout aussi irresponsable et belligène que les pays anti-démocratiques. « On assiste à la plus grande explosion du commerce des armes que le monde ait connue ». Soulignons toutefois, face aux multiples rapports fourmillant de chiffres et de statistiques de plus en plus précises, que ces derniers ne sont pas toujours dépourvus d’ambiguïté et sont parfois source de contestation. Songeons par exemple que jusqu’à l’implosion de l’Union soviétique, les statistiques officiellement fournies par Moscou ne faisaient pratiquement  jamais allusion aux flux internes d’armes au sein de la  communauté de l’Europe  de l’Est (pays du Pacte de Varsovie). Sans parler, naturellement, du trafic clandestin (sur ce dernier point, le point, la plupart des spécialistes estiment toutefois qu’il dépasse rarement 10 à 12% des échanges internationaux officiels). Le thème du commerce des armes représente sans nul doute la plus vigoureuse illustration de la tendance contemporaine à la militarisation frénétique de la planète et à l’imbrication de plus en plus étroite du secteur de la défense au sein de  l’activité économique.

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En 1990, la prépondérance des deux Grands restait la règle. Pour la période 1980/1990, les Etats-Unis avaient été concernés par 34,8% des transactions internationales, l’Union soviétique 29,1%. La France apparaissait au 3ème rang (10,2%), devant la Grande-Bretagne (7,1%), la République fédérale d’Allemagne (4,3%) et l’Italie (2,3%), mais le tassement évoqué des deux grandes puissances était à mettre directement en relation avec l’apparition de la Chine populaire, (au 6eme rang, avec 3,1% des ventes) ou de pays émergents comme le Brésil (2,9%), l’Union indienne (2,1%). Quant aux clients, à l’échelle du globe, les dernières années du système bipolaire ont été illustrées par l’essor de tout un faisceau de facteurs conjoncturels, mais deux grands types de  cause rendent de facto compte de l’évolution récente de la palette des principaux acheteurs : la poussée de l’économie de guerre, liée notamment au processus de décolonisation et, paradoxalement en apparence, l’évolution de la « guerre froide » et des relations bilatérales  entre les deux blocs. En 1990, une quinzaine de pays non-occidentaux apparaissaient ainsi sur le marché de manière  spectaculaire, de l’Arabie saoudite (8,2%) à l’Éthiopie (1,3%) en passant par l’Iran (5,9%), l’Irak (4,8%), la Syrie (4,2%), la Jordanie (4,1%), la Libye (3,5%), l’Egypte (2,5%) ou le Soudan (1,9%)… Par ailleurs, du côté des pays de l'UE, qui paraissent constituer un "club pacifiste" politiquement correct, une étude indépendante de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) fort intéressante a rappelé que les exportations d’armements de l’Union à 28 représentent 26% du total des exportations mondiales sur la période 2015-2019, ce qui faisait de l'UE à 28 (donc Grande Bretagne encore comprise), prise dans son ensemble, le deuxième fournisseur d’armements au monde, après les États-Unis (36%) et devant la Russie (21%)...           

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Contrôle des armements? Désarmement?

Ces deux concepts cohabitent encore volontiers avec le domaine de l'utopie. Le surarmement reste, plus que jamais, comme nous l'avons vu, la règle. Ce constat scelle l'échec cinglant du multilatéralisme et il dément les thèses irrénistes de ceux qui ont proclamé, au sortir de la Guerre froide, l'avènement de la paix universelle favorisée par le triomphe du modèle libre-échangiste McWorld et de la démocratisation sur le totalitarisme soviétique. L'ombre du nucléaire est plus que jamais présente, et, comme le disait Albert Einstein à son époque: « J’ignore comment sera la troisième guerre mondiale; mais nous avons la certitude, en revanche, qu'il n'y aura pas beaucoup de monde pour voir la quatrième» ! En effet, les traité sont finalement peu respectés, ou contournés ou annulés.

Les Etats-Unis se sont retirés unilatéralement ces dernières années de plusieurs accords internationaux dont celui sur le climat, sur le nucléaire iranien, du traité ABM en 2001, mais surtout, le 1er février 2019, du traité des armes nucléaires de portée intermédiaire (Intermediate-range Nuclear Force Treaty, INF) signé en 1987 par Ronald Reagan et Mikhail Gorbatchev, grand symbole de la fin de la guerre froide et qui était jusqu’à maintenant un des piliers les plus importants de l’architecture sécuritaire européenne depuis plus de trente ans. Ce traité interdit l’usage de missiles nucléaires d’une portée de 500 à 5 000 kilomètres qui sont les armes les plus redoutées et particulièrement dangereuses car réduisant le temps de réaction à une frappe nucléaire à 10 minutes au lieu de 30 minutes pour des missiles balistiques intercontinentaux, rendant une défense très complexe. Le retrait des Etats-Unis du traité INF permet de facto un retour en Europe de ces missiles et vient augmenter le risque, certes peu probable, de guerre nucléaire ou néo-guerre froide sur le continent européen et encore plus si le traité New Start, précédemment cité, vient lui aussi à être abandonné. La raison officielle est une réaction au déploiement de missiles russes appelés « Novator », qui pourraient frapper jusqu’à 1 500km (ce qui est démenti par la Russie). Les Etats-Unis non seulement sortent des traités mais voient l’arme nucléaire comme un arsenal tout à fait utilisable, par exemple en juin 2019, l’état-major US a publié, peut-être par erreur, un document intitulé « Nuclear Operations » référencé JP-3-72 qui affirme que « le nucléaire peut s’utiliser comme n’importe quelle munition dès lors que la cible est militaire et qu’obtenir la victoire l’impose »... On peut ajouter à ce constat le fait que Washington a également contourné la règle en implantant en Roumanie le système Aegis doté de lanceurs verticaux de 4 Mk41 de Lockheed Martin qui accueille le missile Tomahawk, lequel peut être armé d’une charge conventionnelle ou nucléaire, la portée du Tomahawk atteignant 2500 km, donc de quoi frapper une partie de la "Russie utile".           

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Le commerce des armes à l’heure du système post bipolaire.

En 2010, les ventes  d’armes restaient de manière significative (plus de 90%) le quasi-monopole des Etats développés. Le peloton de tête des vendeurs d’armes (commerce officiel s’entend) était ainsi constitué des Etats-Unis en première position, de la Russie en seconde, de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne ensuite, mais en fait de l'UE en seconde place devant la Russie si l'on raisonne en UE 27. Seules, mais avec des volumes de transactions qui restent modestes, quelques nations du Sud émergent, comme le Brésil, ou l’Union indienne, prenant le relais  des seconds couteaux de la période précédente, comme la Pologne, la République tchèque ou la vertueuse Confédération helvétique, qui a par ailleurs déclaré la paix au monde et s’est réfugiée dans une stricte neutralité depuis des siècles, ce qui ne l‘a pas empêché, sans états d’âme, d’occuper une place dans le top ten des vendeurs d’armes depuis de nombreuses années. Quant aux clients, on souligne l’affirmation de la prédominance des pétromonarchies islamiques du Golfe, la présence de quelques nations en voie de développement du Sud-Est asiatique et l’arrivée aux tous premiers rangs (démographie oblige) de la Chine Populaire et de l’Inde.

Depuis 2010, la course au surarmement s’est indéniablement amplifiée : les ventes d’armes et de systèmes d’armes ont crû annuellement de près de 10%  au cours de  période 2012/2019. Le cap des 75 milliards de dollars de ventes a été franchi en 2013, et celui des 1000 milliards en 2018. Ceci en dépit, de la signature, en avril 2013, par quelques 131 Etats, du Traité sur le commerce des armes (TCA), entré en vigueur le 24 décembre 2014 et aujourd’hui ratifié par 110 nations. Son objectif est de « contribuer à réguler le commerce des armes et lutter contre le  trafic illicite », visant tous types d’armements classiques, à l’exception des armes nucléaires, chimiques et bactériologiques, concernées par toute une gamme de traités spécifiques. Malgré cela, le commerce mondial des armes n'a cessé depuis de s’accroître. En 2019, la hiérarchie établie par l’International Institute for Strategic Studies (INSS) de Londres a montré que le « Top five » assume quelques 75% du trafic mondial : Les Etats-Unis  occupent de nouveau le haut du pavé, avec 33% des ventes, devant la Russie (23%), la France (7,9%), talonnée  par la Chine (6%), l’Allemagne (5,6%), et la Grande-Bretagne (5,2). Une hiérarchie à mettre en parallèle, avec les plus gros budgets nationaux consacrés à la Défense, Etats-Unis, Russie ou Chine. Guère de surprises… La France est tout de même le troisième exportateur d’armes au monde.

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D'après le Small Arms Survey (l’Annuaire sur les armes légères) et Uppsala Conflict Data Program (Programme de collecte de données sur les conflits de l’Université d’Uppsala), la valeur totale des transferts internationaux d’armes en 2020 s’élèverait à environ 100 milliards de dollars. Quant au "top 5" des plus grands importateurs d’armes sur la période 2014-2019, l’Inde, l’Arabie saoudite (qui importe 22 % des ventes américaines d'armes), l’Égypte, l’Australie et l’Algérie ont totalisé ensemble 35% des importations d’armes. L’Union indienne (13%), a ainsi désormais dépassé l’Arabie saoudite (8,3%) en raison des tensions avec les puissances voisines: Chine et Pakistan (cf conflit du Cachemire). L'Arabie saoudite s'arme quant à elle essentiellement face à son voisin iranien. Les Émirats arabes unis (4,8%) craignent eux aussi l'Iran, mais sont  actifs militairement au Yémen  contre les djihadistes, en Lybie contre les Frères musulmans, et équipent leurs alliés égyptiens et libyens. Avec 4,2 %, la Chine achète les armes qu'elle ne fabrique pas elle-même et s'équipe face aux Etats-Unis et à leurs alliés d'Asie ainsi que face à l'Inde. L'Algérie (3,5%) suit et continue quant à elle d'entretenir des relations conflictuelles avec son entourage, notamment le Maroc, et poursuit sa stratégie d'indépendance et de domination militaire du Maghreb. Les crises continuelles au Poche et du Moyen-Orient, de l'Iran à la Syrie, en passant par l’Irak, la Libye, le Mali ou le Yémen, n'ont fait que renforcer ces tendances. Rappelons que plus de la moitié des exportations d’armes américaines ont été destinées au Moyen-Orient entre 2014-2018, et que dans la même période, 59 % des exportations d’armes du Royaume-Uni ont été destinées au Moyen-Orient, la grande majorité des livraisons concernant des avions de combat destinés à l’Arabie saoudite et à Oman. Toujours d’après les estimations de Small Arms Survey, un milliard d’armes à feu au moins seraient en circulation dans le monde, l'écrasante majorité étant possédée par de civils.

Au total, depuis 1989, 2 436 351 personnes sont mortes dans des conflits armés, dont 78000 en 2018, selon l’Université d’Uppsala. Ceux qui veulent "supprimer la guerre", abolir les frontières, promouvoir une humanité unifiée et refusent l'idée même d'avoir des "ennemis", professent certes, de belles idées. Toutefois, les actions de la majorité des Etats de la planète, y compris les démocraties occidentales, qui donnent des leçons de tolérance politiquement correctes aux "démocratures" du monde multipolaire, mais comptent parmi le Top 5 des pays vendeurs d'armes, confirment le fait que les Etats n'ont ni amis ni bons sentiments mais des intérêts, souvent cyniques...

* Auteur deLa mondialisation dangereuse, vers le déclassement de l'Occident (co-signé avec l'ex-président de la Sorbonne et géopolitologue Jacques Soppelsa), L'Artilleur, 2021.

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