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Défilé de la France insoumise à Marseille : la marée ne monte pas, l’aïoli non plus
©Reuters

Almanach des marées

Défilé de la France insoumise à Marseille : la marée ne monte pas, l’aïoli non plus

Jean-Luc Mélenchon a beau se prendre pour « le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas », il ne commande pas encore aux éléments. Hier à Marseille, où il devait prendre la tête d’une « marée populaire » délocalisée, la Méditerranée est restée dans son lit.

Hugues Serraf

Hugues Serraf

Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Son dernier roman : Deuxième mi-temps, Intervalles, 2019

 

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Je ne suis pas spécialement qualifié en comptage de manifestants (un gros millier selon mon institut du doigt mouillé, probablement un petit million selon les organisateurs), mais je touche ma bille en échanges dialectiques péripatéticiens. Hier, sous le soleil, je suis d’ailleurs parti à la rencontre du président de coeur du peuple de gauche, qui avait décidé de snober le pavé parisien pour remonter le bitume défoncé de la Canebière.

Service d’ordre oblige, je n’ai pas pu l’approcher d’assez près pour que nous évoquions ensemble les grandes affaires du monde, mais j’ai tout de même eu l’opportunité de tailler une bavette avec quelques uns de ses supporters, dont j’ai surtout retenu qu’ils étaient plutôt âgés, pas très racisés et sincèrement convaincus que Macron s’apprêtait à planter le dernier clou dans le cercueil de la société solidaire et progressiste dont nous jouissions jusqu’à son arrivée — enfin jusqu’à l’arrivée de Hollande… Ou de Sarkozy… Ou de Chirac… Ou alors de Mitterrand… Ou de de Gaulle… Jusqu'à la fin de cette époque bénie où tout était mieux, quoi !

Marxisme scientifique et communistes patients

Le premier truc frappant, c’était la densité de communistes authentiques. Marseille est en effet une sorte de micro-climat politique où le PCF reste capable de mobiliser ses vétérans dans les grandes occasions, et les bannières d’inspiration cyrillique étaient au moins deux fois plus nombreuses que les banderoles privilégiant l’alphabet grec.

« Mais vous n’avez pas l’impression de servir d’auxiliaires à un type en train d’achever le boulot de Mitterrand, qui cherchait surtout à vous liquider ? », je demande à un vieux monsieur en sandales qui s’avère être un retraité de la Poste entré au parti lorsqu’il faisait encore des scores à deux chiffres et que Marchais taquinait toujours Elkabbach sur Antenne 2.

—Ca fait un peu mal au bide mais on n’a pas le choix en ce moment. De toute manière, c’est juste une phase...

—Juste une phase ? Comment ça ?

—Le temps joue pour nous : le communisme c’est le sens de l’histoire !

Je lui ai répondu que c’était une belle preuve de foi laïque dans le marxisme scientifique, j’ai pris son tract contre le démantèlement des services publics par courtoisie et je suis allé embêter les militants du Parti Ouvrier Indépendant Démocratique, dont j’avais remarqué qu’ils préféraient rester sur les trottoirs avec leurs drapeaux rouges au lieu de se mêler au cortège.

« On est ici parce que l'heure est grave et qu’il fallait faire masse », se justifie le gars qui vend La tribune des travailleurs, l’organe central de cette mini-formation trotskiste, elle-même issue de la scission d’un autre machin à peine plus grand : « Mais on ne veut pas non plus cautionner Mélenchon, qui fait partie intégrante du système et ne veut pas vraiment le faire tomber ».

—Vous êtes plus proche du PC, alors ?

—Ces vieux stals pourris ? Certainement pas !

Et de fait, ce défilé miniature où l’on ne parle que « d’unité » et de « convergences des luttes » est essentiellement constitué d’organisations se prenant régulièrement le chou sur d’obscurs points de doctrine ou de vision globale du monde : sixième république parlementaire, ou dictature du prolétariat ? Collectivisation des seuls moyens de production majeurs, ou abolition intégrale de la propriété ? Sortie pure et simple de l’Europe, ou alliance avec les forces progressistes cousines pour sa transformation en paradis populaire ?

Le capitalisme, qui était sans doute à la plage au même moment, peut continuer à barboter tranquille : le Grand Soir n’est manifestement pas pour demain. Ni même pour la semaine prochaine d’ailleurs, avec la saison du tennis qui commence...

« Macron t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ! »

Par acquit de conscience, j’ai encore bavardé avec quelques militants NPA, CNT, CGT, FSU, LO, bref, avec les représentants d’à peu près toutes les combinaisons alphabétiques possibles, mais je me suis vite ennuyé parce qu’au-delà du baratin standardisé sur la pauvreté des Allemands et les morts quotidiens du rail britannique, ça manquait de potentiel humoristique. Il y avait bien une poignée de lycéens hurlant « Macron t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ! » en sautillant sur place, OK, mais ça n’était pas beaucoup plus décoiffant non plus...

Puis, après m’être acheté un Coca Zéro pas frais dans un kebab, j’ai remonté la manif jusqu’au groupe de tête, qui m'avait l’air d’être plus rock’n’roll avec ses punks à chiens, ses zadistes et ses blacks blocs en grand uniforme. Bon, pour dire la vérité, en fait de black blocs, on était plus dans la panoplie d'Halloween que dans le commando révolutionnaire réellement prêt à en découdre avec les flics débonnaires en chemisette qui les filochaient sur leurs mobylettes.

Là, un gringalet en survêt noir, masque chirurgical sur le nez, étudiant en cinquième année de médecine et lecteur de Bourdieu, m’a expliqué qu’il était venu parce qu’il avait pris conscience de ses privilèges et de « l’habitus bourgeois de son milieu d’origine ». Une petite nana habillée dans le même style mais coiffée d’un chapeau pointu de sorcière, éducatrice à la PJJ de son état, m’a raconté que, dans les quartiers, des jeunes tombaient tous les jours sous les balles de la police mais que les médias n’en parlaient pas. Un étudiant barbichu en L2 de philo m’a appris que la philo était finie et qu’on ne voyait plus de grands penseurs à la télé comme avant et que c'était pour ça que les Français votaient Macron...

J’ai attendu encore un peu une éventuelle baston à l’arrivée place Castellane, la place de la Nation de Marseille, mais il ne s’est rien passé. J'ai repris un Coca en insistant pour qu'il sorte du frigo ce coup-ci, et j’ai fini par rentrer dans mes pénates pour écouter le discours de Mélenchon sur BFM TV plutôt qu’en live par pur esprit d’insoumission. Il a dit que la manif avait été un immense succès et que Macron n’avait qu’à bien se tenir.

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