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Une femme passe devant des conteneurs à ordures débordants à Marseille, alors que la plupart des éboueurs de la ville observent toujours une grève appelée par le syndicat FO. 24 janvier 2022
Une femme passe devant des conteneurs à ordures débordants à Marseille, alors que la plupart des éboueurs de la ville observent toujours une grève appelée par le syndicat FO. 24 janvier 2022
©Nicolas TUCAT / AFP

Le changement, c’est pas encore maintenant

A Marseille, le Printemps marseillais fait du bon boulot, mais c’est caché sous la crasse

Dans un Marseille enseveli sous les tonnes d’ordures de sa troisième grève des éboueurs en quelques semaines, je deviens de plus en plus agnostique à l’égard du « Printemps marseillais ». J’espère qu’il ne fera pas comme les hirondelles.

Hugues Serraf

Hugues Serraf

Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Son dernier roman : Deuxième mi-temps, Intervalles, 2019

 

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Je sors de chez moi avec mon sac à ordures à la main. Je l’ai gardé trois jours sur le balcon mais, là, ça n’est plus possible, il faut vraiment que je m’en débarrasse parce que le suivant est presque à point dans la poubelle de la cuisine et que je ne vais tout de même pas démarrer un élevage.

J’enjambe en expert quelques merdes canines grasses et fraîches (il est 8 heures, les amis des animaux sont passés pour les mâtines un peu plus tôt) et une énorme flaque de dégueulis (de la veille, pour le coup : elle est déjà en état de rigor mortis. Spaghettis bolognaise, je dirais), puis je me fraye un chemin entre les scooters garés sur le trottoir vers le passage piéton (que je dois encore contourner sans me faire écrabouiller car il y a une camionnette dessus). Je dépose enfin mon sac sur la montagne de déchets qui s’est constituée autour du conteneur depuis la reprise de la grève des éboueurs, il y a une semaine.

Enfin, je dis la « reprise », mais je ne sais pas si c’est le mot qui convient parce que je ne suis pas certain que la précédente se soit jamais arrêtée complètement. A Marseille, on pourrait pratiquement parler de grève des poubelles « quantique » : à la fois on et off. Je ne vous raconte pas toute la séquence en détails, je vais vous ennuyer. Disons seulement que c’est la troisième en quelques semaines, que c’est une affaire compliquée de luttes intestines entre syndicats (FO et ses concurrents minoritaires) qui ne veulent pas passer aux 12 heures par semaine sans prime de pénibilité, retraite anticipée à 32 1/2 ans et volant sport dans les camions, sur décor de guérilla institutionnelle entre la mairie et la métropole. Même moi, je ne comprends pas tout. Je ne suis pas encore assez expert en marseillologie.

Mais bon, je finis par trouver une petite niche pour mon sac entre un vieux matelas probablement farci de punaises de lit, un alignement de cadavres de bouteilles, et un bidet ébréché : il va rester là un moment, je préfère qu’il soit confortable. Puis je remonte le boulevard Chave, qui est la rue Oberkampf de Marseille, dans un cinquième arrondissement qui est son onzième, et je rejoins les bobos relocalisés prenant leur café-croissant en terrasse au milieu des terrils de déchets ménagers.

J’adore Marseille, c’est la plus belle ville de France après Paris, et même avant si on lui adjoint calanques et Côte Bleue —ses bois de Boulogne et de Vincennes— mais je la déteste aussi parce que c’est la plus sale. Oh, c’est sûr, avec ces histoires de « Saccage Paris » sur Twitter, on pourrait croire que les deux se valent désormais mais on serait dans l’erreur. Même sous Hidalgo, Paris, c’est Genève ou Singapour en comparaison.

Mes amis locaux, mes « collègues » comme on dit ici, pensent que je suis dans l’obsession hygiéniste. Toujours en train de me plaindre. Que je ne comprendrais jamais rien à l’ethos particulier de la ville, sa rebellitude désordonnée, ses tas d’ordures célestes à la Kerouac. « Oui, il y a de la merde partout dans les rues, mais c’est de la merde gorgée de soleil, souriante. Oui, les gravats des chantiers finissent invariablement dans les recoins sombres, mais c’est parce que la ville est dans son jus ; c’est du bordel et de la crasse populaire, sympathique », ils me disent en substance en balançant leur mégot ou leur emballage de Capri Sun sur la chaussée avec les autres.

Moi, je réponds que la crasse endémique et ses deux bonnes fées, incivisme individuel et rien-à-branlisme collectif, sont l’alpha et l’oméga des dysfonctionnements de la ville. Pour tout le monde (j’exagère intentionnellement, c’est bien la preuve que je m’adapte), c’est pourtant un sujet trivial. Loin, très loin, des grands dossiers comme la pauvreté, les immeubles qui s’effondrent, les écoles pleines de rats, la corruption chez les politiques… Mais un Marseille qui réglerait ça réglerait tout le reste par contagion. 

Un Marseille propre serait plus attractif, les entreprises se rendraient compte qu’on peut faire du bon business à deux pas de la plage, là où le foncier vaut des clopinettes, et viendraient y créer des emplois à la pelle. La pauvreté reculerait. Des agents municipaux qui suivraient leurs dossiers dans les règles se rendraient compte à temps que les marchands de sommeil de Noailles ont encore —les vilains petits canaillous distraits— oublié de réparer un plafond ou un plancher. Le mal-logement reculerait. Et le reste serait à l’avenant. Qui paye son œuf paye son bœuf. 

Au début, la nouvelle équipe à l’hôtel de ville, le fameux Printemps marseillais, j’étais son premier supporter. « Vous ne vous rendez pas compte, je disais aux incroyants et aux sceptiques : ils ont cinquante ans de defferro-gaudinisme à résorber. Ils vivent avec l’épée de Damoclès de ces centaines de types recrutés pour services rendus et qui vous déclenchent une grève massive à la moindre contrariété, abandonnant les enfants des écoles avec les ordures dans la rue. Il faut un Héraklès pour nettoyer les écuries d’Augias, des Phocéens devraient pouvoir comprendre ça ! ». 

Mais je deviens de plus en plus agnostique avec les mois qui passent : la situation, ils la connaissaient, après tout, les printaniers. Ils n’ont pas découvert en arrivant que ce serait difficile. Ils n’ont pas compris à retardement que Martine Vassal, depuis son nid d’aigle départemental, leur foutrait tous les bâtons imaginables dans les roues afin de reprendre les manettes en 2026. Ils savaient bien que FO ne se mettrait pas à organiser des séminaires d’éthique au travail et de service public à la place des RTT...

Dans ma mégalomanie réformatrice, je leur donnais même des conseils : « Ok, avec le pognon mendié à Macron, vous allez reconstruire les écoles, poser des rails de tram et de métro, embaucher des flics pour les quartiers. Cool. Mais ça va durer tout le mandat et vous n’en serez même pas au quart de la moitié en fin de course. Personne ne s’en rendra compte. Et à la prochaine élection, vous rendrez gentiment les clés de la maison aux bébés Gaudin et on replongera pour cinquante ans... »

— Arf, et lui non ? Pour qui il se prend ? Et tu ferais quoi, toi qui es si malin ?

— Je m’attaquerais aux trucs qui se se voient, changent la vie quotidienne tout de suite et ne coûtent pas un rond…

— … ?

— Ben, je sais pas moi… Je balancerais des PV en cascade aux mecs qui foutent leur bagnole n’importe où, j'enfourrièrerais les scooters garés sur les trottoirs sans pitié, je traquerais les producteurs de merdes de chiens. J’aurais tous les pousseurs de landaus, les handicapés, les petits vieux avec moi et je renflouerais même un peu les caisses dans la foulée… Je créerais de la conversation autour du civisme, je dirais aux gens que n’importe quel demeuré peut-être "fier d’être Marseillais", mais que "fier de Marseille", c’est autre chose ». Je collerais des 4X3 partout en ville avec d’énormes étrons. Je m’inspirerais de la fameuse théorie de la vitre brisée, quoi. Je ficherais même la honte publiquement aux tire-au-cul qui hantent mes services en mettant toutes nos réunions de négo sur YouTube… Bref, j’aurais plus d’imagination et ça changerait en deux coups de cuillère à pot.

— Pfff… N’importe quoi… Le mec, il est là depuis cinq minutes et il croit qu’il va tout transformer… C’est Marseille bébé. Ça marche pas comme ça ici.

— Non, c’est vrai. Je déconne. C’était juste une idée. Et pour la grève des poubelles, ça va s’arrêter quand ? Mon balcon est tout petit.

— On sait pas, ça dépend pas de nous. C’est la métropole.

— Et pour le nettoyage de la crasse incrustée dans les rues tout juste requalifiées du centre mais qui ont déjà l’air de l’avoir été au siècle dernier ?

— On sait pas non plus, c’est Vassal aussi. On a demandé à Macron de lui en glisser un mot à l’occasion. Autre chose ?

— Non rien. Bon ben, je vais y aller. Désolé pour le dérangement.

— Ok, c’est ça, à la prochaine. Attention de ne pas glisser dans la merde en sortant, y en a une belle. Ha ha, le con il a marché en plein dedans ! Parigot que ti’es !

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