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Au total "entre cinquante et soixante ZSP doivent être déployées en l'espace d'un an, à compter de septembre".
Au total "entre cinquante et soixante ZSP doivent être déployées en l'espace d'un an, à compter de septembre".
©DR

Emplâtre sur jambe de bois

Zones de sécurité prioritaire : ces "far west" de la délinquance à la française oubliés par le gouvernement

Alors que le gouvernement avait établi, au début du mois, une liste de Zones de Sécurité Prioritaires (ZSP), parmi lesquelles Nice ne figurait pas, son maire Christian Estrosi a décidé de créer sa propre ZSP en faisant appel à des agents de sécurité privés. Le ministère de l'Intérieur doit-il revoir sa copie pour définir les zones prioritaires ?

Denis  Jacob

Denis Jacob

Denis Jacob est secrétaire administratif général du bureau national d'ALLIANCE Police Nationale.

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Atlantico : Le député-maire UMP de Nice, Christian Estrosi, a annoncé son intention de créer sa propre "zone de sécurité prioritaire" (ZSP), en dénonçant "le clientélisme" du gouvernement socialiste qui n'a pas inclus la cinquième ville de France dans une première liste de 15 zones. Nice aurait-elle dû faire partie des 15 premières ZSP ? La situation à Nice est-elle si urgente pour que M. Estrosi décide de créer sa propre ZSP ?

Denis Jacob : Je pense que chaque élu de la République est dans son rôle de vouloir améliorer la sécurité dans sa commune, qui plus est quand les communes sont importantes, soumises à une délinquance et une criminalité soutenue et qui connaissent un flux touristique important en période estivale. N’ayant pas les chiffres exacts de la délinquance et de la criminalité pour la commune de Nice, il est difficile de dire si la situation est urgente. Il s’agit d’une commune du Sud de la France confrontée, comme d’autres,  à la délinquance et à la criminalité. Je pense donc nécessaire qu’une étude approfondie soit menée sur la situation de Nice mais plus généralement sur l’ensemble des grands centres urbains, dans un premier temps pour déterminer les priorités en matière de ZSP au regard des statistiques en matière de délinquance.

Si je peux comprendre le mécontentement de Mr. Estrosi,  les ZSP doivent, à mon sens, demeurer une mission régalienne de l’Etat. La sécurité, plus particulièrement là où la délinquance est criante, doit être assurée par des professionnels que sont les policiers.

Malheureusement, le problème des effectifs dans la police nationale demeure récurrent. Ainsi, les fonctionnaires affectés dans les ZSP seront détournés de certains services. Une nouvelle fois, on va déshabiller Pierre pour habiller Paul. Ce n’est pas le recrutement de 500 agents pour la police et la gendarmerie dès 2013 qui changera quelque chose, même si c’est toujours mieux que rien. Mais 2 000 futurs policiers sont actuellement en attente d’incorporation. Nous avons d’ailleurs à ce titre officiellement saisi le Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, le 10 juillet dernier.

Je crains qu’il s’agisse une nouvelle fois d’un emplâtre sur une jambe de bois même si l’idée est intéressante et le Ministre de l’intérieur de bonne volonté. Une certaine carence de la police nationale peut laisser la place à des sociétés privées de sécurité. Je pense qu’à ce niveau M. Estrosi est très bien informé pour avoir annoncé son intention de recourir à de telles sociétés. Il voit l’intérêt de sa ville et la sécurité de ses administrés et c’est bien naturel.

Mais l’efficacité ne sera pas celle de la police nationale. Le rôle de ces « agents » demeurera dissuasif, mais quid en cas de difficulté ? D’affrontements avec certains délinquants ?

Sur quelles bases ont été décidées quelles seraient les quinze premières ZSP ? Trouvez-vous ce choix pertinent ?

Très honnêtement, c’est au Ministère de l’intérieur de répondre à cette question. La circulaire du 30 juillet 2012 signée du Ministre de l’Intérieur ne fixe pas de critère particulier pour les 15 premières zones, mais définit des bases relativement élargies permettant de faire un large choix parmi les « prétendants » aux prochaines ZSP. Ces critères sont notamment les frontières du territoire d'intervention, les phénomènes de délinquance à traiter (deux à quatre maximum), ainsi que les critères permettant d'en mesurer la prégnance et l'évolution, les services de sécurité intérieure intervenant sur la ZSP, et les moyens associés.

Quant au choix pertinent, je dirais qu’il fallait certainement commencer quelque part en termes d’affichage et d’annonce pour cette réforme… car la pertinence des choix ne pourra se faire qu’à terme de la généralisation des ZSP d’environ 60 sites répartis entre police et gendarmerie. Il est indéniable qu’il y aura un grand nombre d’oubliés. Mais à effectifs constants, comment faire plus si ce n’est de vider certaines autres unités de leurs effectifs ? Pour Alliance Police Nationale, cela est impensable et inacceptable. L’efficacité de la police nationale dans les ZSP ne vaut qu’avec des effectifs et des moyens matériels supplémentaires, spécifiques et totalement dédiés à cette mission.

Par contre, il y a un choix qui appelle particulièrement à interrogation. C’est celui de la commune de Chambly que je connais particulièrement bien. S’il est vrai qu’elle est enclavée entre deux communes où la délinquance est importante (Meru (60) et Persan (95)) ; la commune de Chambly ne me paraît pas particulièrement criminogène, même s’il n’est pas rare d’avoir des effractions dans les véhicules stationnés sur le parking de la gare SNCF de Chambly.

Pour autant, sur le reste de la commune,  sous l’autorité d’une gendarmerie qui y est implantée, donc une présence permanente avec une efficacité à n’en pas douter, je n’ai pas remarqué de problème particulier. Donc ce choix est-il politique ou un juste équilibre entre zone rurale et zone urbaine ? Il faut interroger les intéressés dont le député maire de Chambly, Mr Francaix. Pour ma part, il aurait été plus judicieux de mettre en œuvre une ZSP sur la commune de Persan ou bien encore Villiers le Bel… Rappelons-nous des violences urbaines de 2005.

 

Partagez-vous le point de vue de M. Estrosi quand il parle de « clientélisme » ?

Il ne m’appartient pas d’entrer dans un jeu politique et dans une polémique alors même que cette réforme en est à ses balbutiements. Notre rôle de syndicalistes est avant tout de veiller à la fois à ce que mes collègues puissent travailler dans des conditions optimales de sécurité, qu’ils puissent apporter la sécurité que nous devons à nos concitoyens H 24, sur l’ensemble du territoire national et de montrer une image efficace et disponible de l’institution que nous représentons.

Notre rôle est donc de dire ce qui va ou ne va, pas tant en interne du Ministère qu’en externe auprès des médias, notamment. Les ZSP peuvent être une bonne chose à condition que tout soit mis en œuvre pour que les résultats escomptés soient au rendez-vous.  D’ailleurs, le concept même de « prévention-répression-renseignement » décliné dans la circulaire reprend ce que nous demandons depuis plusieurs années : éradiquer les noyaux durs de délinquance par des opérations de police régulières, sur la base du renseignement opérationnel mis en œuvre ; installer durablement des effectifs de police afin d’empêcher tout retour de ces noyaux durs de délinquance, tout en instaurant une proximité avec la grande majorité de la population qui n’aspire qu’à vivre en toute tranquillité dans ces quartiers difficiles.

Ainsi, et pour éviter tout clientélisme éventuel tel que dénoncé par M. Estrosi, s’il est avéré. Qui peut dire aujourd’hui qu’il faut 15, 50 ou 70 ZSP et sur la base de quels arguments ? Les organisations syndicales elles-mêmes n’ont pas été consultées alors qu’elles représentent les acteurs du terrain en matière de sécurité.

Il faut une étude basée sur une cartographie nationale et des critères affinés en matière de délinquance pour déterminer les ZSP, que les policiers soient recentrés sur le cœur de métier pour libérer des effectifs opérationnels dans la lutte contre la délinquance et la criminalité. Les missions secondaires doivent quant à elles être attribuées à d’autres acteurs de la sécurité. C’est notamment pour cette raison que nous demandons la création d’un quatrième corps actif de la police nationale composé principalement des actuels adjoints de sécurité qui pourraient assumer certaines missions annexes. Nous avons d’ailleurs remis un projet complet à l’ensemble des parlementaires au début de l’année 2012. Il est à ce titre soutenu par un grand nombre d’élus de la majorité actuelle. Cela permettrait aussi de pérenniser l’emploi de près de 12 000 jeunes et de leur assurer un avenir stable avec un vrai salaire et une véritable perspective d’avenir. A l’heure où l’on nous parle de la création de nouveaux « emplois d’avenir », cette question doit être absolument abordée et étudiée pour que les effectifs actifs des gradés et gardiens de la paix soient pleinement employés dans lutte contre la délinquance et la criminalité, comme par exemple dans les ZSP.

Au total « entre cinquante et soixante ZSP doivent être déployées en l'espace d'un an, à compter de septembre ». Quelles villes (non présentes dans les 15 premières) doivent être inclues en priorité ?

Je pense qu’il ne serait pas objectif de faire ici une liste exhaustive des zones à définir car la complexité de la délinquance et de la criminalité (déplacement, organisation maffieuse, économie souterraine) nécessite une réflexion profonde sur les zones à créer.

Le principe de zones existe déjà : ce sont les zones difficiles. Elles ont été définies en 1999 puis élargies à d’autres en 2001. Depuis, elles n’ont pas été réactualisées en prenant en compte les nouvelles formes de délinquance, comme les violences urbaines, et le déplacement de cette délinquance. Ainsi, des villes comme Saint Etienne, Grenoble, Strasbourg, Toulouse, Nantes, ne sont pas inscrites et auraient méritées d’être prises en compte au regard des événements qui s’y sont déroulées ces dix dernières années.

Il ne faut pas commettre la même erreur pour la définition des ZSP. Bien que Strasbourg, quartier du Neuhof, ait été pris en compte, quid des autres villes ?

Pour Alliance Police Nationale, la mise en œuvre des ZSP nécessitent une concertation complète avec les représentants du personnel. Le sens du dialogue social ne doit pas être un vain mot dans l’intérêt de la police nationale, des policiers et du service public que nous devons à nos concitoyens.

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