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En Grande-Bretagne ou en Allemagne, la syndicalisation fonctionne en collaboration avec des entreprises qui prennent les cotisations et les versent aux syndicats
En Grande-Bretagne ou en Allemagne, la syndicalisation fonctionne en collaboration avec des entreprises qui prennent les cotisations et les versent aux syndicats
©Reuters

Dialogue de sourds

Sécuriser l'emploi, oui... mais y a-t-il vraiment des syndicats avec qui négocier ?

François Hollande espère toujours un "accord historique" peu probable dans la négociation sur la sécurisation de l'emploi. Les syndicats français si peu représentatifs des salariés risquent à nouveau de bloquer la situation.

Benoît Broignard et René Mouriaux

Benoît Broignard et René Mouriaux

Benoît Broignard est journaliste indépendant, spécialiste des questions de stratégie, d'intelligence économique et de syndicalisme. Il a co-écrit le livre Syndicats filous - Salariés floués aux éditions Max Milo.

René Mouriaux est docteur d'Etat en Science Politique. Il l'auteur de nombreux ouvrages sur le syndicalisme. Son dernier livre, La dialectique d'Héraclite à Marx, est paru en 2010 (ed. Syllepse).

 

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Atlantico : François Hollande espère encore un accord historique entre les partenaires sociaux alors que le round de négociation autour de la sécurisation de l’emploi arrive à expiration. N'est-il pas curieux que cette négociation justement historique soit laissée aux mains de syndicats dont la représentativité pose question ?

 Benoît Broignard : C’est effectivement très surprenant de voir à quel point la représentativité syndicale est basse puisque cette dernière est descendue en dessous de 8%. Ce taux est l’un des plus bas, si ce n’est le plus bas, de tous les pays de l’OCDE et se trouve en dessous de pays comme la Lituanie ou la Lettonie. Cette situation est absolument anormale et créé une discussion paradoxale entre le gouvernement, les patrons et des gens qui ne représentent qu’une très faible part des salariés et même pas des travailleurs. Cela pose de nombreuses questions de légitimité et à n’en pas douter, il s’agit de l’axe d’évolution sur lequel doivent absolument se concentrer les syndicats dans le futur.

René Mouriaux : En réalité, sur le plan légal on ne peut pas considérer que ce soit anormal dans le sens où les syndicats qui sont présents dans une négociation sont ceux reconnus par le décret de 1966. Participent ensuite ceux qui veulent à cette négociation qui prend pied dans un contexte de l’emploi très difficile et sous une grande pression de la part d’un patronat offensif car effrayé par la victoire présidentielle de François Hollande, social-démocrate de droite selon certains de ses camarades de parti, et de ce que pourrait être sa politique. La question est maintenant de savoir si ce conflit est incontournable, pour ma part je le considère comme nécessaire pour progresser. La science elle-même avance par l’affrontement et plutôt que d’éviter ce conflit comme le voudraient certaines, il faut l’analyser pour le rendre productif.

Malgré un très faible tôt de syndicalisation, sur le plan législatif les syndicats sont plus représentatifs que les partis politiques. Cependant, cela n’empêche pas de souligner l’important problème de l’incapacité du syndicalisme français à s’implanter. Les syndicats ont eu traditionnellement la mauvaise idée de se compter et de faire de grandes manifestations en pensant que le niveau de syndicalisation était secondaire. C’est leur erreur historique. En Grande-Bretagne ou en Allemagne, la syndicalisation fonctionne en collaboration avec des entreprises qui prennent les cotisations et les versent aux syndicats ce qui est interdit en France depuis les lois de 1956. Il faut donc comparer ce qui est comparable. En Belgique, les adhérents reçoivent du patronat une prime supérieur à la cotisation si les conditions des accords sociaux sont respectés (l’absence de grève sur une période par exemple).

Le gouvernement dit vouloir s'inspirer des méthodes allemandes. Sont-elles vraiment transposables au contexte français ?

Benoît Broignard : Une grande partie des pratiques syndicales allemandes est effectivement applicable au modèle français à condition de ne pas essayer des les plaquer de manière brutale et bornée. Il semble par exemple tout à fait possible d’inclure dans les comités de direction des entreprises des représentants des salariés, certains syndiqués et d’autres pas. Cette mesure permettrait notamment de donner de la visibilité aux salariés qui n’en ont pas. A l’inverse, il ne faut pas commettre l’erreur d’importer dans le même temps les défauts du système allemand. Ce dernier a par exemple pour effet de provoquer une grande précarité pour une partie des employés notamment lorsque que certains d’entre eux travaillent dix heures par semaine à cinq euros de l’heure. Cette situation, même si elle sort ces travailleurs des chiffres du chômage, ne leur offre pas une situation très enviable. Même si le coût de la vie est inférieur en Allemagne, le modèle social est loin d’être aussi parfait que ce que l’on veut bien en dire en France.

René Mouriaux : Il y a là une grande illusion de la part du gouvernement car les socio-démocrates français ne peuvent exister sans la création d’un équivalent du DGB allemand (confédération syndicale). De plus, le SPD n’est pas un bon exemple à suivre, c’est le modèle d’un échec. Depuis que Schröder a mis en place des réformes équivalentes à celles libérales de la CDU/CSU, il a provoqué des défaites électorales terribles et continues pour le parti. Cela a d’ailleurs entraîné  la scission d’une partie de la gauche dure qui a inspiré Jean-Luc Mélenchon pour la création de son mouvement. De plus, le DGB a énormément souffert de cela et est à présent dans une phase de reconquête, il a pour cela proposé un plan d’investissement européen destiné à mettre fin à l’austérité.

Comment pourrait donc s'organiser un dialogue social efficace et représentatif ?

Benoît Broignard : Ce sont les syndicats français qui doivent faire leur révolution en interne et d’arriver à entrer dans le XXIème siècle. Ils doivent absolument arriver à se rendre attractifs pour les salariés en proposant des solutions concrètes afin d’attirer à eux de nouveaux adhérents sans quoi ils ne sortiront jamais de cette problématique de légitimité. Il est intéressant de regarder ce qui se passe en Suède où 80% des salariés sont syndiqués. Dans ce pays, les syndicats gèrent une partie de l’allocation chômage ce qui encourage énormément les Suédois à adhérer à un syndicat. Il pourrait donc être positif de donner aux syndicats français la possibilité d’élargir leurs compétences sociales et donc leurs sources de financement. C’est peut-être de cette manière, en les rendant paradoxalement plus « puissants », qu’il est possible de rendre les syndicats légitimes. En tout cas, ce qui est certain c’est que le modèle français dans son état actuel est au point mort et n’est pas productif. Il faut donc mettre en place des leaders syndicaux crédibles et raisonnables qui seraient capables de sortir de la « guéguerre » de celui qui sera le plus radical menée à grand coup de slogans chocs dans les matinales radios.

René Mouriaud :Il est impossible de tout modifier de manière brutale car l’histoire du dialogue social français remonte à très loin.  On sait par exemple que le Medef a alimenté les caisses de certains syndicats comme FO ou le CFE-CGC mais pas la CGT. Il est important de comprendre que les relations entre syndicats de patrons et de salariés sont complexes et enchevêtrées mais également que la réalité du conflit est bien plus violente sur le terrain que ce que veulent bien montré les grandes négociations au niveau national. Cela s’est par exemple observé lors de la création de l’observation de la répression et de la discrimination qui regroupe aussi bien des syndicats de salariés que de magistrats ou d’avocats. Cela rend donc extrêmement difficile l’amélioration de la représentativité tant que de tels phénomènes d’une part effraient les non syndiqués et renforcent les blocages et les tensions idéologiques.

La dernière campagne présidentielle a montré à quel point les syndicats, de salariés et de patrons, sont positionnés politiquement. Au nom de qui parlent-ils aujourd’hui ?

Benoît Broignard : Historiquement, les syndicats étaient encore plus politisés qu’ils ne le sont aujourd’hui et nous sommes loin d’une CGT qui était un organe du parti communiste. Au-delà de cela, il n’est pas surprenant que les syndicats continuent à être marqués politiquement car par le fait qu’ils s’occupent des affaires de la cité, il s’agit en fait de leur métier. Que le patronat soit de droite et les salariés de gauche correspond finalement à une certaine logique, cependant, lorsque le numéro 2 de la CGT est devenu le conseiller spécial de François Hollande sur les questions sociales on peut considérer qu’il y a une porosité qui pose question. Il existe donc des passerelles personnelles très fortes mais des passerelles idéologiques et financières qui restent très limitées.

René Mouriaud : Les syndicats ont toujours, et nécessairement été des négociants politiques que ce soit en Allemagne, en Suède, au Japon et partout ailleurs. Même s’il y a évidemment une différence entre société civile et Etat, il y a une implication inhérente des familles syndicales qui ne peuvent pas se détacher de la politique, au sens organisation du pouvoir du terme. Les syndicats et tout ce qui les compose, le droit de réunion, de syndicalisation sont des droits constitutionnels et les implique donc structurellement à la politique. Ils ne peuvent non plus ne pas prendre part aux débats de politique publique sans quoi ils se désarmeraient et sont donc obligés de se battre, de soutenir ou de tenter de contrecarrer certaines lois.

Enfin dans leur rapport aux partis politiques, il y a quatre types de relations. La subordination comme le fut la CGT au PCF mais aussi FO par rapport à la SFIO. La rivalité, comme celle qui opposait FO aux PCF dont l’affaiblissement à amenuiser l’identité syndicale de FO. La substitution qui existe très peu en France, il en existe quelques traces dans des syndicats comme Sud ou FSU. Enfin, il y a la coopération qui s’est cristallisé autour du cliavge politique droite gauche lors de la dernière campagne présidentielle. Il n’est pas surprenant que de nombreux syndicats aient voulu la tête de Nicolas Sarkozy qui a cru pouvoir en radicalisant sont discours envers eux en les traitant notamment de corps intermédiaires inutiles voire dangereux. Enfin, François Chérèque a quitté ses fonctions plus tôt que prévu après avoir admis qu’il était trop proche de la politique.


Hollande veut inscrire dans la Constitution le rôle des partenaires sociaux. Comment expliquer cette sacralisation du syndicalisme par les politiques ?

Benoît Broignard : J’ai du mal à m’expliquer le sens de ce genre de mesures car je ne vois absolument pas ce que vient faire la constitution là-dedans. Si on continue à vouloir mettre tout et n’importe quoi dans notre constitution, elle va finir par se transformer en code civil. J’ai la sensation qu’il s’agit plutôt d’un accord qui aurait été passé entre le candidat Hollande et les syndicats afin que ces derniers ne s’opposent pas à lui pendant la campagne. Il pourrait également s’agir d’une simple posture visant à renforcer symboliquement l’attachement de François Hollande à la gauche au moment où tout le monde lui reproche de faire une politique de droite.

René Mouriaud :C’est tout à fait inutile voire nuisible puisque le préambule de la constitution de la 4ème République, repris dans la 5ème,  précise que chaque salarié a le droit de se syndicaliser ou de ne pas le faire dans le syndicat qu’il souhaite. A partir de là, il ne s’agit que de paroles incantatoires sans portée. Il avait d’ailleurs voulu ouvrir sa relation avec les syndicats lors du premier sommet social suivant son élection mais le tout a été écrasé par l’affaire du tweet de sa compagne.

La social-démocratie à la française restera-t-elle un doux rêve tant que les syndicats français seront ce qu’ils sont ?

Benoît Broignard : La social-démocratie à la français n’existe pour l’instant tout simplement pas, il ne s’agit que d’un positionnement politique un peu flou qui ne recouvre rien et dont ont cherche toujours la véritable définition et le véritable projet. L’idée est-elle de s’inspirer de Tony Blair ? De Gerhard Schröder ? Je ne sais pour l’instant pas ce que les socialistes entendent par social-démocratie à la française mais tant que personne n’en fera autre chose qu’un slogan politique ou un concept marketing subliminal, elle n’existera pas.

Le gouvernement attend des partenaires sociaux qu’ils proposent des mesures permettant plus de souplesse à l’emploi et plus de protection pour les employés. Cela n’est-il pas profondément incompatible dans la structure syndicale française ?

 Benoît Broignard :L’augmentation parallèle de ces deux concepts est effectivement totalement incompatible. C’est d’ailleurs étonnant et amusant de voir qu’une loi va être proposée en cas d’échec de la négociation, ce qui est le plus probable, car une fois encore cela témoigne de l’échec des syndicats de patrons aussi bien que de salariés et plus généralement du dialogue social français. Une loi présentée dans ce contexte aura, comme d’habitude, ne satisfera ni les uns ni les autres et aboutira à quelque chose de tiède et sans consistance. Les syndicats, patrons et salariés, ne sont pas illégitimes pour intervenir mais ils pourraient être encore plus légitimes s’ils parvenaient à fonctionner ensemble plutôt que de se braquer sur des positions dogmatiques. Au final, une fois encore, ce sont les français, les travailleurs, qui sont les perdants d’une discussion impossible.

René Mouriaud : La flexicurité a quelque chose d’une oxymore comme le disent les linguistesmais il est notable malgré tout que la CFDT et la CGT ont essayé de réfléchir à des formules qui permettraient de licencier facilement tout en protégeant les salariés. Il faudrait pour cela entrer dans une logique de la gestion du travail très administrative en créant un statut d’employé entre les emplois et le Medef y est profondément allergique. C’est effectivement une réforme qui serait très profonde et impliquerait des modifications profondes de notre façon de notre rapport au travail et au chômage dégressif.

Propos recueillis par Jean-baptiste Bonaventure

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