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Xavier Niel : Irrésistible ou irrésisté ?
©Reuters

Sans défense

Xavier Niel : Irrésistible ou irrésisté ?

Dans une récente interview sur le plateau de C à vous, Xavier Niel a réussi (sans difficulté) à évincer une question gênante à propos de la politique de dividendes d'Iliad.

Benjamin Dormann

Benjamin Dormann

Benjamin Dormann a été journaliste dans la presse financière et trésorier d'un parti politique. Depuis 18 ans, il est associé d'un cabinet de consultants indépendants, spécialisé en gestion de risques et en crédit aux entreprises. Il est executive chairman d'une structure active dans 38 pays à travers le monde. Il est l'auteur d’une enquête très documentée : Ils ont acheté la presse, nouvelle édition enrichie sortie le 13 janvier 2015, éditions Jean Picollec.

Le débat continue sur Facebook : ils.ont.achete.la.presse et [email protected]mail.com.

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Ces jours-ci, Anne-Sophie Lapix interviewait Xavier Niel dans son émission "C à vous" sur France 5.

Une nième occasion pour Xavier Niel d’exercer son talent de super-communicant, pour ne pas dire de comédien, face à un plateau de journalistes qui, une fois encore, a démontré son incompétence et sa complaisance à l’égard de l’invité. La presse et les médias contre-pouvoir, c’est fini. Nous n’avons plus que des "talks" ou "des talk-show", dignes de conversation du café du commerce, souvent autour d’un verre ou d’une cuisinière en fond de plateau, où de brillants communicants viennent soigner à leur image, sans aucun risque d’être contredits par des journalistes faussement impertinents.

Bref retour sur ces 45 secondes d’interview, dont voici les échanges extensifs, et le nombre de mensonges, erreurs, imprécisions, contenu dans cette interview :

  • Anne-Sophie Lapix : Elise Lucet nous expliquait que certaines boites, Sanofi pour ne pas la nommer, reversait 50% des bénéfices en dividendes. Vous, vous êtes à combien ?
  • Xavier Niel :  Je ne sais pas.  0,… ? enfin rien
  • Anne-Sophie Lapix  : Les dividendes, ça représente combien de vos…
  • Xavier Niel  : Ah, chez nous, on ne fait pas de dividendes. On est réputé pour ne pas faire de dividendes. Non.
  • Anne-Sophie Lapix  : Vous ne versez aucun dividende ?
  • Xavier Niel  : je crois qu’on verse 20 millions d’euros, sur un profit de 1,3  milliard d’EBITDA l’année dernière
  • Patrick Cohen : Vous êtes côté en course
  • Anne-Sophie Lapix  : Ça c’est le profil d’entreprises…
  • Xavier Niel : … de croissance.
  • Anne-Sophie Lapix  : De croissance
  • Xavier Niel  :  Donc c‘est ce qu’on aime faire.
  • Anne-Sophie Lapix  : donc on ne reverse rien aux…
  • Xavier Niel :  donc on prend notre cash pour investir
  • Anne-Sophie Lapix  : Bravo !

Passons sur le fait que Sanofi n’ait pas reversé 50% de ses bénéfices en dividendes, mais 100% (cf page 14 du rapport Ricol Lasteyrie). Ce qui nous intéresse ici sont les réponses inexactes, si ce n’est mensongères, de Xavier Niel.

"Je ne sais pas, zéro virgule… rien, quoi … on est réputé pour ne pas faire de dividendes" (voir la vidéo pour les talentueuses mimiques du visage accompagnant ces réponses), avec le détail du calcul qui suit "je crois qu’on verse 20 millions sur un profit de 1,3  milliard d’EBITDA l’année dernière"

Première remarque, comparer la pression des actionnaires de Sanofi est celle de ceux d’Iliad-Free, pour maximiser leurs dividendes reçus, est absurde de la part de la journaliste. Dans le cas de Sanofi, les actionnaires sont extérieurs à la société, près de 90% du capital étant détenu par le "public", le plus gros actionnaire n’atteignant pas 9% du total. Dans le cas d’Iliad-Free, la société est majoritairement détenue par son créateur Xavier Niel, co-dirigeant de l’entreprise. C’est très différent. Celui-ci est donc libre de faire les arbitrages que bon lui semble entre dividendes, investissement et plus-value personnelle.

Deuxièmement, répondre à propos de la distribution de dividendes de Free que : "c’est rien", "on ne verse rien", c’est induire les auditeurs gravement en erreur. Xavier Niel possède près de 55% de sa société Iliad. Pour l’année 2014, ses dividendes personnels, soit 55% des 21,6 millions distribués, s’élèvent donc à 11,9 millions d’euros, soit près de 990 000.euros par mois (plus de 600 fois le smic par mois !). 900.000 euros par mois, en moyenne depuis 10 ans, prélevés sur son entreprise. Monsieur Niel payant des impôts sur ces dividendes, on peut penser qu’il ne les ignore pas tout à fait, à moins sur son statut de milliardaire passe qu’il considère qu’un revenu de 900.000 € par mois, "c’est rien" !

Troisièmement, il est inapproprié de diviser un dividende par un EBITDA. Cela ne se pratique jamais dans le monde de la finance. Celui-ci se réfère toujours au même ratio qui a du sens, le ratio dividende versé divisé par bénéfice net, dit "Pay-out". Le 100% mentionnés ci-dessus est le pay-out de Sanofi. Dans le cas de la société de Xavier Niel, le pay-out de 2014 est de 8% (21,6 m€ sur 278,4 m€ de bénéfice net). Sur les 10 dernières années, il a oscillé entre 7% et 18%. Le chiffre de "0,… rien" induit donc sciemment l’auditeur en erreur. Mais une fois encore, les journalistes fassent à lui ne disent rien. Passivité ? Incompétence ? Absence de travail ? Quand on voit qu’Anne-Sophie Lapix demande à son "invité" s’il verse des dividendes, et combien, alors que la société est cotée en course, et que cette information est donc disponible en 2 minutes en ligne sur internet, cela rappelle une triste réalité de notre pays : les journalistes  ne travaillent plus, ils font de l’interview people…

Il ne reste plus qu’à l’artiste Xavier Niel de finir son numéro de 45 secondes : "société de croissance…on ne reverse rien, on prend notre cash pour investir". Là, son public est conquis. "Bravo" crie la journaliste enthousiaste à la fin de la tirade. On aurait voulu qu’elle se lève et qu’elle l’embrasse. Un vrai happy-end comme on les aime.

Pendant ce temps, les journalistes ont évité les mises en lumière de contradictions. Mettons de côté le fait qu’Apple ou Microsoft aux USA , ou Eurofins Scientifi en France, versent des dividendes élevés (pay-out de 25% à 40%), alors que ce sont aussi des valeurs de croissance, ou que le cash et le bénéfice net sont deux valeurs à ne pas mélanger comme c’est fait là à tort… On n’en n’est plus à une inexactitude près, et de toutes façons, les 4 journalistes autour de la table ne viendront à aucun moment perturbé la douce mélodie.

Mais surtout, pas un mot sur le fait que depuis des années Xavier Niel et les principaux dirigeants multiplient stock-options et actions gratuites en leur faveur. Par ce biais, ils réalisent de confortables plus-values personnelles, par la vente d’actions dont le stock est régulièrement renouvelé par création de nouvelles actions (plus de 4 millions en dix pour tous les actionnaires).

Exemple, en 2013, Xavier Niel a cédé plus de 1,7 millions d’actions de la société, pour une valeur de plus de 300 millions d’euros (voir ici)après en avoir cédé plus de 400.000 actions en 2011 et plus de 1,5 millions en 2010. Ce sont donc, selon les moments, des dizaines, et parfois des centaines, de millions d’euros que Xavier Niel encaisse ainsi à titre personnel, avec de nouvelles actions créées, souscrites ou reçues, puis vendues sur le marché. Une richesse créée pas uniquement "investie dans l’entreprise" et "qui n’en sortirait jamais ", contrairement à ce que nombre des auditeurs comprennent de ses propos. 

En 2014, le nombre d’actions de Xavier Niel a ainsi progressé, lui permettant de rester à un niveau d’actions encore détenues par lui et sa holding de plus de 32 millions, soit une valeur, à ce jour, d’environ 6,4 milliards d’euros, une augentation de 1,6 milliard d’euros rien que pour 2014, plus de 100 millions par mois…

En conclusion il est inquiétant pour 3 raisons de voir pareille pitoyable interview journalistique, et pareille défaut d’information.

  • D’une part, Xavier Niel lui-même devrait s’inquiéter du niveau indigent de travail des journalistes parisiens, et de leur faible crédibilité dans l’opinion publique, étant lui-même actionnaire du Monde, du Nouvel Observateur, et de tant d’autres journaux/sites, (dont Atlantico).

  • D’autre part, "à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire". A force d’avoir une presse à ce point docile et complaisante à son égard, Xavier Niel manque d’adversaires qui le pousseraient à progresser, au lieu de dérouler avec satisfaction des numéros de communication parfaitement maitrisée, ne rencontrant aucune opposition. Trop facile, pas drôle. Pas sain.

  • Enfin, en continuant à avoir une presse qui refuse toute critique étayée, à l’image de boycott généralisé (sauf quelques sites et radios dont Atlantico) de mon enquête ("Ils ont acheté la presse", éditions Jean Picollec), rééditée après le succès de l’édition précédente, on laisse les Edwy Plenel, Laurent Joffrin, Renaud Dély, et les nouveaux milliardaires actionnaires monopoliser les débats sur la presse, sans contradicteurs sérieux.  Une fois encore, la conséquence est connue. L’expression du mécontentement refoulé sur la presse ne pourra se faire que dans le seul endroit où la population se sent libre de s’exprimer : l’isoloir. Et chacun connait la tendance de cette évolution… 

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