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La Commission européenne via la taxonomie a proposé une nouvelle approche sur l'énergie nucléaire et le gaz
La Commission européenne via la taxonomie a proposé une nouvelle approche sur l'énergie nucléaire et le gaz
©PATRICK HERTZOG / AFP

Réformes

Volte-face salutaire sur le nucléaire et bientôt sur le véhicule électrique

Si la Commission européenne a su ou dû faire marche arrière sur l’énergie nucléaire, elle peut aussi le faire pour son "tout véhicules électriques".

Samuel Furfari

Samuel Furfari

Samuel Furfari est professeur en géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles, docteur en Sciences appliquées (ULB), ingénieur polytechnicien (ULB) et Président de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels. Il a été durant trente-six ans haut fonctionnaire à la Direction générale de l'énergie de la Commission européenne.

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L’enthousiasme de la Commission européenne lors du lancement de son Pacte vert le 9 décembre 2020 visant à décarboner rien moins que « le continent européen » pour 2050 a subjugué le Conseil européen qui le 10 décembre 2020 a approuvé « un objectif contraignant consistant en une réduction nette des émissions de gaz à effet de serre dans l’UE d’au moins 55 % d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 1990 ». Il a « invite les colégislateurs à tenir compte de ce nouvel objectif dans la proposition de loi européenne sur le climat et à adopter cette dernière rapidement ».

Tout est en place pour laisser le champ libre à la Commission européenne qui sous la houlette du Parlement européen propose moult réglementations, les unes plus contraignantes que les autres. Car, comme l’a dit un des plus grands scientifiques de l’étude de l’atmosphère, Richard Lindzen du MIT, « Si vous contrôlez le carbone, vous contrôlez la vie ». La Commission européenne s’est mise en tête de contrôler notre vie en éliminant les émissions de CO2 de toutes nos activités. Mais en fait derrière cette décarbonation dont la plupart des promoteurs — au premier chef la Commission européenne — sont les idiots utiles des écologistes, il y a la volonté de ces derniers d’imposer une décroissance qui n’est rien d’autre que le rejet de la société de marché, de la société occidentale qui a pourtant créé notre formidable et enviable qualité de vie. Ne nous leurrons pas, les écologistes ne sont pas naïfs au point de croire que les énergies renouvelables sont une solution : après 40 ans d’efforts ils ont eux aussi compris que l’éolien et le solaire ne sont que des apports à la marge des besoins gigantesques d’énergie dont le monde a besoin. Leur objectif n’est pas de protéger l’environnement, mais renverser la société occidentale.

Le revirement spectaculaire de la Commission européenne

Il en est de même pour l’énergie nucléaire. Ils savent que cette énergie est moins chère que les autres (comme le montre la débâcle actuelle des prix de l’électricité dans l’UE), sure (on va y revenir) et abondante. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils s’opposent à cette énergie depuis les années 1970 lorsque le malthusien Paul R. Ehrlich déclara que « donner à la société une énergie abondante et bon marché à ce stade serait l’équivalent moral de donner une mitraillette à un enfant idiot ».

Les écologistes ont donc cru que l’heure de leur victoire avait enfin sonné : le pacte vert de la Commission européenne et la crise de la Covid allaient créer le monde d’après, c’est-à-dire celui sans énergie abondante et bon marché qui conduirait ainsi de facto à l’abandon de la société de marché. Leur enthousiasme atteint le sommet lorsque le 21 avril 2021 la Commission européenne adopta « un ensemble complet et ambitieux de mesures visant à mieux orienter les flux de capitaux vers des activités durables dans l’ensemble de l’UE ». Ce classement, appelé taxonomie verte, définit clairement quelles sont les technologies considérées comme « vertes » et donc susceptibles d’être promues — entendez subsidiées — en vue d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. Or, dans ce document, l’énergie nucléaire était exclue. Vous avez bien lu ! Afin d’« aider l’Europe de façon déterminante à atteindre la neutralité climatique d’ici à 2050 » (sic), l’énergie nucléaire qui ne produit pas de CO2 est exclue.

Terme nouveau dans le vocabulaire bruxellois emprunté à la biologie, la taxonomie est ici l’étude d’une classification des activités économiques afin d’établir des critères transparents et reconnus par le monde politique et de la finance comme « durables ». On notera au passage qu’alors qu’historiquement (rapport Brundtland de 1987) il était question de développement durable — durable n’est qu’un qualificatif — on glisse sournoisement vers « durable », l’aspect écologique ayant la prééminence sur le développement. Bien entendu, la taxonomie ne peut pas interdire aux industriels d’investir dans les technologies de leur choix et aux acteurs du marché financier de les appuyer financièrement. Mais la taxonomie va contraindre — la Commission dit « guider » — ces investissements dans la direction déterminée par la politique.

Onze États membres, emmenés par la France, la Finlande et la Pologne se sont opposés à l’exclusion de l’énergie nucléaire. D’autres inversement, notamment Allemagne, Autriche, Espagne et Luxembourg, se sont opposés aux premiers. Mais finalement est-ce le poids de la France et de son président, est-ce que ce sont les nombreuses interventions diverses des énergéticiens, ou bien la prise de conscience que les énergies renouvelables intermittentes et variables ne permettront pas de progresser beaucoup plus dans la décarbonation, la Commission a fini par accepter ce 2 février l’énergie nucléaire dans la taxonomie. On se demande pourquoi il a fallu attendre si longtemps pour une décision aussi évidente puisque l’uranium ne contient pas de carbone. Ces tergiversations dénotent bien que l’on est dans le domaine de la politique et non pas de la science.

La taxonomie accepte également les centrales électriques au gaz naturel, afin de permettre à l’Allemagne … de sortir du nucléaire et du charbon, puisque — c’est bien connu — elle a atteint le maximum raisonnable en éoliennes et panneaux solaires photovoltaïques. Mais nous n’en dirons pas plus ici pour ne pas allonger. De même, nous ne deviserons pas sur les changements annoncés à des échéances plus ou moins éloignées. Mais d’évidence, d’ici 2045 (une des dates annoncées) la politique énergétique de l’UE aura subi plusieurs revirements, au gré de l’évolution des technologies ou du retour au réalisme, comme nous l’enseigne la politique d’imposition des biocarburants.

Des arguments qui vont fâcher les écologistes

Néanmoins, il est évident que le vent en faveur de l’énergie nucléaire est revenu dans l’UE. Comme le dit Jean-Bernard Lévy, président-directeur général d’EDF « Beaucoup de gens (…) se rallient à sa nécessité ». D’ailleurs, la Commission européenne embarrassée a dû justifier son revirement avec des arguments irréfragables qui ne vont pas plaire à plusieurs candidats à la présidence de la République française. Elle considère que « les activités liées à l’énergie nucléaire sont des activités à faible intensité de carbone […] Ces activités économiques liées à l’énergie nucléaire devraient être qualifiées [d’éligibles] en l’absence d’alternatives à faible émission de carbone technologiquement et économiquement réalisables à une échelle suffisante pour couvrir la demande d’énergie de manière continue et fiable. […], En outre, les preuves de la contribution potentielle substantielle de l’énergie nucléaire aux objectifs d’atténuation du changement climatique sont nombreuses et claires ». C’est donc une prise en compte de la réalité scientifique que le nucléaire réduit drastiquement les émissions de CO2, d’autant plus que — c’est dit explicitement — on ne pas atteindre la neutralité carbone avec des énergies renouvelables intermittentes et variables.

Quant à l’épouvantail des déchets, la Commission explique que leur stockage à long terme et de l’élimination finale, les « critères de sélection technique devraient donc refléter les normes les plus élevées en matière de sûreté nucléaire, de radioprotection et de gestion des déchets radioactifs, en s’appuyant sur les exigences fixées dans le traité instituant le traité Euratom […]. Ces exigences garantissent que l’impact des risques extrêmes d’origine humaine et naturelle, y compris les tremblements de terre et les inondations, est réduit au minimum et que les accidents, les opérations anormales et les défaillances ou la perte des systèmes de contrôle sont évités ». Les écologistes doivent apprécier.

Le nucléaire et la campagne présidentielle

 Mais à mon estime parmi les considérants qui précèdent les articles du texte législatif le plus important est le suivant : « Dans le monde entier, des efforts de recherche et de développement sont en cours pour mettre au point de nouvelles technologies de réacteurs nucléaires qui utilisent, entre autres, des cycles de combustible fermés ou des concepts d’autoreproduction de combustible et qui réduisent au minimum la production de déchets hautement radioactifs (“réacteurs de génération IV”) ». Comme je l’ai signalé dans plusieurs publications, la Chine, la Russie, la Corée, les États-Unis et même le Canada ont entrepris une course géopolitique de l’énergie nucléaire civile de laquelle l’UE était absente à cause de sa monoculture des énergies renouvelables. Espérons qu’elle va se ressaisir et participer à l’avenir de la production d’électricité dans un monde dans lequel il y aura toujours plus besoin d’électricité.

Enfin, la Commission reconnait qu’« au fur et à mesure que les installations nucléaires actuellement exploitées vieillissent, elles ont besoin de mises à niveau de sécurité pour prolonger leur durée de vie opérationnelle, ainsi que de nouvelles installations nucléaires pour remplacer les installations obsolètes. Il s’agit d’un processus continu qui devrait garantir la disponibilité de la capacité nécessaire à la décarbonisation du système énergétique d’ici à 2050 et au-delà de cette date si nécessaire. En conséquence, d’importants investissements dans l’énergie nucléaire seront nécessaires tout au long de la période allant jusqu’en 2050 et au-delà ».

Avec une gauche si opposée au nucléaire et qui refuse de voir la réalité dans le monde, il serait opportun que ce revirement de la Commission soit mieux connu dans le cadre de la campagne électorale en cours. D’autant plus que la conversion tardive d’Emmanuel Macron, si elle a été déterminante dans l’inversion de la Commission européenne, laisse quand même perplexe étant donné sa volonté mainte fois répétée dans le passé de poursuivre la politique antinucléaire de François Hollande et concrétisée par la fermeture de la centrale de Fessenheim.

Les véhicules électriques subiront-ils le même sort ?

Avec Loïk Le Floch-Prigent dans Atlantico, nous avons dénoncé le rôle néfaste que joue l’Allemagne dans la politique énergétique de l’UE en exigeant que ces partenaires la suivent dans sa course désespérée dans l’EnergieWende ‘quoi qu’il en coûte’. Son opposition à l’énergie nucléaire a contribué à exclure l’électricité nucléaire de la première version de la taxonomie. On est d’ailleurs en droit de se demander si le fait que le parti de la présidente de la Commission européenne n’est plus dans la majorité gouvernementale allemande n’a pas contribué, même symboliquement, dans ce revirement surprenant de la Commission.

Cette sécurisation de l’avenir de l’électricité nucléaire dans l’UE constitue un stimulant pour tous ceux qui pensent que la Commission européenne est dans l’excès avec son Pacte vert. Prenons l’exemple de sa position surprenante au sujet des véhicules thermiques. Elle demande qu’en 2035 au plus tard on ne vende plus de véhicules à essence et diesel.

Concédons que le véhicule électrique est un succès technologique. Après avoir été supplantés il y a un siècle, par ceux à moteur thermique, leur percée, grâce notamment à une marque américaine ne peut laisser indifférent. En 2021, selon l’association européenne des constructeurs d’automobiles ACEA, les véhicules totalement électriques ont représenté 9 % des ventes. Quant aux véhicules hybrides rechargeables, qui fonctionnent quand même essentiellement à l’essence, ils représentent aussi 9 % du marché, c’est une aubaine, car ils permettent aux constructeurs d’éviter les amendes de l’UE pour non-respects des normes de CO2 de la moyenne de leurs véhicules vendus.

Pas si verts !

Mais il ne faut pas cacher que cette croissance est avant tout due à la politique et non pas au choix rationnel. D’abord les primes à l’achat s’élèvent en moyenne à environ 10 000 € dans les États membres. Ensuite, ils font l’objet d’exonérations fiscales diverses, en particulier pour les entreprises. Comme pour les éoliennes et les panneaux solaires photovoltaïques, sans subsides et sans priorité de distribution, le marché s’écroule. Il y a ensuite la peur, pour ceux qui ne peuvent pas se permettre de changer de véhicule trop rapidement, de ne plus pouvoir utiliser son véhicule d’ici quelques années. Si l’on ajoute le coût d’installations des bornes de recharge et des câbles de puissance qui doivent être installés afin de permettre la connexion de ces bornes aux centrales électriques ― coûts supportés par tous les consommateurs d’électricité qu’ils aient ou non un véhicule électrique ― on arrive non seulement à une aberration économique, mais on doit aussi déplorer une injustice sociétale.

Ensuite, le véhicule électrique — à l’instar des éoliennes — est une aberration environnementale. Certes, ils sont utiles pour limiter la pollution atmosphérique localement, mais cette dernière est transposée ailleurs. En partie dans les centrales électriques — surtout si elles ne sont pas nucléaires, comme le veut l’Allemagne — mais aussi au loin dans les pays en développement où la production des métaux nécessaires indispensables à leur construction se fait parfois sans considération pour l’environnement ni pour les conditions de travail. Un rapport de l’Agence européenne de l’environnement donne un léger avantage au véhicule électrique sur leur durée de vie par rapport à celui thermique en termes d’émissions de CO2, mais précise quand même ‘qu’il y a beaucoup d’incertitudes sur ces données’. Par contre, son impact toxique sur le corps humain et celui sur les eaux est trois fois supérieur à celui du véhicule thermique. Sagement, les rédacteurs de l’étude prennent des précautions de langages, car on est là dans un nouveau champ de recherche, montrant ainsi que l’on ne possède pas suffisamment de recul pour affirmer quels sont les avantages des véhicules électriques sur ceux thermiques. Comme je le dis à mes étudiants ‘Quand on compte, on compte mal, parce qu’on ne compte pas tout, et parfois ce qui compte le plus n’est pas compté’. Mais apparemment, la Commission européenne ne s’est pas embarrassée de ces précautions, alors que le principe de précaution tant adulé par les écologistes devrait prévaloir ici aussi.

Les biocarburants aussi étaient présentés comme verts (voir ma dénonciation dans Atlantico du 6 août 2012), et on a vu que la Commission européenne a dû revoir sa copie.

Une erreur géopolitique

Enfin, cette course au véhicule électrique ne tient pas compte de la géopolitique. Faut-il donc être aveugle pour ne pas se rendre compte que la firme américaine mentionnée ci-devant et le rouleau compresseur chinois vont supplanter l’une des rares industries de l’UE qui avait une position mondiale enviable. Au lieu d’être produit dans les pays d’Europe centrale et Orientale, les composants viendront de Chine en attendant que ce soit tout le véhicule qui nous arrivera par la ‘route de la soie’. Quant aux rêves de ‘l’Airbus des batteries’ annoncé par la Commission européenne en 2017, une réunion des ministres de l’Industrie qui s’est tenue ce 1er février à Lens a permis de constater que le vieux langage optimiste, mais vide de sens prévaut encore. Le vice-président de la Commission européenne, Maroš Šefčovič, a déclaré que ‘Pour changer la donne, nous devons tous peser de tout notre poids pour garantir l’approvisionnement en matières premières durables — des acteurs de l’industrie et de l’innovation aux États membres, en passant par les institutions financières et les partenaires sociaux. Et nous devons travailler à plein régime’. C’est-à-dire qu’il a à peine changé ce qu’il raconte depuis des années. Notons en passant qu’il y a quelques jours dans Atlantico, Jean-Pierre Favennec a bien fait de montrer que tout comme la pénurie de pétrole n’est pas pour demain, celle du lithium pour les batteries ne l’est pas plus, le marché régule ces productions en fonction de la demande, transformant ainsi progressivement des ressources en réserves. Le problème n’étant pas comme on l’entend souvent la disponibilité de la ressource.

Un espoir pour un retour au bon sens

L’échec de l’idéologie antinucléaire est un encouragement pour espérer que les mises en garde courageuses de Carlos Tavares pourraient mettre fin à la politique excessive de l’UE. Atlantico avec Loïk Le Floch-Prigent a rappelé que pour le directeur général de Stellantis, il ‘est clair que l’électrification est la technologie choisie par les politiques, pas par l’industrie’. Le véhicule électrique a assurément une place dans le marché européen, mais pourquoi faut-il donc décréter qu’il doit en prendre 100 % ? Ne serait-il pas prudent de ne pas mettre tous ces œufs dans le même panier, d’autant plus que le marché mondial de l’automobile ne va pas embrasser le véhicule électrique étant donné le manque flagrant d’électricité dans les pays en développement ? Eux aussi ont le droit de disposer d’électricité abondante avant de penser au véhicule électrique.

Souhaitons que ce sujet soit mis en débat par les candidats à l’élection de la présidence française et qu’ils osent ne pas suivre aveuglément l’UE. Son revirement spectaculaire sur le nucléaire est un fort encouragement.

Le dernier ouvrage de Samuele Furfari est ‘Écologisme. Assaut contre la société occidentale’ (Éditions VA)     

Samuel Furfari
Professeur en géopolitique de l’énergie
Haut fonctionnaire de la Commission européenne en retraite
Président de la Société européenne des Ingénieurs et Industriels
Docteur en Sciences appliquées, ingénieur polytechnicien

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