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Michel producteur de musique police violences
Michel producteur de musique police violences
©Aurore MESENGE / AFP

Forces de l'ordre

Violences contre un producteur : ce problème d’encadrement de la police nationale auquel doit absolument s’attaquer le gouvernement

Trois policiers ont été suspendus jeudi de leurs fonctions après la diffusion sur les réseaux sociaux et par le média Loopsider d'une vidéo d'un homme, producteur de musique, passé à tabac par ces membres forces de l'ordre. Comment expliquer ces faits ? L'encadrement de la police est-il en cause ?

Xavier Raufer

Xavier Raufer

Xavier Raufer est un criminologue français, directeur des études au Département de recherches sur les menaces criminelles contemporaines à l'Université Paris II, et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Dernier en date:  La criminalité organisée dans le chaos mondial : mafias, triades, cartels, clans. Il est directeur d'études, pôle sécurité-défense-criminologie du Conservatoire National des Arts et Métiers. 

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André Chevallier

André Chevallier

André Chevallier est un ancien responsable gradé des forces de l'ordre désormais à la retraite. Il écrit sous pseudo.

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Atlantico.fr : Après l’évacuation violente d’un camp de migrants à la République, la vidéo d’un producteur de musique passé à tabac par trois policiers choque. Dans l’encadrement de la police, comment expliquer ces faits? Les policiers sont-ils parfois un peu trop laissés à eux-mêmes ?

Xavier Raufer : L'idée de ce campement place de la République est l'évidente provocation d'experts de tels guet-apens médiatiques, visant à produire des images-choc, tsunami émotif paralysant la réflexion logique. Réflexion que voici. Que font à Paris ces centaines d'Afghans, pour la plupart jeunes hommes issus d'un pays en guerre depuis un demi-siècle, donc aguerris et peut-être dangereux ? Qui les a laissés entrer ? Au-delà, qui les laisse manipuler par des anarchistes, à seule fin d'agit-prop ?

Le gouvernement défend une loi visant à protéger les forces de l'ordre et il fait bien. Rappel : au quotidien, policiers, gendarmes, pompiers, etc. sont agressés, filmés, traqués jusqu'à chez eux, injuriés sur internet, menacés avec familles et enfants, à l'école, au marché, etc.

Seulement, nos dirigeants amateurs sont incapable de flairer un piège, surtout s'il émane d'anarchistes ou d'antifa, vers lesquels va sa durable faiblesse. Les gilets jaunes, un massacre ; les anarchistes, zéro répression. Cette complicité larvée avec l'extrême-gauche, d'abord médiatique, se paye aujourd'hui. Pour le musicien frappé, attendons la suite, peut-être plus complexe que d'initiales et émotives annonces. Souvenons-nous de "Théo"... Hollande à son chevet, etc…: on a vu la suite.

André Chevallier : L’insuffisance d'encadrement de proximité, garant de la déontologie et du sens de l'action au jour le jour, peut expliquer le type de dérives auxquelles vous faites référence. Policiers parfois très peu encadrés la nuit ou le week-end, absence de contrôle, esprit de clan dans les services créent une situation problématique.

Cette situation se complique de la destruction systématique de la légitimité démocratique des forces de l'ordre depuis l'importation de problématiques américaines et des “black live matters“ en France. Certaines forces politiques réduisent délibérément les policiers à un "groupe" comme un autre. C'est aussi ce qu’une partie des médias entretient comme image de manière biaisée. Nous sommes face à une perte de sens totale qui ébranle la police et renvoie les autorités politiques à un impératif de garantie du pacte républicain face à l'offensive de déconstruction massive de la légitimité des forces de l'ordre.

Quelles responsabilités porte le gouvernement dans ces dérapages ? Est-il incapable de faire respecter son autorité ou ne l’applique-t-il simplement pas ?

Xavier Raufer : Responsabilité entière. La première et la plus ancienne, bien avant M. Macron : avoir fait du corps des commissaires une seconde préfectorale, élitiste et coupée de la base policière. Les récriminations, les alertes remontent toujours moins. Les chefs policiers n'auraient pas dû tolérer que leurs troupes finissent en bêtes de somme ; dédaigner leurs plaintes. Exemple : en Île-de-France, pour gagner trois sous, on sous-traite désormais l'entretien-désinfection des cars de police, CRS en tête, à des sociétés privées peuplées d'islamistes. On voit arriver dans les garages de police des barbus, "zabiba" au front (marque de prosternation fervente). Un jour, un drame adviendra et comme pour l'affaire Harpon, hors d'usuelles simagrées, ce sera de la faute à pas de chance.

André Chevallier : L’attitude des gouvernements qui se sont succédé depuis des années est en fait profondément paradoxale vis-à-vis des forces de l’ordre. D’une part, on ne peut nier, au travers de leurs déclarations mais également des mesures catégorielles ainsi que des augmentations d’effectifs - à l’exception en ce domaine de la présidence de Nicolas Sarkozy- un intérêt constant apporté aux forces de l’ordre, soit la gendarmerie et la police nationales, et plus encore au profit de cette dernière. Mais, d’autre part, ces gouvernements ne se sont pas montrés capables de redonner du sens à la fonction régalienne de garantie de la sécurité. L’effondrement d’une réponse pénale qui soit véritablement dissuasive et la multiplication de zones de non droit ont fragilisé le socle mental comme politique sur lequel s’appuie la police. Et cela se ressent au niveau d’un certain nombre d’individus dans les rangs des forces de l’ordre. Tous n’ont pas le recul ni la parfois la réflexion nécessaires pour se relégitimer « dans leurs têtes » et cela peut mener à des dérives, alimentées par l’effet groupe.

Aux postes cadres, qui sont les hommes qui dirigent les policiers et quelles sont leurs méthodes ? Sont-ils moins bons qu’avant ?

Xavier Raufer : La Préfecture de police de Paris est la plus ancienne du monde, à l'œuvre depuis 350 ans ; à travers guerres, révolutions, etc. elle a servi de modèle à toutes les autres d'Europe, puis du monde. Son encadrement de haut niveau est rarement pris en faute. Ce qui vient d'advenir tient donc moins à un défaut de direction qu'à l'épuisement de personnels trop peu nombreux, courant sans cesse sur un territoire immense (Paris et petite couronne, Val-de-Marne, Hauts-de-Seine et Seine Saint-Denis) : maintien de l'ordre... émeutes des banlieues hors-contrôle, police du confinement, etc. La base de la police et des gendarmes n'en peut plus, elle est à bout de nerfs - écoutons les alertes des syndicats policiers, toujours plus graves au fil des mois : le résultat, le voici. À la fin, certains en viennent à perdre leurs nerfs, c'est regrettable mais en tout cas prévisible. Encore un problème que ce gouvernement n'a su anticiper. Ca devient chronique.

Les dérives comme celles de l’affaire du producteur de musique « attaqué » par des policiers sont-elles plus liées à une question de formation des policiers ou à des défauts dans leur mode de recrutement ?

André Chevallier : La formation initiale est absolument essentielle mais elle reste un sujet complexe. Sa durée a évolué dans le temps. Se rallongeant, puis se raccourcissant. Mais les candidats sont de plus en plus diplômés ce qui a parfois été considéré comme un obstacle par la hiérarchie. La police comme du reste la gendarmerie recrutent désormais majoritairement des citadins, récemment diplômés du baccalauréat ou qui ont effectué un parcours universitaire de premier cycle. Ces recrues ne sont donc plus tout les mêmes que celles qui venaient il y a quelques décennies des mondes ouvriers ou agricoles, et qui toutes avaient effectué leur service militaire.

La formation doit savoir construire le citoyen au sens républicain du terme, inculquer les valeurs d’institutions tournées vers le bien commun et former au principe du respect de la hiérarchie. Mais au regard de l’évolution de la société française, il faut également investir sur l’acquisition de compétences qui renforcent les personnalités sur les plans physique, moral et psychologique afin qu’elles puissent s’adapter à un environnement opérationnel de plus en plus exigeant et déstabilisant (violence croissante, mise en cause quasi-systématique en cas d’usage de la force….).

Concernant les jeunes diplômés, et la question de leur insertion dans les deux institutions, probablement peut-on soutenir qu’un diplôme d’aujourd’hui n’équivaut plus à ce qu’était un diplôme il y a trente ans.

Mais plus que la formation initiale, c’est l’investissement dans la formation continue qui semble un obstacle insurmontable, sauf peut être chez les CRS. Si la Gendarmerie a compris, pour des raisons de survie mais aussi de positionnement stratégique, l’enjeu majeur d’une prise en compte de la formation par le haut (diplômes, VAE, doctorants, conseil scientifique et académique, …), pour des raisons encore mystérieuses, la DGPN n’a pas su faire ce choix jusqu’a présent. Les contraintes de ressources humaines et de baisse des effectifs ont pesé, de même que la reforme des horaires, des retraites, ou la masse des heures supplémentaires non payées ...

Cette formation continue nécessite du temps et des moyens, et surtout une vision claire et un discours interne plus exigeant que ce que s’autorise les ministres de l’intérieur ou les hauts responsables policiers parfois inquiets de déstabiliser des troupes qu’ils savent déjà sur le grill. Et qui, depuis le début de ce quinquennat mesurent leur capacité de pression : les policiers savent qu’ils ont sauvé le gouvernement lors des conflits sociaux qui ont déchiré le pays ces dernières années.

Le gouvernement a sur le champ dénoncé les faits commis par sa police, est-ce la preuve que la hiérarchie est dysfonctionnelle ?

Xavier Raufer : Mais non ! M. Darmanin n'est pas un vrai dur, c'est clair : il joue les matamores et fait du Sarkozy light pour M. Macron. Au premier croche-pied, à la moindre goutte de sang, il reflue sous l'influence de ses conseillers en com'. Comment réprimer en étant adoré de tout le monde - d'abord, des bobos gauche-caviar qu'on fréquente en ville - journalistes en tête ? Il faudrait compter les dirigeants politiques ayant des amants ou maîtresses journalistes ; ou issus du showbiz. En France, les bons ministres de l'Intérieur sont craints durant leur exercice, et regrettés à leur départ, chacun sait ça.

En outre, hors amabilités contraintes, comment faire cohabiter au gouvernement un Darmanin qui, verbalement du moins, combat des racailles que son collègue Dupont-Moretti qualifie de pauvres "gamins déchirés par la vie". Un enfant peu doué voit que c'est impossible. Dans la vraie vie, le "et en même temps" est une chimère, rien de plus.

Pour la suite, voyons ce qu'il adviendra si des policiers ou gradés sont sanctionnés, après les récents événements. Conseillons la prudence à nos ministres : l'histoire ne semblant pas être leur fort, rappelons-leur comment la IVe République entra en agonie : c'était le 13 mars 1958, lors d'une grève de la police.

André Chevallier : La question de l’autorité de la hiérarchie doit être posée. S’agissant de la police, il faut s’interroger sur l’omnipotence des syndicats. S’il n’est aucunement envisagé  de remettre en question le principe syndical, un recentrage s’impose pour permettre un rôle plus actif de la hiérarchie. La hiérarchie et c’est une évidence, est indispensable pour préserver la cohérence d’ensemble, le respect des règles notamment par sa fonction de contrôle, et si nécessaire de recadrage, y compris au cours de l’action. A la condition cependant qu’elle s’engage dans l’action et assume ses responsabilités.
Ce recentrage relève prioritairement du gouvernement.

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