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Vie et mort d’un parrain : mais au final, est-ce que le crime mafieux paye ?
©Alessandro FUCARINI / AFP

Toto Riina, le jeu et la valeur de la chandelle

Vie et mort d’un parrain : mais au final, est-ce que le crime mafieux paye ?

Poursuivi toute sa vie, en permanent danger de mort, la vie de mafieux n'est pas nécessairement la vie idéale qu'on imagine. Même si le parcours orageux de Toto Riina a aussi eu ses franges d'or...

Fabrice Rizzoli

Fabrice Rizzoli

Fabrice Rizzoli (né en 1971) est co-fondateur et président de l'association Crim'HALT qui veut impliquer la société civile contre la criminalité. Il enseigne dans divers établissements universitaires. Docteur en science politique à l’université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), il est spécialiste de la criminalité organisée et des mafias italiennes et coopère avec le Centre Français de Recherche sur le renseignement. Il a été chercheur à l'Observatoire géopolitique des drogues (OGD), chargé de mission à l'observatoire milanais sur la criminalité organisée (Omicron) dans le cadre du projet de recherche « Falcone » piloté par la Commission européenne. Ensuite, il a été officier de protection au ministère des Affaires étrangères (Direction des Français à l'étranger et des étrangers en France), puis à la Commission de recours des réfugiés (OFPRA). Il intervient régulièrement comme consultant et conférencier sur ces thèmes. Il anime le site mafias.fr (analyse au quotidien d'un phénomène complexe). Il a écrit La mafia de A à Z (aux éditions Tim Buctu), qui regroupe 162 définitions mafieuses, de A comme "Accumulation du capital" à Z comme "Zoomafia". Il est également co-fondateur du Salon "Des Livres et l'Alerte".

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Atlantico : Toto Riina dit "La Bête", une des têtes de Cosa Nostra, la mafia sicilienne, vient de mourir dans la prison qu'il fréquentait depuis 1993 après avoir été condamné à perpétuité pour avoir commandé les meurtres des juges Falcone et Borsellino. Indépendamment de l'argent qu'il a certainement amassé lors de sa carrière, a-t-il pu profiter de cet argent et de son pouvoir lors de sa vie ? Ou peut-on considérer qu'il a du lutter et se cacher toute sa vie ? Bref, est-ce que le crime mafieux paye ?

Fabrice Rizzoli : Il a profité de cet argent en s'achetant de nombreux biens et terrains dont sa famille, au sens large, a profité jusqu'aux confiscations des années 1990.

En outre, cet argent a été très utile pour rester au pouvoir au sein de l'association criminelle et afin d'assurer sa cavale. Donc on peut dire que l'argent lui servi à rester libre pendant 24 ans au nez et à la barbes des citoyens et policiers honnêtes. Il a pu se marier en Sicile avec la complicité d'un homme d'église et faire un voyage de noce à Venise dans les années 1970 ! Il a pu voir ses enfants souvent alors que les enfants de ses victimes n'avaient plus de père.

En revanche, comme je l'explique dans mon livre la mafia de A à Z, depuis que l'Etat italienne lutte efficacement contre la mafia, il a perdu ses biens grâce à une loi révolutionnaire d'usage social des biens confisqué. La dernière villa de Toto Riina, celle de Palerme dans laquelle il a été arrêté, est une caserne des carabiniers! Et son ancienne maison à Corleone est devenu un lycée agronome où les jeunes siciliens apprennent un métier qui leur permettra de ne pas rentrer dans la mafia.

Lutte interne au sein de la "famille", concurrence externe avec les autres "familles" mafieuses italiennes, opposition et combat contre l'Etat... La vie du mafieux n'en fait pas un parangon d'une forme de darwinisme individuel exacerbé, dans le sens où la seule règle qui semble dicter la ligne de vie du mafieux est la lutte pour la survie et l'augmentation du pouvoir ? Quelle place tient, pour contrebalancer peut-être, la place des "codes d'honneur" souvent prêtés à cette famille du grand banditisme ?

Les mafieux fascinent parce qu'ils sont comme nous. Ils ne sont pas des monstres! Qui n'a pas eu envie d'étrangler son voisin quand il fait du bruit ? La différence c'est que Toto Riina invitait à manger ses futurs victimes puis parfois les étranglait lui-même, mais aprés manger!

Oui, la mafia c'est la loi du plus fort et donc les codes d'honneur ne sont là que pour justifier une action. Je te tue parce que tu dois de l'argent à la famille et je fais de toi un exemple. Mais il arrive qu'un chef mafieux ne tue pas le jeune amant de sa femme car c'est un bon soldat. C'est donc à géométrie variable. Selon les chefs. Riina était sévère avec les mafieux qui ne respectaient pas leur épouse mais il tuait femmes et enfants innocents sans pitié.

Si on compare une figure comme celle de Riina à celle très médiatisée, de Pablo Escobar, n'y a-t-il pas aussi une certaine tendance narcissique présente chez toutes ces "grandes figures" qui occulte le travail plus discret des autres grands acteurs de ces business mafieux ?

Escobar aimait se mettre en scène, politiquement, médiatiquement, etc. Riina n'a jamais fait cela. En revanche, il faisait parfois tuer ses victimes avant le journal télévisé. Ainsi il se servit des médias pour communiquer sur sa puissance.

En revanche, tous les chefs mafieux ont besoin de complicité pour leur cavale, pour le blanchiment, pour les affaires légales : banquiers, avocat, politique. Pas de complices : pas de mafia! Le mafieux n'est rien sans ses complices. La mafia c'est un corps social : c'est une bourgeoisie mafieuse comme l'explique depuis 40 ans Umberto Santino, le plus grand spécialiste de la mafia siclienne.

Qu'est-ce qui différencie, dans son "modus vivendi", un mafieux de la grande époque type Riina d'un mafieux "nouvelle génération" ? 

Toto Riina était un instrument de gouvernance nationale en Italie. Il maintenait la Démocratie Chrétienne au pouvoir contre les forces progressistes et a bénéficié d'une impunité hors norme. Il était le référent de Salvo Lima, homme politique à la solde de Giulio Andreotti, l'homme politique le plus important de la Première République Italienne (19448-1993). C'est comme cela qu'il est devenu un mafieux hors norme. Aujourd'hui, les mafieux siciliens sont diminués par le travail magistral des juges et des policiers. C'est la mafia calabraise qui a pris le dessus.

Les mafieux moins puissants se concentrent sur les affaires légales à l'aide de la corruption mais ne peuvent plus partir en guerre contre l'Etat italien!

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