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La RATP ne compte qu'une dizaine de toilettes gratuites et accessibles aux personnes handicapées.
La RATP ne compte qu'une dizaine de toilettes gratuites et accessibles aux personnes handicapées.
©DR

En eaux troubles

Vessies sous tension : mais pourquoi n'y a-t-il pas de toilettes dans le métro parisien ?

La RATP ne compte qu'une dizaine de toilettes gratuites et accessibles aux personnes handicapées pour 5 millions d'usagers quotidiens. A quand le bout du tunnel ?

Claude Lussac et Nathalie Marx

Claude Lussac et Nathalie Marx

Claude Lussac et Nathalie Marx sont les auteurs de Pisser à Paris, guide pratique et culturel des WC gratuits, paru en juin 2012 aux Editions du Palio. Nathalie Marx est journaliste et conseillère éditoriale. Editeur et essayiste, Claude Lussac est un piéton de Paris depuis un demi-siècle.

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Les toilettes publiques du métro parisien sont un sujet souterrain. Combien sont-elles ? Où se trouvent-elles ? Pourquoi ne sont-elles pas plus nombreuses ?

En août 2011, l’office du tourisme de Paris recensait seulement onze WC publics, gratuits et accessibles aux personnes handicapées sur l’ensemble du réseau intra-muros. « Quatre sur les lignes 14 (Olympiades et Bibliothèque-François-Mitterrand), 13 (Argenteuil) et 7 (Villejuif-Louis-Aragon). Et 7 cabines sur le Réseau Express Régional (RER) dans les stations Charles-de-Gaulle-Étoile, Auber, Châtelet, Gare de Lyon, Nation et Luxembourg. »*

Une fois écartée la station Argenteuil, qui n’existe qu’en imagination, la RATP disposerait donc de dix toilettes publiques, gratuites et aux normes pour 5 millions de voyageurs quotidiens.

L’ouverture d’un Point WC payant en décembre 2012 à Cluny-la-Sorbonne (ligne 10) est un motif de soulagement. Pour les vessies. Mais pas pour les consciences attachées à la gratuité du service public. Cette « escale bien-être » est tarifée 1 euro, hors achat de « papier toilette design, parfums d’ambiance et produits dérivés de la RATP ». 1 euro (droit d’entrée) + 1,70 euro (1 ticket de métro à l’unité) + 5,90 euros (achat compulsif de quatre rouleaux de papier toilette Hello Kitty) = 8,60 euros. L’escapade sanitaire, que Promométro, filiale de la RATP, souhaite développer dans d’autres stations, réservera-t-elle les lieux d’aisance aux plus aisés ?

Ailleurs sur le réseau, le pass Navigo est le seul sésame pouvant ouvrir la porte des WC quand ils sont en service. Littéralement suivi à la trace par l’intermédiaire de sa puce électronique, l’usager des toilettes de la RATP pourrait devenir le héros d’un genre nouveau : la « science-miction ».

Alors que la capitale la plus visitée au monde compte 400 sanisettes gratuites en surface, les WC publics en sous-sol  sont loin de satisfaire les besoins des voyageurs. Rien d’étonnant à ce que la continence parisienne soit aussi réputée à l’étranger que le flegme britannique. Cette vertu à contenir ses débordements physiologiques à Paris (versus ses trop-pleins émotionnels à Londres) fait la marque de tout bon Parisien et l’honneur des travailleurs pendulaires. Mais les règles qu’elle dicte ne sont pas suivies de tous.

Vieillissement de la population ? Relâchement des mœurs et des viscères ? Les croisements de jambes intempestifs et les sautillements sur place ne suffisent pas toujours à éviter l’accident. Celui-ci peut survenir dans les gouttières qui bordent les quais, sur les quais eux-mêmes, dans les voitures ou à l’orée des tunnels. Il laisse pour longtemps flotter ces odeurs d’urine, d’hormones et de merde qui participent à la signature olfactive du métro.

Alors, pourquoi n’y a-t-il pas plus dans de WC dans le sous-sol de la Ville Lumière ?

Comme dans beaucoup de colocations quand il est question de chiottes, les parties prenantes font tout pour échapper à la corvée. La Ville de Paris a concédé la gestion des toilettes publiques à Decaux et ses sanisettes en surface. La RATP, elle, se réfugie, selon l’interlocuteur, derrière « les voyageurs qui ne respectent rien », « la difficulté d’une telle logistique en sous-sol », « la sécurisation des lieux », ou encore – merveilleux double-sens – ce « Le métro n’est pas un lieu de vie mais de transit ».

Car la vérité ne peut être dite. En longeant les couloirs de cet indicible, on y croise ces indésirables que personne ne souhaite voir se fixer ici ni ailleurs.

Pour les sans-abri, les WC publics et gratuits sont un lieu où se laver, se changer, consommer de l’eau potable. Et les toilettes des lieux passants sont aussi, comme l’ont montré les vespasiennes du passé, le lieu de tous les dangers : trafics, toxicomanies, déviances, terrorisme et résistance.

Or, il en est ainsi de l’exclusion. En bannissant les uns, elle fragilise les autres. Et ces « autres » sont comme toujours les femmes, les enfants, les personnes âgées, les personnes handicapées, les pauvres et les malades.

Pour une femme enceinte bénéficiaire du RSA, pouvoir pisser gratuitement dans le métro parisien est une question de dignité. En ce lieu où l’action collective produit des nuisances certaines et des revendications exaucées, à quand la création du FLM (Front de Libération de la Miction) ? Une journée nationale de l’incontinence ? Des actions de voyageurs pressés de voir le bout du tunnel ? Vessies de toutes les stations, unissez-vous…

 

*PARISNEWS, office du tourisme et des congrès de Paris n°62, tendances, août 2011


Zazie dans le RER

 

La voiture de RER, elle sentait fort, une odeur âcre et acide, une odeur que Zazie pratique depuis plus de cinquante ans et qu'elle renifle avec dégoût.

« Douksapudonktan, se demande-t-elle excédée. Pas possible, y’en a qui se gênent pas. C’est sûr que parfois on peut pas faire autrement. Dans le journal, y disent qu’on vient d’en ouvrir de luxe à Cluny, et des modernes à Olympiades, mais ça doit être les seuls. D'un autre côté, c'est pas à la Air à Tépé d’se charger de ça. Y’a pas de raison. C'est pas passe qu’on passe une heure dans la boîte à sardines qu’on doit en faire sa théière. Non vraiment, y’a pas de raison. Mais tout de même quelle odeur. »

Zazie extirpa une pochette de soie rose héritée de son oncle Gabriel et s'en tamponna le tarin.

« Douksapudonktan ? dit un bonhomme à haute voix. Il pensait pas à lui en disant ça, il était pas maso, il voulait parler du parfum qui émanait du wagon.

– Ça, p’tit père, répondit Zazie, qui avait de la vitesse dans la repartie, ça sent la tortue au vasistas.

– Ça devrait pas être permis d'empester le monde comme ça, continua le pépère sûr de son bon droit.

– Si je comprends bien, p’tit père, tu crois que tout le monde peut se retenir. Eh bien, tu te trompes, p’tit père, tu te trompes.

– T'entends ça ? dit une bonne femme à côté du pépère, probablement celle qu'il avait le droit de grimper légalement. T'entends comme elle te manque de respect, cette vieille truie ? »

Le petit type examina le gabarit de Zazie et se dit c'est une armoire, mais les armoires c'est toujours bon, ça profite jamais de leur force, ça serait lâche de leur part. Tout faraud, il cria : « Tu pues, eh guenon. »

Zazie soupira. Elle allait tout de même laisser une chance au moucheron.

« Répète un peu voir », qu'elle dit.

Un peu étonné que l’antique femelle répliquât, le petit mec prit le temps de fignoler la réponse que voici :

« Répéter un peu quoi ? »

Pas mécontent de sa formule, le petit type. Seulement, la vieille en bloudjins insistait : elle se pencha pour proférer cette pentasyllabe monophasée : « Skeutuviendedire... »

Le petit type se mit à craindre. C'était le temps de se forger un bouclier verbal. Le premier qu'il trouva fut un alexandrin :

« D'abord, je vous permets pas de me tutoyer. »

Zazie l’examine du pif à l’asperge et de l'épaule droite à la gauche, elle l’étudie en long, en large, en biais, elle le détaille, elle le déconstruit, elle conclut qu'il est pas couillu. Une nouvelle station. Personne ne descend. Une triplette de contrôleurs fait son entrée.

« Ça pue, les engueula le type pour faire diversion.

– Injure à agent en inspection, ça va vous coûter cher ! répondit le kébir de la bande.

– Eh pourquoi y’a pas de gogues dans les transports ? poursuivit le mecton.

–  Vous vous rendez pas compte des emmerdes que ça fait. Les tartisses en sous-sol, ça turbine pas comme à l’air.

– N’empêche qu’avant on en avait des cagouinces, lança Zazie qui voulait pas laisser le moucheron en imposer.

– Sauf que c’était Paname qui les entretenait, observa le pandore en chef, et les chiottes en sous-sol, maintenant ils s’en tamponnent. »

Il leva le bras comme s'il voulait signifier à son interlocuteur de dégager. Sans insister, celui-ci s'en alla de lui-même en queue de péniche, parmi les jambes des gens. Comme il était trouillard, ça lui avait donné une grosse envie de déposer le bilan.

Heureusement v’là l’train qui va entrer en gare. « Douksapudonktan ? » demande une mouflette au bout du quai.

 

D’après Zazie dans le métro, Raymond Queneau, 1959


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