Vers une nouvelle méga crise à la 2008 ? Pourquoi les taux zéro et les algorithmes de trading nous construisent un monde où l’appréciation des actifs financiers se fait presque à l’aveugle | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Vers une nouvelle méga crise à la 2008 ? Pourquoi les taux zéro et les algorithmes de trading nous construisent un monde où l’appréciation des actifs financiers se fait presque à l’aveugle
©REUTERS/Yiorgos Karahalis

Effets secondaires

Vers une nouvelle méga crise à la 2008 ? Pourquoi les taux zéro et les algorithmes de trading nous construisent un monde où l’appréciation des actifs financiers se fait presque à l’aveugle

La Banque Centrale Européenne a récemment mis en oeuvre une nouvelle baisse de ses taux directeurs, les ramenant à 0%. L'impact de cette action est, selon les écoles, sujets à différentes appréciations, néanmoins le monde de la finance a davantage tendance à y voir une recherche vaine et aveugle, au détriment de la stabilité économique. Une situation dangereuse, puisqu'elle provoquera nécessairement un impact sur la réaction des acteurs qui composent cet univers.

Atlantico : Suite à la nouvelle baisse des taux directeurs de la BCE à un niveau de 0%, de nombreuses inquiétudes ont pu voir le jour. Alors que les taux d'intérêts sont à la base de l'évaluation des actifs, quel est le risque de voir apparaître des prix déconnectés de toute réalité ? Dans un tel cas, comment résoudre cette problématique imposée par les taux 0 ?

JNSF : Les taux directeurs sont restés à un niveau bas depuis maintenant plusieurs années et la dernière baisse de la BCE reste marginale et a peu de chance par elle-même de provoquer un bouleversement dans la valorisation des actifs. Cependant il est légitime de se poser la question de l’impact de cette longue période de taux bas sur les marchés financiers ainsi que sur certains autres marchés très sensibles au niveau des taux d’intérêts, comme le marché immobilier.

Deux visions s’opposent. La première, d’influence monétariste et keynésienne, considère que ce niveau de taux n’est pas anormal dans une zone économique et monétaire qui lutte à générer la moindre croissance économique et est en proie à la déflation, ou tout du moins à une inflation nulle. Suivant ce raisonnement, les taux actuels de la BCE ne peuvent avoir une influence négative sur la valorisation des actifs et peuvent au contraire permettre un redémarrage économique qui aurait au final un effet bénéfique sur les marchés.

La seconde vision, plus "autrichienne" (c’est à dire, suivant les idées d’économistes tels que Hayek et Mises) et partagée par beaucoup d’acteurs de la finance, voit dans ces décisions de la BCE un effort vain guidé par une théorie économique peu judicieuse mettant la priorité sur la recherche de l’inflation au détriment de la stabilité économique et financière.

Quoi qu’il en soit, les interventions de la BCE sur les marchés interbancaires et la dette souveraine poussent les taux de référence (souvent les taux Euribor, swaps et souverain/Bund allemand) utilisés par les outils de valorisation d’actifs vers le bas. Ceteris paribus, cela impacte mécaniquement les prix des actifs à la hausse.

Plus pervers, les programmes de rachats d’actifs de la BCE (dits de "quantitative easing") augmentent artificiellement la demande pour certains actifs de référence (dette souveraine, mais aussi bientôt dette corporate de qualité), ce qui amplifie l’effet décrit ci-dessus.

La problématique actuelle pour les financiers étant de savoir à quel niveau se situeraient les prix sans les interventions multiples des banques centrales, ce qui est impossible à quantifier.

Forcer les banques centrales à adopter des règles strictes codifiant leurs utilisations d’outils monétaires serait un premier pas vers un marché plus sain, qui permettrait ainsi à ses acteurs d’anticiper plus aisément les changements de politique monétaire sur leurs portefeuilles d’actifs.

Dans une telle configuration, quels sont les risques que pourrait causer une violente remontée des taux d'intérêts ? Les marchés financiers sous estiment-ils les risques de ce qui pourrait apparaître comme une "anomalie financière" ?

Je ne pense pas que les marchés sous-estiment les risques. Mais ils tentent en permanence d’anticiper les futures décisions des banques centrales. Un certain nombre de traders et d’investisseurs sont payés pour essayer de maximiser les gains en jouant sur les politiques monétaires de la BCE, ce qui peut temporairement amplifier les fluctuations de prix.

Ceci est possible car les pouvoirs décisionnaires de la BCE restent discrétionnaires et ne sont pas guidés par des règles précises qui permettraient aux acteurs du marché de réagir et prendre en compte les futurs changements de taux.

En conséquence, une simple déclaration d’intention de la BCE déclenche un changement de prix brutal avant même que la banque centrale ne commence réellement à intervenir. Ces changements brutaux seraient limités si les marchés avaient une vision plus claire de l’évolution des taux dans le temps. Par exemple, l’idée de certains économistes de supprimer les taux directeurs et de faire mécaniquement réagir la banque centrale en fonction de l’évolution de certaines statistiques économiques (comme le PIB nominal) va dans le bon sens.

Actuellement, les marchés semblent ne pas anticiper de remontée des taux avant au moins 5 ans en Europe. La courbe des taux est même inversée à court terme. Une simple annonce non-anticipée de la BCE laissant la porte ouverte à une politique plus restrictive pourrait faire grimper les taux de manière dramatique comme cela s’est passé aux Etats-Unis, avec une chute des marchés financiers à la clé.

La "planète finance" a-t-elle tiré les leçons de 2008 ? Les techniques d'évaluation financière ont elles évolué depuis lors ? En quoi sont-elles encore fragiles ?

Les techniques de valorisation n’ont pas, ou peu, changé, et reposent en majorité sur des fondations théoriques dont les hypothèses peuvent-être remises en question. Même si une partie des acteurs de la finance utilisent leur propre méthode, voire les techniques de l’économie comportementale, la plupart d’entre eux continuent de se baser sur ces techniques dont l’origine est la "théorie moderne du portefeuille".

Comme décrit ci-dessus, elles sont en effet sujettes à des effets mécaniques de valorisation à la hausse ou à la baisse en fonction de l’évolution des taux de référence, dits "taux sans risque". Et sans vision claire de leur évolution, la courbe des taux peut se retrouver déformée pendant de longues périodes, entraînant soit de plus grandes prises de risque, soit au contraire ralentissant un peu plus l’activité économique.

Ces techniques nécessitent malgré tout toujours une contribution de la part des financiers : de manière très simplifiée, il est en effet leur rôle de prévoir le niveau et le timing de la rentabilité de leurs investissements.

Par exemple, si la BCE annonce une baisse des taux, celle-ci peut refléter un environnement économique plus faible qu’attendu, auquel cas la hausse mécanique des prix due à la baisse peut être partiellement compensée par une baisse du niveau de rentabilité de l’investissement (ou une hausse de la probabilité de défaut). Mais si cette action de la BCE est vue comme une solution aux problèmes économiques, les financiers peuvent aussi en conclure que leur investissement va générer une plus grande rentabilité, exacerbant ainsi la hausse des prix des actifs !

La direction prise par les marchés dépend alors de la vision de la majorité des acteurs. Et cela montre aussi à quel point la communication des banques centrales est devenue un facteur crucial de la valorisation des actifs. Traders et investisseurs examinent minutieusement chaque déclaration des banquiers centraux. Je ne vois pas comment un marché basé sur ces fondations peut être sain sur le long terme.

Suite à la crise de 2008, la finance continue de se caractériser par une très forte proportion d'acteurs utilisant le trading à haute fréquences, sur la base d’algorithmes de plus en plus sophistiqués. Quels sont les risques inhérents à une telle domination d'instruments qui semblent totalement déconnectés de décisions humaines ?

Deux types de risque existent. Premièrement, les marchés deviennent plus opaques et potentiellement moins "justes" car les traders à haute fréquence sont au courant des offres d’achat et de vente des autres acteurs traditionnels avant que ces transactions n’aient le temps d’aboutir. Ceci leur permet d’effectuer un achat quelques millisecondes avant que l’ordre des clients traditionnels ne soit exécuté.

Secundo, les risques de "flash crashs" se multiplient. Ces crashs temporaires et soudains des marchés proviennent principalement de l’utilisation d’algorithmes similaires par les divers acteurs de la finance, qui réagissent ainsi en concert à un événement donné. Je ne pense personnellement pas que ce type de risque soit un vrai danger pour les marchés sur le long terme, même s’ils peuvent en effet causer de sérieuses perturbations sur le court terme.

Il est cependant important de mentionner que ces deux évolutions des marchés sont en partie les conséquences d’interventions des régulateurs. Le trading à haute fréquence est apparu après que les régulateurs américains ont introduit une règle ("Reg NMS" entre 2005 et 2007) dictant aux traders la façon avec laquelle ils devaient traiter les ordres de leurs clients. Cette règle rendit prévisible les actions des courtiers, permettant aux traders à haute fréquence d’en profiter.

Les algorithmes de marché, quant à eux, sont maintenant vérifiés et validés par les régulateurs, qui ont tendance à approuver des types de code et de logique équivalents. Evidemment, ceci a pour effet de les harmoniser, ainsi que leurs défauts.

Dans un sens, les "bonnes intentions" des régulateurs auront donc au final fragilisé les marchés financiers.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !