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"La Vérité si je mens 3" sort ce mercredi sur les écrans.
©Thomas Gilou

Blague à part

La Vérité si je ris : l'humour juif est un truc de juifs... pour tout le monde !

"La vérité si je mens 3" sort ce mercredi au cinéma. Une série à succès qui décrit les pérégrinations de juifs du sentier. Mais au fait, qu'est-ce que l'humour juif ?

François Jouffa

François Jouffa

Journaliste, cinéaste et ethnomusicologue, François Jouffa est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages sur la culture rock. Il est aussi le co-auteur de la collection humoristique à succès "Tu connais pas la dernière ?" parue chez First.

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Atlantico : Alors que "La Vérité si je mens 3" sort ce mercredi sur les écrans, pourriez-vous nous dire ce qui vous a poussé à écrire un live sur l’humour juif ?

François Jouffa : Depuis quelques années, on me demande des bouquins d’humour et de blagues : ca marche très bien ! Durant 12 à 15 ans, j’ai été l’un des co-auteurs de l’Oreille en Coin, sur France Inter. Un humour de second et troisième degré. Mais l’humour non-juif me fait rire aussi. Quand on écrit des bouquins d’humour, on s’aperçoit que l’humour vieillit énormément. J’ai retrouvé « 100, Blagues », un petit bouquin, qui remonte à mes années de collège. Ce qui me semblait drôle dans le temps, ne me parait plus du tout drôle aujourd'hui. L’humour évolue ! Il vieillit très vite : le seul qui ne vieillisse pas, c’est l’humour juif car c’est un humour désespéré et limite méchant qui se moque aussi bien du sujet de la blague que du narrateur !

D’ailleurs, un vieux film des Marx Brothers fait encore rire alors que le comique troupier des films français ne passe plus. Même des camarades comme les Charlots que j’aimais bien et qui ont attiré des millions et des millions de spectateurs ont pris une claque en termes d’humour. Encore une fois, les vieilles histoires juives que me racontaient mon grand-père qui venait d’Ukraine sont toujours drôles.

 

A quoi tient l’humour juif : l’autodérision, la fatalité, la famille ?

Je ne vous raconterai pas les malheurs du peuple juif depuis de « nombreux milliers d’années » (sic) mais je crois qu’ils ont compris qu’il valait mieux « en rire qu’en pleurer ». Cela se transmet beaucoup par le cinéma américain : même Jerry Lewis que les Américains goûtent peu - mais que les cinéphiles français adorent - tient de l’humour juif. Woody AllenCharlie Chaplin (dont on disait que la grand-mère était juive) et toutes les séries télévisées ont souvent des auteurs juifs, à l’instar de Jerry Seinfeld, par exemple. Et on retrouve l’humour juif dans  "The Party" de Peter Sellers, même si je ne pense pas qu’il soit Juif. L’humour juif s’est propagé dans tout l’humour anglo-saxon. Dans Laurel et Hardy, Stan Laurel, un 100% British à chapeau melon, n’était pas Juif, mais il a l’humour du théâtre juif importé aux Etats-Unis. Quand Laurel et Hardy se regardent et qu’on note un temps d’arrêt :  je ne peux m’empêcher de penser à cet humour masochiste, sadique, et homo-sans-se-le-dire : c’est totalement l’humour juif !

 

A vous entendre, tout humour est de l’humour juif !

Ma femme qui a écrit des ouvrages de référence sur la cuisine juive, vous racontera qu’il n’y a pas de cuisine juive puisque les Juifs, pourchassés, errant, adaptaient à chaque fois la cuisine locale aux lois religieuses. La carpe farcie, par exemple n’est pas juive mais polonaise. Pour l'humour, c'est un peu la même chose : les Juifs ont un peu pris dans chaque pays traversé. Lors d’un tournage, je me suis rendu compte à quel point un assistant moscovite pouvait avoir le même humour que mon grand-père juif ukrainien… A vrai dire, nous sommes des opportunistes et avons pris ce qu’il y a de meilleurs dans chaque pays !

 

Ce « Nous » est troublant car vous êtes « Sujet » et « Objet » de votre étude sur l’humour juif…

C’est pire car ma mère est catholique, mon père est juif et on ma baptisé pendant la guerre pour échapper aux camps. Je suis un métisse et peux donc bien juger les uns et les autres !

 

Dans La Vérité si je mens, l’humour séfarade (d'Afrique du nord) est de rigueur...

Oui, car comme la nourriture ashkénaze, les Ashkénazes sont train de mourir. Il n’y a même plus de restaurants Goldenberg alors qu’il y a de plus en plus de restaurants juifs. Les Ashkénazes se sont beaucoup intégrés, ils se sont fondus dans la masse, contrairement aux Séfarades, plus nombreux et moins assimilés. Donc les films d’humour juif sont aujourd'hui plus séfarades, de fait. C’est l’humour du Sentier. Mon grand-père y était tailleur mais les tailleurs ashkénazes ont progressivement disparu du Sentier. Puis les Séfarades ont ensuite disparu, chassés par les Chinois. Or l’humour chinois est moins connu chez nous…

 

Existe-t-il une "guerre" entre Séfarades et Ashkénazes ?

Oui, on pourrait la résumer par la blague préférée des Ashkénazes : « C’est l’histoire d’un Séfarade qui rencontre un autre Arabe… » En Ashkénaze, je peux facilement prétendre que notre communauté compte Jerry Lewis, les Marx Brothers, Jerry Seinfeld ou Woody Allen et que les Séfarades ont… Elie Kakou ! Mais comme les Ashkénazes sont plus rares, mon fils a « traduit » toutes les vieilles blagues en blagues pour ses copains séfarades, à la sauce « La Vérité » !

 

Quels sont les thèmes ?

Les thèmes récurrents sont le boulot, le mariage, Dieu, les copains, la mère juive et l’argent. A tel point que mon éditeur (First, NDLR) a eu peur qu’on nous taxe d’antisémitisme. Pour nous éviter ces désagréables remarques, Jacques Jakubowicz (l’ex-Jacky du Club Dorothée), a écrit une préface expliquant que « la chose la plus importante, c’est que seuls les Juifs peuvent se moquer des autres Juifs. C’est ce que l'on appelle de l’autodérision. Si d’autres humains s’y essayent, ils sont immédiatement taxés d’antisémitisme. Le Juif est de mauvaise foi ! » J’ai reçu une lettre de la Lycra pour un précédent ouvrage. Mon éditeur a dû rappeler que mon père était président des anciens internés de Drancy et que, bien sûr, j’étais antisémite… On ne peut plus toucher à rien avec le politiquement correct ! Des blagues que je faisais à l’oreille en coin dans les années 1970 seraient censurées aujourd’hui. Il y a un énorme chapitre sur l’argent et sur les affaires dans mon livre ; si plusieurs des auteurs n’étaient pas Juifs, ce serait impossible !

 

Alors il faut être juif pour faire de l’humour juif ?

Oui, et il faudra être noir pour faire de l’humour noir… C’est ce qui se passe au Jamel Comedy Club où les noirs se moquent des noirs, les Asiatiques des Asiatiques et les Arabes des Arabes…  C’est très embarrassant…

 

Pour finir, c’est le même rire entre Rabbi Jacob et la Vérité si je mens ?

Rabbi Jacob et les Juifs à grands chapeau étonneraient moins aujourd’hui car, dans mon quartier par exemple, on voit de plus en plus de Juifs orthodoxes. Mais en effet, c’est un rire qui n’a pas évolué. La mère juive c’est éternel. On dit « Dieu ne pouvait pas être partout : alors il a créé la mère ! ». "La Vérité" est un film communautaire qui fait rire tout le monde, c’est sympa. Même si ça ne pisse pas loin. On est proche de Popeck qui a cette phrase qui me fait mourir de rire : « Dieu soit loué… Ca dépend du prix ! » C’est l’humour typiquement ashknénaze.

 

Propos recueillis par Antoine de Tournemire

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