Valls contre l'UMP : pourquoi ce n'est pas la violence des débats parlementaires qui est consternante mais les sujets de polémiques contemporains | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
Le ministre de l'Intérieur Manuel Valls.
Le ministre de l'Intérieur Manuel Valls.
©Reuters

Tout fout le camp

Valls contre l'UMP : pourquoi ce n'est pas la violence des débats parlementaires qui est consternante mais les sujets de polémiques contemporains

La passe d'armes, mardi à l'Assemblée nationale, entre Manuel Valls et Claude Goasguen a conduit les députés de droite à sécher, mercredi, la session des questions au gouvernement. Un événement d'autant plus choquant que cette violence politique se cristallise sur des arguments qui n’ont aucun intérêt.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

Voir la bio »

Atlantico : La passe d'armes, mardi à l'Assemblée nationale, entre le ministre de l'Intérieur Manuel Valls et le député UMP Claude Goasguen, a illustré, une nouvelle fois, la virulence actuelle des débats politiques. Comparés à d'autres périodes de l'histoire et notamment la IIIe République, les débats politiques d'aujourd'hui sont-ils réellement violents ?

Jean Garrigues : On est très en retrait de ce qui pouvait se passer sous la IIIe République. Deux exemples : au moment du grand scandale politico-financier de Panama où la droite nationaliste dénonçait une corruption généralisée de la chambre de députés. Paul Déroulède avait accusé nommément Clemenceau d'être un espion à la solde de l'Angleterre. C'était des accusations très fortes et des débats très virulents. Si on se reporte aux années 30, on avait également des attaques ouvertement antisémites à l'adresse de Léon Blum. On était donc dans un registre beaucoup plus fort que ce que l'on peut voir aujourd'hui.

Au-delà de ces deux exemples, à chaque fois dans un contexte particulier, il y avait une très grande force, une très grande violence des débats politiques mais qui était au service d'enjeux très profonds, essentiels de la vie politique française. Il y a notamment la survie de la République face à la réaction monarchique. Il y avait, autre exemple, les enjeux de la découverte de la lutte des classes et du rôle du monde ouvrier dans la société française. A cette époque, la vie parlementaire était le cœur de la vie politique : c'est là que se jouait véritablement la décision politique, ce qui n'est plus du tout le cas aujourd'hui.

Est-ce que ce qui caractérise les débats aujourd'hui n'est pas le fait qu'ils reposent sur des arguments sans intérêt alors que, auparavant, même s'ils étaient violents, les débats étaient argumentés ?

L'échange auquel nous avons assisté mardi sur le passé d'un homme politique est quelque chose d'assez récurent. On l'a vu à plusieurs reprises, par exemple au moment de 1984 lors du débat de la loi sur la presse qui était histoire au groupe Hersant. La gauche avait évoqué le rôle de Robert Hersant pendant l'occupation, dont le groupe avait été plus ou moins collaborationniste ; la droite s'en était donc pris au passé vichyste de François Mitterrand. Plus tard, on a eu également des interrogations sur le passé trotskyste de Lionel Jospin.

Ce genre d'attaques est le signe de ce qu'est aujourd'hui ce coup d'éclat permanent de la vie parlementaire. Dans la mesure où le Parlement ne décide pas grand-chose, il n'existe plu qu'au travers de ce type de polémiques. En octobre dernier, on avait d'ailleurs eu droit à une polémique du même genre entre Vincent Peillon et Christian Jacob (président du groupe UMP à l'Assemblée, ndlr) lorsque le premier avait dit, lors de l'affaire Leonarda, que la droite ne respectait pas la légitimité du gouvernement. On est donc régulièrement dans le registre de la mini-crise reposant sur des polémiques stériles. C'est un écran de fumée pour masquer le fait que, de par l'équilibre institutionnel et le système majoritaire, il n'y a pas beaucoup de marge de manœuvre pour la délibération parlementaire. Ces coups d'éclat sont destinés à faire un peu de "buzz" médiatique.

Il est vrai, aussi, que la place prise par les Questions au gouvernement, seul moment parlementaire vraiment médiatisé, favorise ces comportements. Pour l'opinion, le travail parlementaire se résume à ces questions, avec la nécessité de marquer rapidement les esprits.  

Peut-on parler d'une violence factice surjouée ? N'est-ce pas finalement plus dangereux pour la démocratie que la vraie violence des débats ?

On peut dire que cette violence est surjouée. On voit bien que depuis le tournant du social-libéralisme pris par François Hollande, la différence de gestion de la crise entre la gauche et la droite se réduit. La réalité de la dualité droite – gauche peut sembler ténue pur beaucoup. C'est ce qui peut expliquer aussi pourquoi une partie de l'opinion s'intéresse aux idées du Front national ou ont tendance à se réfugier dans l'abstention. C'est ce qui explique aussi en partie la crise de confiance des Français envers les partis politiques. Il y a un côté très factice dans ces affrontements car, sur l'essentiel, les marges de manœuvre sont réduites et la gauche et la droite ont fait le choix de mesures libérales. On suscite comme cela des polémiques. On l'a fait sur le mariage pour tous, on l'a fait sur la PMA et on le fait à nouveau.

Dans son artificialité, cette violence éloigne les citoyens de leurs politiques. Les Français comprennent très bien le côté artificiel et superficiel de ces polémiques. Ca ne peut que contribuer à cet antiparlementarisme récurent, résiduel. Dans une période où il y a une crise de confiance très profonde, ce n'est pas un service à rendre à la démocratie.  

Est-ce que ce genre d'attitude participe au manque de considération que les Français portent à leurs politiques ? 

Cela fait du tort à la crédibilité générale des partis politiques et en particulier des partis d'alternance. Comme ce sont eux qui sont en vue dans ces combats, dans ces polémiques, comme on a l'impression qu'ils se partagent le terrain parlementaire, ce sont eux qui sont visés. Ils alimentent leur propre déserrance, leur propre isolement. C'est un petit peu suicidaire.

C'est la perversité du système institutionnel et, notamment des questions au gouvernement. Il y a une réflexion à mener sur la manière dont est médiatisée la vie parlementaire parce que l'on est de plus en plus dans ce genre de petits psychodrames sans grande importance politique mais aux effets dévastateurs. 

Propos recueillis par Sylvain Chazot

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !