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Usain Bolt, toujours plus rapide que l'éclair ? : doutes et regrets éternels d'un champion hors norme
©Reuters

Bonnes feuilles

Usain Bolt, toujours plus rapide que l'éclair ? : doutes et regrets éternels d'un champion hors norme

L'athlète revient sur son parcours sportif et sur son destin extraordinaire. Sextuple champion olympique, quintuple champion du monde et détenteur de trois records du monde au sprint, il témoigne des coulisses des grandes compétitions internationales. Extrait de "Usain Bolt, plus rapide que l'éclair" (1/2).

Usain Bolt

Usain Bolt

Usain Bolt est le plus illustre représentant de l'école jamaïquaine du sprint. En 2008, âgé d'à peine 22 ans il a été désigné comme l'homme le plus rapide du monde.

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Toujours se surpasser, c’est vraiment très difficile. Pour la première fois, je craignais que la magie se soit dissipée à jamais. J’ai eu peur de ne pas pouvoir parfaitement exécuter mes courses. Les carrières sportives sont brèves, l’heure de gloire ne dure pas, et je risquais de perdre rapidement mon avantage. Parfois au début de la saison 2011, j’ai très mal couru. D’autres fois, j’ai vraiment dû forcer dans les dix derniers mètres pour gagner, ce qui n’était pas dans mes habitudes. Dans ces moments-là, je m’interrogeais en franchissant la ligne.

« C’était quoi ça ? pensais-je. Ai-je toujours le génie qu’il faut pour gagner ? »

Ces moments d’insécurité étaient fugaces, mais compréhensibles. Au début de la saison 2011, je n’ai cessé de me blesser. Je suis retourné voir le Doc à Munich, mais malgré le traitement, je ne courais pas bien. À la reprise de l’entraînement foncier, j’avais des tiraillements dans les ischios, les mollets et les orteils. Mes tendons d’Achille me faisaient terriblement souffrir. C’était comme si tout mon corps était détraqué. Une blessure succédait à une autre, sans aucun répit.

Lorsque j’avais rendu visite au docteur Müller-Wohlfahrt pour la première fois en 2004, il m’avait dit qu’en vieillissant je devrais travailler plus dur pour garder la forme, car mon métabolisme ralentirait, et que je ne pourrais plus manger de saletés. Mais il m’avait dit aussi que je devrais en faire plus que les autres athlètes juste pour que mon dos reste fort, et il était évident que j’allais devoir fréquenter plus assidûment la salle de musculation si je voulais éviter de me blesser davantage.

De janvier à mars, je n’ai pas pu m’entraîner normalement. J’ai fait plus de jogging que de sprint et, à la place des départs et du foncier, j’ai fait de la rééducation en piscine pour la première fois. Ça m’a beaucoup énervé.

C’était une année importante pour moi : 2010 avait été une saison off, mais en 2011, je devais défendre mes titres aux championnats du monde de Daegu en Corée du Sud. La pression montait. Je devais me présenter en finale du 100 et du 200 mètres en pleine forme.

Le coach me rassurait. En comptant les jours sur le calendrier, je lui demandais, inquiet :

« Ça ira ?

— Ouais, on a le temps, Usain », répondait-il.

C’était comme à nos débuts ensemble. Ma foi en son expérience suffisait à me faire tenir. Même quand je courais mal, je savais que je devais rester zen.

Je devais avoir confiance en ma capacité à me surpasser dans les grandes compétitions. Ça s’était toujours passé comme ça ; mon corps et mon esprit s’étaient toujours réveillés à peine arrivé au village des athlètes.

Je savais qu’une fois installé à Daegu, l’ambiance et l’intensité de l’événement me donneraient un coup de fouet aussi bénéfique que les paroles d’encouragement de mon coach, et que mon stress disparaîtrait.

« Ouais, les grands championnats, me disais-je, ça je sais faire. »

Je ne me suis donc pas fait trop de souci. Le programme du coach était conçu pour que je sois prêt à temps, je le savais. À Rome et à Ostrava en mai, j’ai gagné mes deux 100 mètres, mais avec des départs médiocres – probablement les pires de toute ma carrière –, et j’étais incapable de trouver le bon rythme. Idem pour mes 200 mètres à Oslo, Paris et Stockholm en juin et juillet. Avant les championnats du monde, je n’ai fait que six compétitions, et, même si je les ai toutes remportées, mes performances n’étaient pas convaincantes. Je n’étais pas prêt comme je l’aurais voulu.

Ma mise en action – ces quelques premières foulées essentielles à la sortie des blocks – commençait vraiment à m’agacer, et, en arrivant dans le stade à Daegu pour les séries du 100 mètres, j’étais dans un état que je ne connaissais pas, parce que mes habitudes avaient été perturbées. Comme à Athènes en 2004, je craignais que mon corps me lâche et j’ai laissé l’inquiétude altérer mon jugement.

Je n’arrêtais pas de penser à la même chose. « Il faut que je réussisse ce départ… Il faut que je réussisse ce départ… »

Le coach voyait bien que ça n’allait pas. Un jour, sur la piste d’entraînement, il s’est campé devant moi alors que je reprenais mon souffle.

« Qu’est-ce qui se passe Usain ? m’a-t-il demandé. Tu n’as pas l’air dans ton assiette. Relax. Tu vas gagner tes courses… »

Il sentait mon inquiétude. J’ai d’abord essayé de ne pas m’en faire, car durant ces  championnats du monde je n’avais pas d’adversaires vraiment dangereux. Quand j’ai facilement gagné mes séries, mon anxiété a diminué, comme si on avait actionné un interrupteur dans ma tête. À l’approche de la finale du 100 mètres, j’avais le sentiment de pouvoir réussir quelque chose d’exceptionnel. En l’absence d’autres grosses pointures, la course me semblait facile à gagner. Tyson et Asafa étaient blessés. Il n’y avait au départ que les sprinteurs caribéens Blake, Kim Collins, Daniel Bailey et Nesta Carter, plus l’Américain Walter Dix et les Français Christophe Lemaitre et Jimmy Vicaut. Je pensais pouvoir m’imposer sans forcer.

Mais les règles du départ avaient changé. La tolérance zéro était entrée en vigueur en 2010. Tout auteur d’un faux départ était immédiatement disqualifié. L’atmosphère était donc un peu plus tendue dans les starts, et mon angoisse est réapparue tandis que je m’échauffais dans mon couloir.

« Faut pas que je rate ce départ ! » me répétais-je. Je me suis lancé à moi-même :

« Au diable tout ça ! Calme-toi. Tu vas faire un mauvais départ, mais tant pis. Tu gagneras quand même parce que tu doubleras tout le monde en fin de course, comme toujours. »

Tandis que nous nous placions sous les ordres du starter, les interférences continuaient dans ma tête.

« Faut pas que je rate ce départ ! »

« Usain, oublie cette histoire de départ ! Concentre toi…»

« Prêts… »

Le mal était fait. Je n’étais pas prêt mentalement. J’étais trop impatient, trop pressé de livrer ces premières foulées. On ne me croit jamais quand je le dis, mais dans la fraction de seconde précédant le crac du pistolet, j’ai entendu une voix. Un murmure. Un mot.

« Partez ! »

Et je me suis élancé à fond sur la piste. Les muscles de mes bras, de mes mollets et mes ischios se sont tendus puis déployés tandis que je jaillissais des blocks. J’étais parti trop tôt et j’étais incapable de couper cet élan. J’ai réalisé ma bêtise immédiatement. Mon coeur a chaviré ; je savais que j’étais dans la merde. Paniqué, j’avais devancé le coup de pistolet, et j’allais être disqualifié. Mes championnats du monde étaient terminés. Je n’avais pas besoin de regarder les officiels pour savoir ce qui m’attendait et j’étais dans une colère noire. J’ai déchiré mon maillot en jurant.

« Putain ! Non ! C’était trop facile ! Il n’y avait personne. C’était la course la plus facile que tu courras jamais. Tu aurais pu gagner les doigts dans le nez. »

Un officiel s’est approché. Il m’a montré la sortie. Il souhaitait que je quitte la piste. Comme je refusais de bouger, il m’a pris par le coude. Ça m’a mis encore plus en colère. J’ai vu rouge ; je voulais lui casser la gueule. J’ai eu toutes les peines du monde à me retenir de faire quelque chose d’affreux.

Extrait de "Usain Bolt, plus rapide que l'éclair", par Usain Bolt, (Arthaud éditions), 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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