N'en déplaise aux Luxembourgeois ou aux Slovaques, il n'y a pas (encore) de solution de rechange au couple franco-allemand | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
N'en déplaise aux Luxembourgeois ou aux Slovaques, il n'y a pas (encore) de solution de rechange au couple franco-allemand
©

Scènes de ménage

N'en déplaise aux Luxembourgeois ou aux Slovaques, il n'y a pas (encore) de solution de rechange au couple franco-allemand

Le premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Junker s'indigne de la multiplication des initiatives franco-allemandes. Dans un contexte de crise économique et alors que la Slovaquie s'est opposée au renforcement du fond de stabilité européen, la crise pourrait-elle être l'occasion d'une grande clarification européenne avec une Union jusque là habituée à une forme de despotisme éclairé soft ?

Jean-Thomas Lesueur

Jean-Thomas Lesueur

Titulaire d'un DEA d'histoire moderne (Paris IV Sorbonne), où il a travaillé sur l'émergence de la diplomatie en Europe occidentale à l'époque moderne, Jean-Thomas Lesueur est délégué général de l'Institut Thomas More

Voir la bio »

Atlantico : Jean-Claude Junker, le chef de file des ministres des Finances de la zone euro s'indigne de voir l'Union européenne conduite de façon bilatérale par le duo franco-allemand. Pour lui, la majorité des décisions prises par le tandem Merkel-Sarkozy n'ont pas abouti. Peut-on envisager une alternative à ce mode de prise de décision ?

Jean-Thomas Lesueur : Les dernières déclarations de Jean-Claude Junker ne sont pas nouvelles. Ce n’est pas la première fois qu'il fait ce type de déclaration depuis le début de la crise… Elles révèlent seulement, une fois de plus, les grands non-dits sur lesquelles on a construit l’Union européenne depuis des décennies – et qui fonds l’arrière-fond de toute la cuisine européenne : quel objet politique l’Union européenne est-elle ? Qui décide ? Où est la souveraineté ?

En période de crise, la réalité s’impose plus clairement, voilà tout : un petit pays comme la Slovaquie peut bloquer à lui seul un processus collégial à 27 et fondé sur l’unanimité, quand deux dirigeants nationaux, qui se rencontrent pendant deux heures, prennent des décisions – bonnes ou mauvaises, ce n’est pas le sujet ici. En termes de capacité à prendre des décisions et à les imposer, les Etats battent l’Union européenne à plate couture. Cela irrite Jean-Claude Junker, qui est un fédéraliste conséquent, mais il n’en peut mais…

 

La Slovaquie a dit « non » hier au renforcement du fond de stabilité européen. Est-ce là l'illustration de l'échec d'une politique consensuelle menée à 27 ?

Sans vouloir être en rien désobligeant à l’égard des Slovaques, l'urgence dans laquelle nous sommes, ne nous permet pas de nous soucier de ce « non » au FEFS. Par définition, l'urgence politique donne une prime à celui qui fait, qui agit, voire qui s’agite…

Donc oui, la crise finit de révéler l’impuissance structurelle de l’Union européenne à faire face à des enjeux majeurs, chauds, risqués. On le sait en matière de politique internationale, quand il faut agir quelque part militairement. On le voit économiquement, avec la crise. Pour autant, il faut être juste : la crise légitime l’action des Etats, mais les Etats s’appuient sur des moyens européens – pour l’instant en tout cas. Il y a là une contradiction qui est le cœur du problème : l’Europe peut servir et est en cela un objet politique, elle ne sait pas agir, ce qui l’empêche d’être un sujet politique.

 

L'Union européenne a décidé d'entrouvrir sa porte à la Serbie. N'y a t-il pas une contradiction à s'élargir alors que l'Europe donne l'impression d'avancer à l'aveugle ?

C’est symptomatique de l’incapacité des élites européennes à avoir une pensée critique de l’Europe. Leur seule réponse à une Europe qui ne fonctionne pas, c’est « toujours plus » d’Europe… Ne soyons pas étonner après cela que les peuples leur fassent le coup de pied de l’âne quand on leur en donne l’occasion, comme en 2005 !

La vraie question est celle de l’objet politique l’on veut bâtir. Et pour cela, il faut revenir aux fondamentaux de la science politique et se poser la question : où est la souveraineté ? Il n’y a que deux réponses possibles : aux Etats (et dans ce cas on construit une confédération d’Etats-nations qui délèguent leur souveraineté) ou la fédération (et dans ce cas les Etats abandonnent une part de leur souveraineté à un Etat fédéral). Il n’y a pas à sortir de là et, de ce point de vue, la célèbre formule de Jacques Delors (« une fédération d’Etats-nations ») est le sommet de l’hypocrisie européenne et de l’Europe « qui ne dit pas qui elle est », comme dit Pierre Manent.

Donc dans le débat actuel, on peut convenir que les souverainistes sont conséquents, car ils disent clairement là où doit être la souveraineté selon eux, aux nations. De la même façon, et symétriquement, il faut reconnaître à Jean-Claude Junker d’être un fédéraliste droit dans ses bottes, quand il critique l’action de deux Etats qui agissent isolément.

Pour revenir à la Serbie, la question de son adhésion pose en outre le vieux problème de l’élargissement contre l’approfondissement. De fait, François Mitterrand avait raison : nous avons commis une grande erreur en 1992 en lançant prématurément le processus d'élargissement, sans approfondir l'objet de l’Union. Pour des raisons sur lesquelles on ne peut revenir ici, François Mitterrand n'a pas su à l’époque imposer sa vision à son partenaire allemand Helmut Kohl, et le processus d’élargissement à toute l’Europe centrale et orientale a été lancé à ce moment-là. Nous en avons payé le prix quinze ans plus tard. Ce qui s'est passé en 2004, avec l'intégration des pays de l’est, puis en 2005 avec le référendum, ne sont que les conséquences du rendez-vous raté de 1992. Il était bon d’envoyer un signal d’amitié à nos « frères séparés » qui venaient de se libérer du rideau de fer, mais il fallait les proposer un accord d’association sur une période longue, et non les intégrer à un ensemble qui, déjà, n’avait rien résolu de ses ambiguïtés.

 

L'Union européenne écoute-t-elle ses peuples ?

L'Union européenne a un problème avec ses peuples (voir un précédent article à ce sujet) et avec la démocratie. Pour moi, l'Union européenne n'est pas anti-démocratique, elle est a-démocratique. Parce que c'est un objet politique qui ne se connaît pas lui-même, qui ne dit pas qui il est, encore une fois, et qui ne se préoccupe que très faiblement de le faire partager aux peuple. L'Union européenne s'est et se construit aujourd'hui encore sans les peuples, et cela peut durer ainsi encore longtemps.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !