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Une dalle de l’âge de bronze trouvée en Bretagne se révèle être la plus ancienne carte d’Europe.
Une dalle de l’âge de bronze trouvée en Bretagne se révèle être la plus ancienne carte d’Europe.
©DR / Yvan Pailler

Découverte

Une dalle de l’âge de bronze trouvée en Bretagne se révèle être la plus ancienne carte d’Europe

Des chercheurs de l’Inrap, de l’université de Bournemouth, du CNRS et de l’université de Bretagne Occidentale (UBO) viennent de mettre en évidence la plus ancienne carte en relief en Europe. Cette recherche porte sur la dalle gravée de Saint-Bélec datant de l’âge du Bronze ancien (2150-1600 avant notre ère). Cette dalle ornée a été récemment redécouverte au musée d’Archéologie nationale (MAN).

Yvan Pailler

Yvan Pailler

Yvan Pailler, est chercheur à l’Inrap et à l’UBO - Université de Bretagne Occidentale.

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Clément Nicolas

Clément Nicolas

Clément Nicolas est post-doctorant Marie Curie/Bournemouth University.

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Atlantico : Vous avez élucidé le mystère d’une dalle de pierre datant de l’âge de bronze, découverte il y a plus de 100 ans, qui s’est révélée être une carte. Quelle est son histoire ?

Clément Nicolas : Il s’agit d’une dalle gravée en schiste de 2m20 de longueur et 1m50 de largeur qui date de l’âge du bronze, environ entre 2000 et 1600 avant JC. Elle a été découverte en 1900 par Paul du Châtellier, un des grands préhistoriens de la seconde moitié du XIXe en Bretagne. Il y fouillait des tumulus, plus d’une centaine au cours de sa carrière. En 1900, il explore celui de Saint-Bélec dans les montagnes Noires. Il y découvre une tombe assez monumentale dont la dalle gravée constitue l’un des petits côtés. Elle est abimée, à demi cachée par les murs adjacents. Il comprend rapidement qu’il a affaire à quelque chose d’exceptionnel. Mais petit à petit la dalle tombe dans l’oubli. Après la mort du chercheur, toute sa collection, y compris la dalle, est vendue au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye. La dalle est oubliée et n’est mentionnée que bien plus tard dans un article de Renan Pollès qui croit qu’elle vient de l’île de Groix. Nous avons commencé à nous réintéresser à la dalle en 2011, et nous avons commencé à travailler dessus en 2014.

Saviez-vous déjà que c’était une carte quand vous vous êtes intéressés à cette dalle ?

Yvan Pailler : Oui. Quand nous avons réalisé nos thèses, à dix ans d’écart, nous avons lu un article de Paul du Châtellier évoquant sa découverte de la tombe et de la dalle avec une photo et un relevé. Nous avons ainsi eu l’intuition qu’il s’agissait d’un document cartographique. J’ai ainsi proposé de travailler à démontrer que c’était effectivement une carte.

Clément Nicolas : Nous nous sommes heurtés régulièrement à des collègues qui n’y croyaient pas du tout. Ils réfutaient complètement l’idée que ces populations aient pu faire des cartes. C’est une sorte de condescendance qu’ont pu avoir les colons en arrivant en Amérique du Nord. On a tendance à sous-estimer ces sociétés qui n’ont pas laissé d’écriture telle qu’on l’entend aujourd’hui mais qui avaient un savoir cartographique tout à fait développé.

Comment-avez-vous pu démonter qu’il s’agit, en effet, d’une carte ? Que représente-t-elle ?

Clément Nicolas : La première étape, c’est l’intuition. La seconde, c’est le relevé précis des gravures, leur observation et leur confrontation au terrain. Nous avons ainsi comparé les gravures au paysage environnant. Nous avons eu de la chance, car elles auraient pu représenter un autre territoire. Mais du haut du tumulus de Lehan, certains éléments du paysage, les plus saillants, nous ont tout de suite fait penser aux représentations sur cette dalle.  Nous avons continué de faire coïncider les gravures et le paysage, notamment le réseau hydrographique. Grâce à l’aide de géographes, notamment Julie Pierson, une géomaticienne, nous avons fait une série de tests pour calculer statistiquement les analogies entre ce que l’humain voyait et ce qui était représenté. Les tests montrent un taux de coïncidence de 60 à 80 %. Nous avons fait le même test avec des cartes mentales dessinées par des indigènes Touaregs ou Papous à destination d’ethnographes et nous avons constaté le même taux de similitude. Une carte mentale se transmet traditionnellement par le récit. La gravure indique donc une forme de monumentalité recherchée. Notre hypothèse est que cette carte représentait une entité politique de l’âge de bronze. On sait qu’à l’époque en Bretagne, en Normandie et dans le sud de l’Angleterre, il y a des sociétés hyper-hiérarchisées, des principautés de 30-40 km de long avec, à leur tête, des petits rois.

Vous émettez l’hypothèse que cette carte ait été enterrée avec son dernier possesseur ?

Clément Nicolas : A cette époque, tout le monde n’avait pas une tombe de cette envergure, mais ce n’est pas non plus une tombe princière car elle est dépourvue du riche mobilier qu’on y trouve habituellement. C’est donc probablement un personnage intermédiaire de la société. Les principautés que nous évoquions s’effondrent à peu près à la période où a été enterrée cette dalle. Donc cela peut être la tombe du scribe d’un roi ou celle d’un membre d’une nouvelle élite émergente. Mais cette question restera encore longtemps sans réponse.

Yvan Pailler : Cette carte a très probablement été commandée par un puissant. Elle a possiblement été retouchée et toutes les gravures n’ont sans doute pas toutes été réalisées en une seule fois. Le territoire qu’elle représente a vraisemblablement été évolutif en fonction des dynasties de cette royauté.

Cette carte est ainsi la première carte d’Europe et on connait peu d’autres exemples. Si la cartographie était pratiquée, pourquoi n’a-t-on que peu d’autres exemplaires ?

Yvan Pailler : Pour être précis, il y a des représentations topographiques plus anciennes, jusqu’au paléolithique supérieur, qui illustrent un lieu, un bout de paysage. En Turquie, il y aurait la fresque d’un village. Sur les rives de l’Atlantique ou dans les Alpes, on trouve quelques séries de gravures à caractère topographique. La plus connue, celle de Bedolina, en Italie, daterait de l’âge du fer. Mais force est de constater que la carte de Saint-Bélec est la plus ancienne reconnue à l’heure actuelle en Europe.

Dans cette partie de Bretagne, il devait y avoir une quinzaine de royaume. Donc les chances de tomber sur le tumulus ou le lieu qui abrite les cartes sont minces. On connait cette carte pour l’instant mais ça ne veut pas dire qu’on n’en trouvera pas d’autres. Ce qui est sûr c’est que ce doit être des objets relativement rares.

Quelles sont les prochaines étapes de la recherche sur cette carte ?

Yvan Pailler : Il y a toute une symbologie, la légende de la carte, que nous n’avons pas réussi à décrypter. Le jour ou nous arriverons à la comprendre, on aura décrypté cette carte.

Clément Nicolas : On a fait quelques propositions pour certains signes qui pourraient correspondre à des maisons ou des tumulus mais on ne connait quasiment rien des structures de l’âge de bronze dans cet espace. Maintenant, il nous faut prospecter dans la région pour essayer d’identifier ces structures, les dater et voir à quoi elles correspondent sur la carte.

Yvan Pailler, est chercheur à l’Inrap et à l’UBO - Université de Bretagne Occidentale

Clément Nicolas est post-doctorant Marie Curie/Bournemouth University

 

Crédits Photos : DR / Denis Gliksman, Inrap 

Légende de la photographie en Une de l'article : Vue zénithale de la dalle de Saint-Bélec. Cette dalle ornée forme une composition homogène avec des gravures couvrantes, identiques en technique et en style, formant un tout indissociable. On note aussi la répétition de motifs (cupules, formes géométriques), reliés entre eux par un réseau de lignes. Ces éléments permettent, selon C. Delano Smith, de reconnaître un document cartographique. 

 

Légende : Vue générale de la dalle de Saint-Bélec depuis le coin supérieur gauche. 

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