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Laurent Fabius s'est rendu hier à Kiev pour tenter de désamorcer l'explosion de violence en Ukraine.
Laurent Fabius s'est rendu hier à Kiev pour tenter de désamorcer l'explosion de violence en Ukraine.
©Reuters

A la remorque

Ukraine : sans reconstruire une politique vis-à-vis de la Russie, la France devient un néoconservateur (impuissant ?) comme les autres

Après de nouvelles violences mercredi à Kiev, Laurent Fabius a évoqué des sanctions contre le régime de Viktor Ianoukovitch. Une position alignée sur celle de l'Allemagne et des Etats-Unis. La France a-t-elle manqué le coche ?

Atlantico : Laurent Fabius s'est rendu hier à Kiev pour tenter de désamorcer l'explosion de violence située autour de la place Maïdan. Une tentative qui a failli tourner court alors que la rencontre prévue avec le Président Ianoukovitch a été annulée avant d'être replacée quelques heures plus tard. Quel est concrètement la chance de voir la diplomatie française avancer sur ce dossier ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : La diplomatie française ne saurait prétendre jouer un rôle décisif en dehors du cadre d'une étroite coordination européenne et occidentale. On peut regretter qu'elle n'ait pas été plus active et anticipé la situation présente. Au fil des semaines et des mois, il est devenu évident que le pouvoir ukrainien instrumentalisait l'UE et jouait le "pourrissement" du conflit. Inversement, cela fait des semaines que les signes d'un réveil de la population ukrainienne se multiplient. D'une manière générale, la vision française des enjeux en Europe centrale et orientale semble insuffisamment "pro-active". Historiquement, la France a pourtant joué un rôle important dans ces espaces mais depuis l'après-Guerre froide, elle se tient trop souvent en-dessous d'elle-même.

Roland Hureaux : On peut, pour la France, s’inquiéter du manque de persuasion de la diplomatie française en général. Mais comment s’en étonner ? L’attitude de la France au cours des derniers mois lui a fait perdre une grande partie de sa crédibilité. Celle-ci venait non seulement de son poids spécifique mais aussi de sa capacité à se dissocier de temps en temps  du bloc occidental  pour  adopter une voie indépendante et à  garder des liens diversifiés, afin de pouvoir le cas échéant proposer ses bons offices. Même Sarkozy qui a pourtant fait rentrer la France dans le dispositif intégré de l’OTAN,  prenait à l’occasion cette posture.

Avec Hollande, la France cherche toujours à se distinguer mais en faisant de la surenchère atlantiste, sur les droits de l’homme, les sanctions contre l’Iran, etc. ; elle se trouve en porte à faux et même ridicule quand Obama, l’ignorant superbement, prend des initiatives d’apaisement , en liaison directe avec Poutine, sans en référer à personne, comme ce fut le cas en Syrie en septembre dernier.

Si on avait suivi Hollande et Fabius, nous aurions peut-être déclenché alors la guerre mondiale. Heureusement que l’on trouve dans le monde des gens plus raisonnables que les socialistes français. 

En choisissant d'insister sur des sanctions à l'égard du gouvernement ukrainien tout en soutenant inconditionnellement l'opposition, la France a fait le choix de s'aligner directement sur la position de Berlin et Washington. La France perd-elle finalement l'occasion de faire entendre une voie d'exception pour favoriser une médiation ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : Ce n'est pas un alignement mais une réponse commune, élaborée dans l'urgence. La médiation a échoué et il aurait fallu préparer des sanctions plus en amont, ainsi que le demandait la diplomatie américaine. Plus en amont encore, il aurait pousser dans le sens d'un "enlargement" de l'Etat de droit et de l'économie de marché sur les confins orientaux de l'UE et de l'OTAN. La "complexité" de la situation ukrainienne a trop souvent été l'alibi de la démission. Plus largement, les gouvernements occidentaux ont laissé faire en Ukraine, pensant que c'était le moyen de renouer avec la Russie. Quelque part, nous subissons aujourd'hui les retombées du "reset".
Quant au discours de l'"exception", il aura souvent été la sublimation d'une certaine ambivalence, hier vis-à-vis de la "Russie-Soviétie", aujourd'hui vis-à-vis de la "Russie-Eurasie". Concrètement, l'exception est invoquée pour justifier une politique du statu quo, alors même qu'il n'existe plus, et ne tient pas compte de la réalité des ambitions géopolitiques russes. Rien de bien glorieux et beaucoup d'illusions. Voire de mensonges.
Roland Hureaux : La promotion des forces dites démocratiques, c’est-à-dire,  dans les pays de l’Est, de tous ceux qui sont hostiles  à la Russie, démocrates ou pas, n’est  pas le propre des néo-conservateurs ; c’est un aspect de l’idéologie internationale (avec la  promotion des idées libérales et libertaires) pour lesquels les « gauches » du monde occidental , parti démocrate américain compris,  sont en flèche. Il s’en faut de beaucoup que les Etats-Unis jouent un rôle conservateur ; être pro-américain, c’est participer à une stratégie de déstabilisation tout azimut. Heureusement que quelqu’un comme Obama conserve un reste de prudence. C’est  la moindre des choses pour un Prix Nobel de la paix.

A l’égard de l’Europe de l’Est, la stratégie préconisée par Zbignew Brezsinski dans le Grand échiquier marche à fond : éviter la constitution d’un bloc continental  pour ne pas isoler les Etats-Unis,  repousser l’influence russe dans ses strictes frontières (et même  la démanteler  pour la repousser encore plus loin, dans la taïga), couper l’Europe occidentale de la Russie.

C’est agir à l’encontre des intérêts de l’Europe occidentale, dont la Russie est un partenaire naturel et en particulier à ceux de la France dont la  Russie est un allié historique. C’est aussi courir le risque d’une guerre mondiale car la Russie demeure une grande puissance militaire : on lui dénie le droit d’avoir quelque influence sur  ses voisins immédiats, comme l’ont toutes les puissances ; le supportera-t-elle toujours ? Or Hollande est le serviteur zélé de cette stratégie folle. 

Au nom des droits de l’homme, la Russie est diabolisée : on parle de la fortune de Poutine, mais jamais de celle de François Mitterrand, ce pays ne bénéficie d’aucune indulgence alors qu’une dictature bien plus effroyable, comme celle de Chine, n’est guère critiquée (sauf de temps en temps sur  le Tibet).  

La France avait déjà adopté une politique pro-active lors de la crise géorgienne en 2008 en tentant de geler l'avancée des Russes dans la région. Les deux cas sont-ils pour autant comparables ? 

Jean-Sylvestre Mongrenier : On ne peut pas les comparer terme à terme mais ils renvoient tous deux à l'ambition russe de restaurer toute sa puissance sur les confins orientaux de l'UE et de l'OTAN, et de reconstituer une force d'opposition à l'encontre de l'Occident. L'aire pos-soviétique est considérée à Moscou comme un "étranger proche", c'est à dire une zone d'influence qui devrait être institutionnalisée au moyen d'une future Union eurasienne. 
Dans les deux cas, la Russie se montre prête à agir comme puissance "révisionniste". En Géorgie, elle occupe 20% du territoire et remet en question les frontières de 1991. Toute l'insistance russe mise sur l'usage de la langue russe à l'est et au sud du territoire ukrainien va dans le même sens : la menace implicite, parfois explicite, d'un remaniement des frontières orientales et méridionales de l'Ukraine. Révisionnisme géopolitique et "réunionisme" soviétisant se renforcent réciproquement et ils recèlent de graves dangers.
Roland Hureaux : Ils sont comparables dans la mesure où ce sont les promesses fallacieuses faites par les Etats-Unis et l’Europe de « libérer » ces pays de l’influence russe qui est à l’origine des mouvements de mécontentement et qui fait peser un risque de guerre civile. 

La guerre civile dans une zone aussi dangereuse, c’est le risque d’une guerre mondiale. L’Europe de Bruxelles  qui a été construite parce qu’on ne voulait plus voir revenir la guerre mondiale, sera-t-elle, par son comportement irresponsable, à l’origine de la prochaine ? 

Sarkozy n’avait certes rien gelé du tout, mais su ouvrir le dialogue avec Moscou dans la crise georgienne. Il avait ainsi joué un rôle autonome - en profitant il est vrai de sa présidence de l’Union européenne, que Hollande est incapable de tenir. Une fois de plus, il laisse la conduite des affaires à Mme Merkel. Entendre un gouvernement allemand prêcher les droits de l’homme en Ukraine quand on sait les immenses massacres que des Allemands ont commis dans ce pays, est assez sidérant. 

Les Russes ont aussi beaucoup massacré mais ils ne donnent pas de leçons. Au demeurant, même si les origines des crises géorgienne et ukrainienne sont comparables, les situations ont des différences : les minorités en tant  que telles  ne jouent aucun rôle dans la crise ukrainienne, à moins qu’on considère la moitié de la population d ‘origine russe comme une minorité ; la Russie n’est pas non plus à ce jour  intervenue directement . 

Paris n'aurait-il pas eu intérêt à avoir ces dernières semaines une politique moins agressive à l'égard de la Russie plutôt que d'opter pour une approche directement punitive ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : En quoi la politique française est-elle agressive à l'encontre de la Russie ? Ce n'est pas la France ou d'autres puissances occidentales qui remettent en cause les frontières de la Russie - voir la très grande discrétion au cours des dix dernières années sur la situation en Tchétchénie et dans le Caucase-Nord -, mais la Russie qui menace et manie un dangereux discours revanchiste. N'inversons pas les rôles. Faudrait-il donc considérer l'Ukraine et d'autres Etats post-soviétiques comme la propriété de la Russie ?
Les dirigeants russes manient une logomachie grossière et agressive. Ce discours est aisément réfutable, avec un peu d'esprit critique, des connaissances historiques et surtout, la claire perception des enjeux et des rapports de puissance. La perméabilité de certains à cette logomachie est surprenante. Quelle sera l'étape suivante ? Une nouvelle alliance franco-russe contre l'Allemagne et l'euro ? Notons au passage qu'il faudrait se souvenir de toute la propagande d'alors sur le "rouleau compresseur", de l'effondrement final de la Russie tsariste, de la paix séparée de Lénine et consorts avec l'Allemagne, de la ruine des épargnants français ayant contracté des emprunts russe. Enfin, les Occidentaux n'ont pas à se faire pardonner d'avoir gagné la Guerre froide et de l'avoir emporté sur un système totalitaire. La dislocation de l'URSS n'est pas une "catastrophe géopolitique" et nous n'allons pas contribuer, par notre passivité, à la reconstitution d'une sorte d'ersatz.
Roland Hureaux : Evidemment que la France aurait dû agir différemment. Mais la France a tourné le dos à la politique raisonnable qui est celle de intérêts nationaux(toujours facteurs de modération),  de la non-ingérence, surtout quand la gravité de la situation ne le justifie pas (et 26 victimes dans la répression d’une manifestation, il faut bien dire qu’on a connu pire dans l’histoire ; il ‘n’y a pas lieu de devenir hystérique). Cela au bénéfice d’une politique des principes totalement insupportable ; d’abord parce quelle consiste à donner des leçons en permanence à des gens qui détestent cela ; ensuite parce que la diplomatie des principes est une  idéologie et que l’idéologie est toujours facteur de guerre. Si la France était en mesure d’imposer son point de vue, cela pourrait mériter quelque considération mais comme elle ne l’est pas, cela devient risible.

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