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Tous les talents du monde
©FRANCOIS GUILLOT / AFP

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Tous les talents du monde

Pascal Quignard fit don de ses archives à la Bibliothèque nationale de France en 2018. La BnF avait prévu de nous offrir ces jours-ci le spectacle de ces manuscrits enluminés mais l’ exposition est reportée, comme les autres. Avant sa reprogrammation- et ses files d’attente, en voici les clefs.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Auteur d’une œuvre décisive, traduite dans toutes les langues, Pascal Quignard pudique, réservé, est du genre mystérieux. Il parle peu. Il agit ! Et offrit à la BnF de rares enluminures, qui nous éclairent sur sa technique d’auteur (il corrige énormément, dit-il ) Quignard révèle au passage les secrets de son style et ses talents de peintre-dessinateur («  je garde certains feuillets quand il y a beaucoup de dessins », dit-il encore). Concernant ses talents de musicien, ils sont désormais connus.« Tous les matins du monde » l'avait révélé à un large public : Pascal Quignard connaît la musique et sait la faire aimer. Il apporte une nouvelle pierre à sa réflexion sur le sujet avec « Boutès ». Ce personnage de la légende des Argonautes croisa une île mystérieuse sur les rivages de laquelle mouraient les marins, attirés par le chant des sirènes » (cf.Bertrand Dermoncourt dans L'Express). Le critique aurait pu ajouter- mais le savait-on en 2008 ? -que Pascal Quignard, en littérature, n’a qu’un défaut. Il jette au feu ses manuscrits (« Brûle ce que tu aimes », dit-il aussi).Seuls quelques feuillets enluminés du roman « Boutès » (2008/Galilée) subsistent, sauvés des flammes (voir ci-dessous) : un témoignage unique des procédés secrets de Pascal Quignard . Qui n’est pas seulement ce « rêveur- éveillé » corrigeant sans cesse sa copie afin de produire une écriture « fulgurante », cet homme de lettres qui désire (mot- clef de son imaginaire) un horizon avec de l’eau (fleuve, ruisseau, lac, mer) pour travailler . Mais encore et surtout cet écrivain auteur d’une œuvre polymorphe inspirant colloques, séminaires et thèses dans le monde entier. Pascal Quignard est, en fait -ce que révèle l’exposition BnF, cet artiste polyvalent, échappé du dix-huitième siècle pour advenir en notre hypermodernité. Il peint et dessine aussi, grâce à une science parfaite du beau dans tous les domaines de l’art. J’en veux pour preuve la pertinence graphique, donc la beauté subliminale de ses couvertures Folio, et de tous les visuels des volumes de sa monumentale série : «Dernier Royaume ». Récemment, je découvris « Abymes »(Dernier Royaume III) avec beaucoup, beaucoup de plaisir. Comme toujours dans la série « Dernier Royaume », Pascal Quignard offrait à son lecteur (on devrait dire son confident) des souvenirs, des impressions de lectures, des portraits, de la mythologie, de l’étymologie, des contes, des pans d’Histoire, de la philosophie, de la musique. Latin et Grec étaient à l’honneur, parce qu’à cet endroit du texte, il le fallait : Quignard n’est jamais pédant.

Nourrissant son lecteur par le texte (cette admirable écriture par fragments d’Abymes, donc), et l’image (la couverture du Folio était signée François Lemoine), Quignard utilisait un détail du plafond de Versailles (peintre génial, François Lemoine s’est suicidé une fois son chef-d’oeuvre terminé). La fresque qu’il a réalisée pour donner au plafond de Versailles sa noblesse franco-française est intitulée : « L’apothéose d’Hercule », sans doute l’une des plus belles peintures qui soit sur terre. Et ce détail minuscule de la peinture de Lemoine, ce détail magnifique qu’a voulu Pascal Quignard pour orner la couverture de son tout aussi génial « Abymes » en Folio me semble faire la preuve du fait que cet homme de plume a un œil de lynx. « Avoir «  The Eye » aussi bien pour le texte que pour l’image, il n’y a que cela dans nos métiers », dit quelqu’un que j’admire aussi. Ce détail de la peinture du plafond par Lemoine, (Hercule découvrant son admiratrice), encore fallait- avoir « The Eye », pour le repérer, le comprendre afin d’en percevoir toute la beauté et combien cette splendeur s’imposait en couverture d’Abymes. Quignard est un aristocrate de la plume qui a « The Eye », donc une claire vision des relations entre le texte et l’image. D’ailleurs il y a de l’image dans ses textes, et du texte dans les images qu’il sélectionne pour ses couvertures et illustrations. Capable de pénétrer ce mystère qu’est toute forme d’art telle « L’apothéose d’Hercule » par François Lemoine, Quignard comprend  le génie de tous les peintres qu’il aime, dont Watteau (il peint « avec le soleil » note l’auteur de « Tous les matins du monde »)…

« Qu’est-ce que je cherche, tome après tome, dans Dernier Royaume ? précise encore Pascal Quignard :« Une autre façon de penser à la limite du rêve. Une façon de s’attacher au plus près de la lettre, à la fragmentation de la langue écrite, et d’avancer en décomposant les images des rêves, en désordonnant les formes verbales, en exhumant les textes sources. Quelle étrange falsification a lieu dans le rêve ? Dans le dessin qui naît sous les doigts ? Dans le langage qui gémit ? Dans la pensée qui hallucine ? Dans la musique même ? Quel est ce mystérieux fantôme ou appelant ? (…)le faux fait le fond de l’âme. Le fond de l’âme hallucine. Le langage dédouble ses fantômes. Tous les arts élèvent des mondes faux. » On perçoit donc avec ces manuscrits enluminés de la BnF, sur lesquels l’auteur réalise parfois des collages, utilisant -entre autres matériaux- les additions des bistrots d’Ischia (île non loin de Naples, où il passe des vacances, et où il rédigea « Villa Amalia ») combien

Pascal Quignard est peintre,graphiste, portraitiste, illustrateur . Depuis « Les larmes » (Grasset), qui m’a fait pleurer par à force de splendeur textuelle, je sais qu’il comprend aussi le langage des animaux, leurs postures, leurs gestuelles.Un artiste hors normes.Une sensibilité telle qu’elle lui permet de ressentir les pierres au bord du chemin, comme disait Flaubert, parlant de l’écrivain «  qui doit savoir ce que ressent la pierre au bord du chemin. Ou alors il n’est rien ».

Beaucoup d’écrivains dessinent ou peignent, mais Pascal Quignard s’impose dans tous les arts, c’est ce que va révéler la future exposition de la Bibliothèque nationale de France. Toutes ces facettes de ce que nous pouvons désormais appeler le « génie » de Quignard sautent aux yeux au vu des pièces (une centaine d’inédits, ce qui est énorme), lors de cette exposition à la BnF qui fait déjà événement. 

Quignard connaît tous les langages de l’art. Je ne vois aucun équivalent ni dans le passé, ni parmi les artistes contemporains.Ses dons font de cet artiste rare l’homme- orchestre d’une sensibilité telle qu’elle échappe aux définitions, changeant notre vision du monde instantanément .Bouleversés par ce verbe qui nous prend et nous emporte, nous contemplons à présent l’inconnu : un dessin de Quignard, une enluminure, nous examinons sa graphologie, et constatons que tout sur terre résonne en lui (cf. « La cymbale qui retentit », dit la bible).Ultra-sensible,l’auteur de « Terrasse à Rome » et « Vie secrète » est réceptif à toutes sortes d’ émotions, de sensations, les absorbant aussitôt pour se soumettre, mine de rien, à cette alchimie qui dirige sa vie : la transmutation de l’existant en art, au gré de son ressenti et de sa fantaisie.

Galerie des donateurs
BfN François Mitterrand
Quai François Mauriac, Paris XIII
(Entrée libre) Dates seront précisées.

Lecture par Pascal Quignard d’un extrait de « Boutès » accompagné au piano par Aline Piboule

Réservations :[email protected]

www.bnf.fr

Tous les livres cités ici sont disponibles chez Grasset ou Gallimard, en ligne ou sur papier, dans la collection Folio. Pascal Quignard publiera à l’automne le onzième volume de son « Dernier Royaume » (Grasset).

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