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Tournée des droites européennes : la quadrature du cercle wauquieziste
©PHILIPPE LOPEZ / AFP

LR

Tournée des droites européennes : la quadrature du cercle wauquieziste

Laurent Wauquiez a entamé cette semaine en Grèce une tournée des droites européennes avec l'objectif de faire exister une troisième voie au milieu du clivage progressiste-populisme qui l'exclut.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Est-ce en cherchant à « trouver de nouvelles façons d'aborder les thèmes européens » que Laurent Wauquiez trouvera sa propre voie ?  

Edouard Husson : En soi, c’est une bonne idée. Se rendre en Grèce, nation ravagée par l’égoïsme de ses élites, les leçons de morale allemandes et la technocratie de l’Union Européenne, représente la première occasion, me semble-t-il, où Laurent Wauquiez sait allier communication et fond. Aller parler d’immigration dans un pays qui est en première ligne face à l’arrivée de réfugiés et de migrants économiques permet de ramener le débat aux faits. Ajoutons qu’il est assez adroit de refuser, au nom de la droite, l’opposition macronienne entre progressistes et populistes. Cependant, c’est là que Wauquiez finit par neutraliser le bon effet initial. La disqualification de forces politiques désignées comme « populistes » est le discours, précisément, des « progressistes ». Pourquoi entériner le clivage en disant « ni progressiste, ni populiste »? Que l’on veuille affirmer un nouveau conservatisme est une chose; mais la droite ne réussira que si elle sait intégrer le vote populiste et non le rejeter. 

Benjamin Griveaux attaque Laurent Wauquiez, le "candidat des gens qui roulent au diesel et fument des clopes". Cela vise un pan énorme de la population. Ce mépris ciblé ne montre-t-il pas que le macronisme se coupe de toute une frange de la population sous prétexte de représenter le "camp du progrès" ? Ne ferait-il pas mieux de lutter contre les phénomènes qui expliquent la montée de l'extrême-droite que contre l'extrême-droite en elle-même ?

Aux Etats-Unis, il arrive au président de se déchaîner sur les réseaux sociaux ou dans les conférences de presse; mais tout l’effort de ses équipes est d’apparaître raisonnable par comparaison, de rendre compatible avec les institutions la parole d’un président qui cherche à faire bouger les lignes. Par contraste, le porte-parole du gouvernement français ne cherche pas à canaliser l’effet des déclarations présidentielles - les provocations d’Emmanuel Macron ont été pourtant nombreuses - mais il en rajoute. Surtout, il trahit par ses propos le paradoxe d’une attitude qui, à force d’exalter les forces de progrès, finit par s’attaquer directement aux classes moyennes. Ceux qui roulent au diesel et fument des clopes, ce sont ceux qui peuvent encore assumer les dépenses d’une voiture et se payer des cigarettes soumises à d’énormes taxes. Le macronisme commence par une opposition entre les forces de changement et les forces de blocage mais, dans la bouche de Grivaux, il tourne en un affrontement selon une stratification sociale: il faut d’ailleurs affiner l’opposition de Guilluy entre la France des métropoles et la France périphérique: le vieux rêve giscardien, c’est de rassembler “deux Français sur trois”; Emmanuel Macron n’a rassemblé que deux votants sur trois - un peu moins de 50% de l’électorat, rapporté à la participation. Dix-huit mois  plus tard, on voit le macronisme osciller entre 30% (popularité du Président) et 40% (celle du Premier ministre). A vrai dire, une stratégie cohérente d’enracinement renforcé au centre-droit aurait pu maintenir le Président aux environs de 50%. Mais toute l’ambiguïté du macronisme vient de son tropisme progressiste quand son intérêt devrait être de se fixer en terrain “modéré”. 
Le “camp du progrès”, au sens strict, n’est pas beaucoup plus nombreux que celui “de la réaction”. Entre les deux, vous avez ces “deux Français sur trois”, au moins, que tous nos présidents cherchent à rassembler depuis Giscard, qui ont bien les pieds sur terre, qui se divisent certes entre droite et gauche, mais qui attendent surtout de leur président qu’il les protège contre les menaces extérieures, contre l’insécurité; qu’il lutte contre le chômage et pour la préservation du pouvoir d’achat; qu’il leur permette d’avoir autant d’enfants qu’ils le souhaiteraient, leur crée des conditions où ces enfants puissent imaginer de mieux vivre que leurs parents. Peut-être Benjamin Grivaux trouve-t-il que cela fait “petit-bourgeois” ou “populiste”. Mais si le Président ne répond pas aux préoccupations de la France des classes moyennes, toujours plus éclatée et précarisée, il sera balayé comme ses deux prédécesseurs au terme d’un seul mandat. 

Pourquoi les défenseurs du progrès et les pourfendeurs de l'extrême-droite sont-ils devenus incapables de comprendre comment la mondialisation et ses profonds changements économiques (le passage de l’économie de marché à la société de marché comme le décrit Houellebecq, ou encore les combats sociétaux qui se transforment d’une lutte pour les minorités à une agression des majorités) ont produit cet électorat qui vote à l'extrême-droite ou pour la droite nationaliste ?

Le gouvernement, une partie de la classe politique, une partie des médias vivent sur une illusion d’optique. Le macronisme, dans sa formulation d’origine, c’est le monde d’avant! La vision du monde portée par ce très jeune candidat élu président, c’était la dernière expression de la vague libérale qui a commencé dans les années 1960, que l’on appelle communément néolibéralisme (pour le distinguer de la phase libérale précédente, celle de la seconde moitié du XIXè siècle) et dont Valéry Giscard d’Estaing avait magnifiquement formulé les contenus lors de son septennat. Emmanuel Macron est le dernier giscardien en politique! N’excluons pas que le Président assure un jour la transition, du néolibéralisme qui l’avait porté au pouvoir vers le monde nouveau, encore à définit précisément mais qui, par bien des aspects sera conservateur. Actuellement nul ne peut dire s’il sera capable d’effectuer une mue analogue à celle de François Mitterrand, qui était passé en douceur du socialisme au néolibéralisme. Pour l’instant, Macron choisit une lutte frontale entre les libéraux, qu’il désigne comme les progressistes, et tous ceux qu’il qualifie, en simplifiant volontairement, de populistes. Pourtant, la nomination d’Edouard Philippe pouvait, peut encore, conduire à autre chose: la séduction tranquille de l’électorat du centre-droit; cela implique forcément une attitude pragmatique, sur l’Europe, sur l’immigration, sur les réformes de société. 
Nous sommes arrivés à un point, en effet, où le néolibéralisme n’en finit pas d’agoniser: quantitative easing forcené, accroissement des inégalités, précarisation des classes moyennes, pression migratoire venue entre autres facteurs des désastres créés par la politique américaine des années 1990 et 2000 au Proche-Orient, emballement des réformes de société. En fait, les néolibéraux, qui ont beaucoup profité de la révolution de l’information et de ses nombreuses retombées technologiques ne sont plus capables, désormais, de maîtriser les forces à l’oeuvre: quelques individus (le 1% ou même le 0,1%) se sont accaparés les liquidités surabondantes créées par les banques  mais ils ne savent en utiliser qu’une petite partie pour des investissements productifs et en thésaurisent la plus grande partie loin des capacités de prélèvement de l’Etat. Les nouvelles technologies du vivant et leurs applications dites sociétales font apparaître comme bien ringard, avec le recul, le combat des années 1960 pour la liberté des moeurs; pourtant, loin de comprendre que nous sommes face à un possible “meilleur des mondes” profondément dystopique, les néolibéraux continuent à dénoncer des ordres moraux qui n’existent plus que dans leur imagination. On pourrait multiplier les exemples. 
L’important est de comprendre que la tendance manichéenne de beaucoup de soutiens du Président trahit une certaine impuissance devant des forces qu’on ne maîtrise plus avec les outils du monde d’avant. 

L'expression d'"extrême courage" employée par le ministre LREM Jean-Baptiste Lemoyne pour désigner la lutte contre l'extrême-droite ne montre-t-elle pas aussi en creux l'incapacité à penser positivement une solution ? Les élites "progressistes" ne sont-elles pas enfermées dans une attitude d'autodéfinition face à ceux qui captent la colère populaire ?

Cette prolifération du mot “extrême”! Il faudrait un extrême courage contre l’extrême-droite! Enlevez le mot et vous saisissez comme la rhétorique utilisée est creuse: il faudrait du courage contre la droite? Et contre la gauche, alors, puisque le macronisme n’est ni de droite ni de gauche dans sa présentation d’origine ? Il y a une inflation des mots, qui les dévalorise. Encore une fois, la vraie extrême-droite, ce n’est jamais que quelques pourcents d’un corps électoral. Il se peut que le gouvernement ait un problème avec la droite; mais dans ce cas il faut le dire. Parce que cela poserait un problème du point de vue du bon fonctionnement de la démocratie. 
Les néo-libéraux se sont renommés “progressistes”. Et ils ont inventés des mots effrayants: “démocratie illibérale”, par exemple; comme s’il était honteux qu’un parti conservateur soit au pouvoir et défende une politique conservatrice. La démocratie n’est pas plus faite pour être “libérale”, que “conservatrice” ou “socialiste”. Elle est là pour organiser le débat entre ces forces politiques. Lorsque les élites ne sont plus capables d’organiser un débat en leur sein, lorsqu’elles s’enferment dans le confort d’une pensée unique, alors il apparaît, par réaction, un populisme. C’est ce qui s’est passé dans les années 1980 et 1990 avec la montée parallèle du Front National et de la pensée néolibérale dominante partagée par les socialistes et le couple RPR/UDF. Mais nous avons dépassé depuis longtemps ce stade-là. Après la mascarade du deuxième tour de 2002, Nicolas Sarkozy avait, en vrai démocrate, entrepris de recréer une droite; du coup, en 2007, il y a un affrontement intéressant entre un candidat de droite, un candidat centriste qui se revendiquait comme tel et une candidate de gauche. En 2012, droite et gauche se sont affrontées dans des termes assez classiques. Cependant, le manque de substance, finalement, aussi bien de l’UMP (décalage entre les annonces de Sarkozy et ses réalisations) que du PS (échec du quinquennat de Hollande) nous a ramenés, en 2017, quelque chose qui ressemblait à 2002 - à une énorme différence près: Marine Le Pen a obtenu 35% des suffrages au second tour, soit le double de son père en 2002. Elle se pensait candidate populiste, étant fascinée par les électeurs de Jean-Luc Mélenchon mais elle a fait un score qui est celui, potentiellement, d’un candidat de droite au premier tour.  Si la droite avait un nouveau Sarkozy, elle serait capable, assez vite, de se structurer, en intégrant des électeurs du Rassemblement National et des Républicains. La chance du macronisme c’est que, pour l’instant, il n’y a personne pour fédérer une droite d’opposition. Cela permet de continuer à vitupérer contre le spectre d’une “extrême-droite” plus imaginaire que réelle. 

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