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Jean-claude Juncker et Marton Selmayr.
Jean-claude Juncker et Marton Selmayr.
©JOHN THYS / AFP

SelmayrGate

Tempête sur une nomination à Bruxelles : de la nécessité d’un 4e pouvoir offensif face aux institutions européennes

Le 21 février, le directeur de cabinet du président de la commission européenne, Marton Selmayr, était nommé au poste de secrétaire général de la commission européenne, au terme d'une procédure dénoncée par la presse.

Dominique Wolton

Dominique Wolton

Dominique Wolton a fondé en 2007 l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC). Il a également créé et dirige la Revue internationale Hermès depuis 1988 (CNRS Éditions). Elle a pour objectif d’étudier de manière interdisciplinaire la communication, dans ses rapports avec les individus, les techniques, les cultures, les sociétés. Il dirige aussi la collection de livres de poche Les Essentiels d’Hermès et la collection d’ouvrages CNRS Communication (CNRS Éditions).

Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont Avis à la pub (Cherche Midi, 2015), La communication, les hommes et la politique (CNRS Éditions, 2015), Demain la francophonie - Pour une autre mondialisation (Flammarion, 2006).

Il vient de publier Communiquer c'est vivre (Cherche Midi, 2016). 

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Atlantico : ​Le 21 février dernier, le directeur de cabinet du président de la commission européenne, Marton Selmayr, était nommé au poste de secrétaire général de la commission européenne. La procédure utilisée pour se porter au pouvoir a été dénoncée par le journaliste de Libération, Jean Quatremer, dont le travail a pu produire ​​des résultats politiques, dont la mise en place d'une commission d'enquête votée par le Parlement européen lui-même​ sur la situation.​ Alors que la presse est aujourdhui plus assimilée aux fakes news, ou parfois à une forme de soumission au pouvoir, un tel exemple ne reflète-t-il pas que la presse reste un 4e pouvoir ? 

Dominique Wolton : Il faut dire que maintenant il y a tellement d'informations invraisemblables qui circulent sur tous les sujets, sur tous les réseaux, partout, que quand un journaliste sort quelque chose de différent comme cela, notre première réaction est de ne pas plus le croire que les autres. Et il y a quelque chose de terrible quand on voit la réaction des dirigeants concernés, qui évidemment crient à la « fake news » alors que l’information est dûment vérifiée et sourcée. Heureusement, cette information a été prise avec sérieux par les instances concernées, mais on observe malgré tout que la logique "fake news" englobe tout le monde aujourd’hui. C'est terrible parce que cela oblige les journalistes dont c'est le métier d'avoir une capacité de résistance beaucoup plus forte qu'autrefois. 

Ce qu’on observe dans ce cas, c’est que les fake news ont délégitimé la parole du journaliste. Mais il y a deux sortes de journalistes qui peuvent rompre cette malédiction : les journalistes d’investigation, comme l’est Quatremer, et des journalistes d’agence. Cela leur permet dans la tendance de délégitimation auquel s’ajouter le problème de la peoplisation de poursuivre leur travail. C’est ce qui fait que la presse reste le 4e pouvoir, c’est certain, même si c’est plus difficile pour elle aujourd’hui face à la grande quantité de fausse information et du fait de son allégeance quasi systématique aux réseaux sociaux. Dans notre cas, c’est un journaliste de terrain qui a remarqué une irrégularité et qui la vérifiant, l’a signalée. Ce n’est pas comme on le voit dans toutes les rédactions le « ce que disent les réseaux aujourd’hui ». Tout cela a fragilisé le statut de journaliste et fait qu’aujourd’hui il faut plus de force de persuasion et de courage. Donc oui, plus ça ira dans ce sens, plus le journaliste d’investigation sera un contre-pouvoir essentiel face aux autres pouvoirs et à l’utilisation qu’ils peuvent faire de cette flambée de fake news. 

​En quoi les fakes news ou la montée du populisme ont-ils changé la donne ?

Tout d’abord parce que cela a délégitimé la presse et les politiques. Avec cette fascination pour internet, on est passé de l’information pour tous au voyeurisme pour tous. Les gens ont le droit de savoir, nous dit-on. Oui, mais pas n’importe quoi, n’importe comment ! Et du coup tout est délégitimé. Comme on pense savoir et pouvoir savoir tout sur le Président des Etats-Unis, sur le métier de journaliste, on pense pouvoir tout faire comme lui. Cette pseudo-transparence aboutit à une dévalorisation, c’est vraiment grave.

Et s’est augmenté par la démultiplication des canaux d’information et de réseaux qui fait que tout le monde a aujourd’hui ses commentateurs prêts à suivre et relayer n’importe quelle information pourvu qu’elle le serve. 

​Le pouvoir de contrôle de la presse sur les institutions est-il sérieusement menacé ? Quels sont les éléments consitutifs du 4e pouvoir qui sont aujourd’hui affaiblis ? ​

Cela n’a jamais été facile à partir du moment où on sort du « mainstream ». Cela l’est d’autant plus maintenant qu’il y a plus d’information, mais que cette information aujourd’hui a une tendance à forte à dire toujours la même chose. Du coup, la multiplication de l’offre a entrainé un appauvrissement de la production journalistique, ce qui fait, comme je l’ai dit plus tôt, que son travail est très difficile quand il est bien fait aujourd’hui et que notre exemple le démontre très bien.

Il n’y a pas de mystère, la presse n’est pas menacée quand elle fait son job. Faire son job c’est garder ses distances avec le pouvoir politique, ne pas se peopliser, et élargir le champ de l’information. Et s’occuper des sujets qui importent.

Les journalistes n’ont pas leur place sur les culs de bus et autres panneaux publicitaires pour vendre une émission. Ils doivent être dans l’ombre, actifs et efficaces. Eux qui passent leurs temps à dénoncer la communication sont toujours dans la communication. Il faut que le parole soit rare et efficace, pas politique et people. C’est cette menace interne qui mine le plus sa mission de 4e pouvoir.

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