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Vladimir Poutine.
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Syrie : chers alliés de l’OTAN, Vladimir Poutine a un message pour vous (très au-delà de Bachar el-Assad)

Parmi les missiles envoyés en Syrie par la marine, plusieurs d'entre-eux provenaient de la mer Caspienne. Une manière de montrer aux pays de la coalition internationale l'efficacité des moyens balistiques russes.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Le conflit syrien est d’une complexité difficilement compréhensible étant donnée la multiplicité des acteurs. Qui sont-ils et que veulent-ils ?

Alain Rodier : Le conflit qui se déroule actuellement en Syrie est une guerre par procuration menée entre plusieurs partis dont les intérêts s’entrecroisent et parfois s’opposent ouvertement ou sous le manteau. Traditionnellement les hommes du renseignement appellent cela le "Grand Jeu" en référence à la lutte d’influence que la Grande Bretagne et la Russie se sont livrées en Asie au XIXe siècle puis celle qui a opposé le "monde libre" à l’URSS durant la Guerre froide.

Pour faire simple (mais c’est difficile) : Riyad et ses alliés du monde arabe s’opposent, via les mouvements rebelles islamiques syriens à ce qu’ils ressentent comme une volonté expansionniste de Téhéran qui soutient à bout de bras le régime de Bachar el-Assad. Ces opérations clandestines sont complétées par l’engagement direct d’une coalition bâtie autour de l’Arabie saoudite (Egypte, Jordanie, Bahreïn, Maroc, Koweït, Soudan et Qatar) qui combat les tribus al-Houthi zaydites proches des chiites au Yémen. Il est parfaitement exact qu’à l’origine (septembre 2014), ce sont ces tribus alliées aux forces militaires fidèles à l’ancien président Ali Abdallah Saleh qui ne rêve que de reprendre le pouvoir qui ont été à l’origine d’un coup de force contre le pouvoir légal de Abd Rabo Mansour Hadi. L’Iran est fortement soupçonné de soutenir ces insurgés. Sur les théâtres de guerre syrien et yéménite, la famille royale saoudienne se retrouve l’allié objectif d’Al-Qaida "canal historique" qui a les mêmes adversaires. Or le souhait le plus intime de la nébuleuse djihadiste initiée par Oussama Ben Laden est de chasser la famille Saoud du pouvoir !

Les Turcs participent aux côtés de l’Arabie saoudite et du Qatar à l’aide apportée aux rebelles syriens mais en s’en prenant à ce qu’ils considèrent comme étant la menace principale pour l’intégrité de Etat turc : les velléités d’indépendance des Kurdes. En outre, ils ne sont pas mécontents d’apporter leur participation à la lutte dirigée contre leurs grands concurrents historiques : les Perses. Mais le régime d’Erdogan défend aussi les intérêts de la confrérie des Frères musulmans -aujourd’hui très peu présente en Syrie- en soutenant discrètement le gouvernement de Tripoli (Libye) qui leur est lié bien qu’il ne soit pas reconnu par la communauté internationale.

L’Egypte qui participe militairement à la coalition emmenée par Riyad au Yémen et qui est soutenue financièrement par l’Arabie saoudite (ce qui lui permet d’acheter des armes françaises) est en guerre ouverte sur son territoire avec les mêmes Frères musulmans…

Le Qatar qui le plus fidèle soutien de la confrérie, particulièrement en Libye, s’est résolu après une période où il a joué cavalier seul, à se ranger derrière l’Arabie saoudite (qui rejette les Frères musulmans) pour financer les rebelles salafistes agissant en Syrie et pour bombarder les al-Houthis au Yémen.

Les Etats-Unis voient dans cette situation chaotique l’occasion de remodeler à la mode néocon le Moyen-Orient en s’appuyant sur les Frères musulmans. Hillary Clinton a d’ailleurs témoigné à plusieurs reprises son soutien personnel à la confrérie. C’est aussi un moyen de tenter d’enfoncer un peu plus la Russie, objectif qu’ils poursuivrent depuis l’effondrement de l’URSS. C’est à cette fin qu’ils veulent faire tomber le régime syrien considéré comme le pion de Moscou au Moyen-Orient. Pour cela, l’Armée syrienne libre (ASL) ayant pour ainsi dire disparu du paysage, ils utilisent les rebelles salafistes, ces derniers étant au minimum "proches" d’Al-Qaida "canal historique". Les familles des victimes des attentats du 11 septembre doivent apprécier sans compter que dans ses rêves les plus fous, le docteur Ayman al Zawahiri espère voir de son vivant un nouveau attentat majeur aux Etats-Unis.

Conscient de la fragilité du régime en place à Damas, Vladimir Poutine a décidé de donner un coup de pied dans la fourmilière en intervenant directement en Syrie dans un premier temps pour le sauver. La Russie s’appuie pour ce faire sur l’Iran. Les deux pays ont des liens séculaires sans compter le patrimoine culturel partagé entre les Caucasiens et les Azéris (et les Turcs). En effet, les Azéris constituent environ 20% de la population iranienne, soit le deuxième groupe ethnique après les Perses. Ils sont très présents au sein des pasdaran, l’épine dorsale du régime théocratique. La première cible de Moscou et de Téhéran sont les rebelles liés à Al-Qaida "canal historique" qui menacent actuellement directement le régime de Bachar el-Assad depuis la province d’Idlib conquise au printemps. Ces deux pays s’opposent donc indirectement à ceux qui les soutiennent sous le manteau : Etats-Unis, Arabie saoudite et consort, Qatar et Turquie.

Il ne faut pas croire que tous les autres pays musulmans sont opposés à l’action militaire russe. En effet, la Jordanie et l’Egypte l’approuvent. Pour ce dernier pays, les relations du président Abdel Fattah al-Sissi sont aujourd’hui excellentes avec Moscou, les Russes devrant d’ailleurs fournir 50 hélicoptères Kamov Ka-52 Alligator qui pourraient armer les navires Mistral que le Caire a eu la bonté de bien vouloir racheter à la France -avec l’accord implicite de la Russie-.

Globalement, Daesh (l’Etats Islamique, EI) fait maintenant l’unanimité contre lui eu égard à la menace que ce mouvement salafiste-djihadiste enragé représente (mais ce n’a pas toujours été le cas). C’est le régime irakien tenu par les chiites qui est le plus menacé par l’EI, Al-Qaida "canal historique" n’étant plus présent en force dans le pays. Il est aidé dans cette guerre par Washington (dont les frappes en Syrie visent presque exclusivement l’EI afin de tenter de diminuer son pouvoir de nuisance en Irak en affaiblissant ses bases arrières), Téhéran et Moscou. L’équation est donc différente en Syrie et en Irak !

Par contre, les Kurdes, qu’ils soient irakiens ou syriens, ont leur propre agenda et un même ennemi : Daesh. Les Occidentaux les soutiennent (sauf bien sûr la Turquie pour les raisons évoquées plus avant) pour défendre les terres où ils sont majoritaires, en gros le nord de ces deux pays. Dans les cas des Kurdes syriens qui ont une idéologie marxiste proche de celle du PKK, il est faux de penser qu’ils s’opposent au régime de Bachar el-Assad. Ce dernier leur a abandonné le terrain sans combattre dès le début de la révolte de 2011 car il savait qu’il ne pourrait tenir l’ensemble du pays. Il est aussi douteux de croire que les Kurdes s’aventureront bien loin hors de leur zone d’influence à moins qu’ils ne soient considérablement aidés au sol. La conquête de Raqqa, la "capitale" de l’Etat Islamique située à 100 kilomètres au sud des positions kurdes constituerait un symbole très fort. Le montage d’une "nouvelle" coalition appelée les "Forces démocratiques syriennes"(FDS) créée à base d’unités de protection du peuple YPG/YPJ, de tribus arabes et de Syriaques va peut-être dans ce sens. Ces forces ont déjà collaboré lors de la défense de Kobané puis la prise de Tall Abyad à la frontière turque. Les Américains auraient commencé à leur livrer d’importantes quantités d’armes et de munitions sous couvert d’aide aux rebelles "modérés". Il n’empêche que le FDS n’a aucune intention de s’attaquer au régime de Damas ni à Al-Qaida "canal historique" si les différents mouvements dépendant de la nébuleuse les laissent tranquilles.

La rumeur a couru que la Chine avait dépêché en Méditerranée le seul porte-avions qu’elle possède aujourd’hui, le Liaoning. Il s’agit d’un Hoax pour trois raisons : D'une part la politique de Pékin vis-à-vis de la situation en Syrie reste extrêmement prudente, les autorités se bornant à répéter que seule la négociation peut apporter une solution. Les Américains se seraient fait un devoir de publier les photos du porte-avions s’il était entré en Méditerranée (il passe difficilement inaperçu d’autant qu’il est toujours escorté par un groupe naval. Dernier point, il n’a pas encore acquis un niveau opérationnel suffisant pour conduire des opérations à de longues distances.

Derrière la guerre menée contre les rebelles syriens, à quoi sont destinées les opérations russes ?

Lorsque les Russes ont commencé à moderniser l’aéroport de Lattaquié qui devait leur servir de base principale et à y déployer des hommes, des blindés et des pièces d’artillerie pour en assurer la sécurité rapprochée, ils y ont également installé deux batteries anti-aériennes Pantsir S-1 (SA-22) et des 9K330 Tor-M1 (SA-15 Gauntlet). Or si les rebelles se sont bien emparés d’aéronefs militaires lors de leurs différentes conquêtes, aucun n’était en état de vol. De plus, à ces défenses anti-aériennes sont venues s’ajouter celles plus importantes des navires russes évoluant au large des côtes syriennes dont le croiseur Moskva équipé de 64 missiles S300 PMV (SA-N-6 Grumble), les frégates de classe Krivak, Ladny, Pytivy armées de 40 missiles 4K33 OSA-M (SA-N-4 Gecko) et le Smetivy de classe Kashin équipé de 32 missiles S-125 (SA-N-1 Goa). Les quatre Su-30, des avions de combat multirole arrivés à Lattaquié à la mi-septembre sont venus compléter le dispositif. Toutes ces armes constituent une véritable "bulle A2AD" (Anti-Access Aera-Denial) en Méditerranée orientale et sur le nord-ouest de la Syrie qui sert de dissuasion à toute velléité d’intervention aérienne étrangère, qu’elle vienne des forces de la coalition internationale ou d’Israël. Cela a en particulier remis en cause la zone d’exclusion aérienne que souhaitent installer les Turcs à l’ouest de l’Euphrate le long de la frontière syrienne. En ce qui concerne l’Etat hébreu, une ligne téléphonique permanente a été établie entre la base aérienne de Lattaquié et l’armée de l’air israélienne pour éviter tout incident. Des négociations portant sur le même sujet ont actuellement lieu avec les Américains mais ces derniers font traîner les choses histoire de montrer leur mauvaise humeur.

Le tir de 26 missiles de croisière 3M-14T Kalibr (SS-N-30A) sur 11 cibles situées à 1500 kilomètres dans la nuit du 7 octobre depuis quatre navires de la flotte de la Mer Caspienne n’est pas non plus innocent. Au grand étonnement des Occidentaux, ces armes ont été mises en œuvre à partir de navires de faible tonnage : le Dagestan, une frégate de classe Gepard de 1961 tonnes, les corvettes de classe Buyan de 949 tonnes, Grad Sviyazksk, Uglich et Veliky Ustyug. Mais sur le plan tactique, c’est payer un peu cher la destruction d’objectifs djihadistes avec des armes aussi sophistiquées. Le but était d’adresser un message à l’OTAN en démontrant la qualité atteinte par les armements russes. La nouveauté réside dans le fait que des navires de faible tonnage sont capables d’emporter des missiles de longue portée (2500 kilomètres annoncés). Fort logiquement, les Américains ont affirmé ensuite que quatre missiles étaient tombés en Iran. En réalité, un se serait effectivement écrasé en route. Mais cette capacité navale remet en question l’invulnérabilité supposée des porte-aéronefs de l’US Navy. Les stratèges militaires américains sont priés de revoir tous leurs plans de guerre navale pour prendre en compte cette nouvelle menace. A noter que ces missiles de croisière ont tranquillement survolé l’Iran puis l’Irak sans que ces pays n’émettent la moindre protestation.

En conclusion, la Russie a lancé son opération militaire pour éviter au régime Syrien de s’effondrer sous les coups de la coalition "l’Armée de la Conquête" qui est dirigée en sous-main par Al-Qaida "canal historique" et soutenue par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie pendant que les Occidentaux regardent "ailleurs". Si, dans un premier temps, les Américains, en plus de Daesh, ont aussi bombardé le Front Al-Nosra (la principale composante de l’Armée de la conquête) et en particulier son unité "Khorasan" présentée comme dédiée aux opérations extérieures, ils ne le font plus que très rarement.

L’intervention russe s’inscrit dans le respect des règles internationales puisque le gouvernement syrien -toujours reconnu aux Nations Unies- en a fait la demande officielle mais Moscou ment avec aplomb en prétendant viser principalement Daesh car la majorité des frappes tapent l’Armée de la conquête. Par contre, si l’on sait quand un conflit démarre, sa fin est impossible à prévoir (voir ce qui se passe en Afghanistan où le président Obama est contraint de prolonger le séjour des boys). Le risque d’embourbement est donc réel avec, pour corollaire, l’unification des mouvements rebelles sunnites contre l’"agression des juifs et des chrétiens (les Russes) et des apostats (les chiites syriens, iraniens, irakiens, libanais)" et le déclenchement probable d’actions terroristes dans le Caucase et dans toute la profondeur du territoire russe.

Par contre, pour la première fois depuis la chute de l’URSS, les occidentaux vont être obligés de négocier avec la Russie qui est en position de force sur le terrain en Syrie. C’est un camouflet pour Washington qui, selon un think tank américain peu suspect de sentiments antiyankees, estime que les erreurs des gouvernements qui se sont succédé depuis les années 2000 sont conceptuelles, analytiques et opérationnelles.

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